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Christianisme et réincarnation

par Paul Ladouceur
 

Icône de la Résurrection : La descente du Christ aux enfers

Icône de la Résurrection :
La Descente du Christ aux enfers

 


I.    Réincarnation et karma en Orient et en Occident
II.  La réincarnation et le Nouveau Testament
III. La réincarnation et les Pères de l’Église
IV. Réincarnation et foi chrétienne
NOTES

Essai paru dans Contacts, Revue française de l'Orthodoxie, Vol. 58, No 214, 2006.


I. Réincarnation et karma en Orient et en Occident

Selon un sondage en France en avril 2004 sur les croyances des Français, vingt-deux pour cent de la population croient en la réincarnation, ce chiffre s’élevant à 26% de ceux qui se déclarent catholiques[1]. Un sondage au Québec indique que 33% des québécois croient en la réincarnation[2]. Ces chiffres reflètent à la fois le désenchantement du monde contemporain envers le christianisme, mais aussi, une méconnaissance de la part des baptisés d’éléments essentiels de la foi chrétienne.

L’idée de la réincarnation est à la fois ancienne et nouvelle en Occident. Ancienne, car la croyance en la réincarnation, sous sa forme de « métempsychose » (du grec « migration des âmes »), était très répandue dans le monde antique grec et romain ; nouvelle, car de nos jours ce n’est pas l’idée ancienne de la métempsychose qui est revenue, mais plutôt une transposition de la doctrine de la réincarnation venue des traditions spirituelles de l’Orient, de l’hindouisme et du bouddhisme. La doctrine de la réincarnation, samsara en sanscrit, n’est pas universelle dans les religions orientales ; la réincarnation ne figure pas dans les traditions spirituelles d’origine chinoise, le taoïsme et le confucianisme. Et semble-t-il que la réincarnation ne faisait pas partie dès le début de l’hindouisme : cette doctrine n’est pas mentionnée dans les Védas, les écrits hindous les plus anciens, alors qu’elle figure dans les Upanishads, postérieurs aux Védas [3]. La « forme occidentale » contemporaine de la réincarnation représente une « variété » de l’idée antique et orientale, car on limite généralement la possibilité de réincarnation aux seuls corps humains et non pas aux autres formes de vie, les animaux, les insectes, voire même les plantes[4]. Aussi, alors que l’hindouisme et le bouddhisme considèrent la réincarnation comme une catastrophe, beaucoup d’Occidentaux croient que la réincarnation est désirable en soi.

La croyance en la réincarnation est venue en Occident essentiellement par deux voies : premièrement, l’intérêt et la découverte des anciennes religions orientales par en Occident à la fin du XIXe siècle, par des groupes essen­tiellement ésotériques et en marge du christianisme, par exemple les Théosophes, ou en dehors de toute identification avec le christianisme ; deuxièmement, la présence active des religions orientales en Occident, phénomène de plus en plus marqué depuis la Deuxième Guerre mondiale, et l’attrait de celles-ci pour un nombre croissant d’Occidentaux en quête d’une spiritualité satisfaisante qu’ils ne trouvent pas dans le christianisme contemporain. De ces deux sources, l’idée de la réincarnation est passée dans nombre de groupes et tendances « nouvel âge – New Age », souvent hostiles au christianisme ou prônant le relativisme spirituel – « toutes les religions sont identiques et bonnes ».

Dans les religions orientales, la réincarnation est avant tout une tentative pour expliquer les problèmes du mal et de l’injustice dans le monde : Pourquoi les justes et les innocents subissent-ils des souffrances non méritées alors que les méchants restent-ils souvent impunis jusqu’à la fin de leurs jours ? La réincarnation dans les religions orientales est toujours accompagnée de la doctrine du karma, dont elle est la conséquence essentielle. Bien qu’il ait des différences entre l’hindouisme et le bouddhisme en ce qui concerne le karma, de façon générale le karma est considéré comme une loi de causalité universelle, selon laquelle les conséquences d’une action physique ou psychique de l’homme « mûrissent » dans le temps et atteignent inévitablement l’auteur de l’acte : « Cette “maturation” de l’acte est une conséquence nécessaire de celui-ci et, comme la durée de ce phénomène dépasse souvent celle d’une vie et même de plusieurs, elle oblige donc l’être à renaître pour en recueillir le fruit »[5] Dans l’hindouisme et le bouddhisme, le but de la vie est de se libérer du cycle des existences, d’atteindre le nirvâna (litt. « extinction ») – dans l’hindouisme, un état de délivrance ou d’illumination, caractérisé par la dissolution du Moi individuel et éphémère dans le Brahman, l’Absolu immuable et éternel, la Réalité suprême ; dans le bouddhisme, le passage à une condition d’existence complètement différente, difficilement descriptible, mais caractérisé essentiellement par l’absence de la souffrance, de naissance, de devenir, de changement et de disparition[6]. Il est à souligner que dans les religions orientales, les doctrines du karma et de la réincarnation sont inextricablement liées ensemble et que le but de l’homme est de se soustraire de la loi du karma et ainsi du cycle des existences.

Pour certains occidentaux, la croyance en la réincarnation fait partie d’un engagement dans une religion orientale, alors que d’autres tentent de réconcilier l’idée de la réincarnation avec le christianisme[7]. Pour la plupart des gens, orientaux et occidentaux, la réincarnation est une question de foi et non de raison – même si les religions orientales, le bouddhisme en particulier, avancent un raisonnement philosophique complexe pour tenter de prouver la réincarnation. En Occident, on privilège plutôt la « preuve » de la réincarnation établie de façon empirique, par les « souvenirs » de vies antérieures, des « régressions » etc. Mais les chercheurs sérieux qui ont étudié ces phénomènes et récits reconnaissent qu’il ne s’agit pas de « preuves » scientifiques de la réalité de la réincarnation. Ainsi, des tentatives de réfutation de la réincarnation par des arguments essentiellement philosophiques et rationnels sont donc souvent vouées à l’échec. Autant les hindous et les bouddhistes acceptent la réincarnation comme une donnée de leur religion, autant la tradition chrétienne (catholiques, orthodoxes et protestants) et les traditions juive et musulmane acceptent l’idée de la vie unique. Inutile d’essayer de convaincre les uns ou les autres par des arguments rationnels : la réincarnation s’insère essentiellement dans un contexte de foi et de vie spirituelle.

La question essentielle est alors : La réincarnation est-elle compatible avec la foi et la spiritualité chrétiennes ?

II. La réincarnation et le Nouveau Testament

On tente d’avancer des arguments en faveur de la réincarnation à partir de certains textes de la Bible et d’écrits de certains Pères de l’Église, disant que cette croyance était répandue chez les apôtres et dans les premières communautés chrétiennes, et que ce n’est que par la suite que l’Église l’a supprimée[8]. Les textes du Nouveau Testament que l’on cite supposément à l’appui de la réincarnation sont en particulier :

·         Le rapport entre Jean-Baptiste et le prophète Élie (cf. Matthieu 11, 2-15 et 17, 10-13). Ce sont sans doute les références les plus importantes en ce qui concerne la réincarnation ; par exemple, Jésus dit à propos de Jean-Baptiste : Et lui, si vous voulez m’en croire, il est cet Élie qui doit revenir (Mt 11,14) ; et encore : Élie est déjà venu, et ils ne l’ont pas reconnu (Mt 17,12).

La clé de la compréhension des remarques de Jésus à propos de Jean-Baptiste qui pourraient être interprétées comme indiquant que Jean-Baptiste est la réincarnation du prophète Élie (qui, souvenons-nous, n’est pas mort, mais a été enlevé au ciel par un chariot de feu – cf. 2 R 2,1-12) se trouve dans les paroles de l’ange à Zacharie, père de Jean-Baptiste, lui annonçant que sa femme Élisabeth allait enfanter un fils, qui doit être nommé Jean. L’ange dit à propos de Jean : Il sera rempli du Saint-Esprit dès le sein de sa mère et il ramènera de nombreux fils d’Israël au Seigneur, leur Dieu. Lui-même le précédera avec l’esprit et la puissance d’Élie (Lc 1,15-17). Jean est donc investi de l’esprit et la puissance d’Élie, c’est-à-dire en tant que prophète qui annonce et prépare la venue du Seigneur ; il n’est pas une « réincarnation » d’Élie.

Au début du ministère public de Jean-Baptiste, des prêtres et des lévites de Jérusalem lui demandent qui il est. Jean-Baptiste nie successivement qu’il est le Christ, Élie ou le prophète (cf. Jn 1,19-21). Puis il dit qu’il est : Une voix qui crie dans le désert : Aplanissez le chemin du Seigneur (Jn 1,23 ; citation d’Is 40,3) ; en encore : Au milieu de vous il est quelqu’un que vous ne connaissez pas, celui qui vient après moi, dont moi je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sandale (Jn 1,26-27). Jean s’identifie donc comme celui qui doit accomplir la prophétie d’Isaïe en tant que précurseur du Christ.

Les Pères de l’Église ont unanimement interprété les références à Jean-Baptiste et Élie dans le sens que Jean-Baptiste manifestait l’« esprit d’Élie », de même qu’on disait d’Élisée : L’esprit d’Élie s’est reposé sur Élisée (2 R 1,15). Parmi les Pères, Origène a longuement commenté cette question ; ses commentaires sont sans ambiguïté. Il écrit, par exemple, dans son commentaire sur Matthieu, 17, 12-13 : « Il ne me paraît pas qu’il s’agit de l’âme d’Élie, puisque je tomberai ainsi dans la doctrine de la transmigration (« métempsycose »), doctrine étrangère à l’Église de Dieu et qui ne fut pas transmise les apôtres, et qui ne se trouve nul part dans l’Écriture »[9]. Origène écrit encore concernant la parole de l’ange à Zacharie à propos de Jean : « Notez qu’il n’a pas dit “l’âme” d’Élie, dans ce cas la doctrine de la réincarnation aurait peut-être une justification, mais avec l’esprit et la puissance d’Élie. Car l’Écriture connaît bien la distinction entre l’esprit et l’âme, par exemple : Que le Dieu de la paix lui-même vous sanctifie totalement, et que votre être entier, l’esprit, l’âme et le corps, soit gardé sans reproche à l’Avènement de notre Seigneur Jésus Christ (1 Th 5,23). Et aussi le verset : Ô vous, esprits et âmes des justes, bénissez le Seigneur, dans le livre de Daniel selon la Septante, reconnaît la différence entre l’esprit et l’âme. Ainsi Jean ne fut pas appelé “Élie” à cause de l’âme mais à cause de l’esprit et la puissance, ce qui ne contredît nullement l’enseignement de l’Église »[10].

·         L’entretien de Jésus avec Nicodème (Jean 3, 1-21), en particulier la remarque de Jésus : À moins de naître d’en-haut[11] nul ne peut voir le Royaume de Dieu (Jn 3,3).

Tiré de son contexte, ce verset semble suggérer que c’est par une « re-naissance/ réincarnation » que l’homme parvient au Royaume de Dieu. Mais les réponses de Jésus dans la suite de cette entretien montrent très clairement que Jésus parle d’une « re-naissance » spirituelle, une naissance dans l’Esprit : À moins de naître d’eau et d’Esprit, nul ne peut entrer au Royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair ; ce qui est né de l’Esprit est esprit. Ne t’étonne pas, si j’ai dit : Il vous faut naître d’en-haut (Jn 5-7). Dans le reste de l’entretien, Jésus lie cette naissance dans l’Esprit à sa mission de salut dans le monde. Il y avait ici une occasion pour Jésus d’enseigner la réincarnation si celle-ci était sa doctrine, mais il n’en est pas question ; Jésus enseigne plutôt la nécessité de la conversion personnelle et de la foi et de l’acceptation du Fils de Dieu, lui-même, comme envoyé de Dieu pour le salut du monde, pour la vie éternelle.

·         L’échange entre Jésus et les disciples concernant l’aveugle-né (Jean 9, 1-5), en particulier la question des disciples à propos de l’aveugle-né : Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? (Jn 9,2).

Cette question, tirée de son contexte, peut suggérer à certains que les apôtres croyaient en la réincarnation, car comment un nouveau-né aurait-il pu avoir péché à sa naissance, si ce n’était dans une vie antérieure ? Il est certain que la croyance en la réincarnation était très répandue dans le monde helléniste du premier siècle et il est possible les apôtres étaient conscients de cette doctrine, même si la réincarnation ne faisait pas partie du judaïsme[12]. Quoi qu’il en soit, la question ne confirme pas que les apôtres souscrivaient à cette croyance et, ce qui est plus important, la réponse de Jésus rejette les deux options suggérées par les apôtres : Ni lui ni ses parents n’ont péché, mais c’est pour qu’en lui se manifestent les œuvres de Dieu (Jn 9,3). Les œuvres de Dieu dont il s’agit sont principalement les miracles de Jésus, – Jésus donne la vue à l’aveugle-né – autant de manifestations de son pouvoir divin sur le monde et symboles de sa puissance spirituelle sur le mal et sur les « œuvres des ténèbres »[13].

En conclusion, il n’est pas possible de trouver dans le Nouveau Testament des textes à l’appui de la réincarnation. Par contre, maints passages du Nouveau Testament offrent une vision de l’homme et de son salut qui exclue toute possibilité de réincarnation. Il s’agit notamment des enseignements de Jésus concernant la résurrection et la vie éternelle, enseignements qui trouvent leur amplification dans les épîtres. Nous mentionnons quelques-unes des références les plus importantes.

À plusieurs reprises dans l’Évangile de Jean, Jésus enseigne qu’il communique la vie éternelle, dont il est la source, aux fidèles : dans l’entretien avec Nicodème, cité plus haut, Jésus dit : Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle (Jn 3, 16) ; à la femme Samaritaine il dit : Qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus soif : l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau jaillissant en vie éternelle (Jn 4,14) ; et à Jérusalem : Celui qui écoute ma parole et croit à celui qui m’a envoyé a la vie éternelle et n’est pas soumis au jugement (Jn 5,24) ; et encore : C’est la volonté de mon Père, que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle et que je le ressuscite au dernier jour… Je suis le pain vivant, descendu du ciel. Qui mangera ce pain vivra à jamais (Jn 6,40 ; 51).

La résurrection est, en fait, un des grands thèmes du Nouveau Testament[14] et les plus grands miracles de Jésus sont les résurrections des morts qu’il effectue, comme signes de sa propre Résurrection. Le Nouveau Testament conserve les récits de cinq résurrections des morts, trois opérées par Jésus et deux par les apôtres : la résurrection de la fille de Jaïre (Mc 5,35-43) ; la résurrection du fils de la veuve de Naïn (Lc 7,11-17) ; la résurrection de Lazare, ami de Jésus et frère de Marthe et de Marie (Jn 11,1-43) ; la résurrection de la femme Tabitha (Dorcas) par l’apôtre Pierre (Ac 9,36-43) ; et la résurrection de l’adolescent Eutyque de Troas par l’apôtre Paul (Ac 20,7-12). Dans chaque cas il s’agit bel et bien de la résurrection de la même personne qui était décédée ; l’âme de la personne n’est pas passée dans un autre corps, mais est revenue à son propre corps.

Le schéma enseigné par Jésus et qui fait partie intégrante et essentielle du christianisme est donc mort-résurrection et non mort-réincarnation. Le point culminant de l’enseignement de Jésus sur la résurrection est sans doute l’échange avec Marthe, sœur de Lazare, l’ami de Jésus qui venait de mourir et qui était déjà au tombeau. Jésus dit à Marthe : Ton frère ressuscitera, et Marthe affirme sa foi en la résurrection générale : Je sais qu’il ressuscitera à la résurrection au dernier jour, ne saisissant pas que Jésus parle que Lazare ressuscitera  au moment même. Jésus continue : Je suis la résurrection et la vie. Qui croit en moi, fût-il mort, vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra pas (Jn 11,23-26). L’expression de Jésus, Je suis la résurrection et la vie, est d’une puissance étonnante : non seulement que Jésus a le pouvoir de ressusciter, mais la résurrection a lieu en lui ; Jésus est la source et la fin de toute résurrection ; et il est lui-même prémices de la résurrection, le premier-né d’entre les morts, selon saint Paul (Col 1,18). Où donc est la réincarnation ? Il n’y a pas de place pour la réincarnation dans l’enseignement de Jésus.

La Résurrection du Christ est le plus grand miracle de tous les temps : le Christ ressuscite dans son corps humain, il est reconnu par les apôtres et il démontre la réalité de son corps, par exemple en mangeant avec les apôtres (Jn 21,1-15). Mais le corps du Christ est un corps transfiguré par les énergies divines, un corps qui n’est plus sujet à la mort, un corps glorifié qui « monte au ciel » et « siège à la droite de Dieu » (Mc 16,19 ; Lc 24,51 ; Ac 1,9-11). La Résurrection du Christ est le fondement même du christianisme, les prémices de la résurrection générale. Saint Paul exprime clairement le rapport entre la Résurrection et la foi chrétienne : Si Christ n'est pas ressuscité, alors notre prédication est vide, vide aussi votre foi… Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine ; vous êtes encore dans vos péchés… le Christ est ressuscité des morts, prémices de ceux qui se sont endormis (1 Co 15,14 ; 17 ; 20). Saint Paul explique aussi la mode de la résurrection : le corps ressuscité est un corps spirituel, comme celui du Christ à sa transfiguration sur le mont Thabor et après sa Résurrection : On sème dans la corruption, il ressuscite de l’incorruption ; on sème de l’ignominie, il ressuscite de la gloire ; on sème de la faiblesse, il ressuscite de la force ; on sème un corps psychique, il ressuscite un corps spirituel (1 Co 15,42-44).

Dans la première Épître aux Thessaloniciens, saint Paul parle encore de la résurrection des morts : Puisque, nous le croyons, Jésus est mort puis est ressuscité, de même, ceux qui se sont endormis en Jésus, Dieu les amènera avec lui… Le Seigneur, au signal donné par la voix de l’archange et la trompette de Dieu, descendra du ciel et les morts qui sont dans le Christ ressusciteront en premier lieu… Ainsi nous avec le Seigneur toujours (1 Th 4,13-18).

Il y a donc plusieurs enseignements dans les épîtres concernant les morts, mais nul part est-il question de la possibilité de réincarnation après la mort. Au contraire, l’épître aux Hébreux dit clairement : Les hommes ne meurent qu’une seule fois, après quoi il y a un jugement (Hé 9,27).

En conclusion de ce survol du Nouveau Testament, on n’y trouve aucun enseignement, ni de Jésus, ni des apôtres, de la doctrine de la réincarnation. Et pourtant, Jésus et les apôtres ont beaucoup parlé de la mort et de la résurrection : il n’est pas possible de réconcilier la doctrine de la réincarnation avec les enseignements du Nouveau Testament concernant la mort et de la résurrection.

Certains défenseurs de la réincarnation soutiennent que suite au Ve Concile œcuménique en 553 l’Église aurait supprimé des passages du Nouveau Testament favorables à la réincarnation. C’est une hypothèse farfelue qui ne repose sur aucune preuve ou même indice véritable. Le texte du Nouveau Testament est le mieux documenté de tous les écrits du monde antique, reposant sur des milliers de manuscrits en beaucoup de langues. Aucun auteur ancien ne mentionne l’excision de certains passages du Nouveau Testament, ni aucun critique biblique moderne. Tout argument basé sur la Bible doit partir du texte tel que nous l’avons actuellement.

III. La réincarnation et les Pères de l’Église

Les Pères de l’Église ont activement combattu l’idée ancienne de la métempsychose[15]. Les partisans de la réincarnation mentionnent plusieurs Pères comme étant « réincarnationistes », mais c’est tout à fait faux, comme le démontrent définitivement une lecture des écrits des Pères en question[16]. Par exemple, on nomme Origène comme un des Pères qui enseignaient la réincarnation, mais il s’agit d’une méconnaissance des enseignements d’Origène. En fait, il avançait l’idée de la « préexistence des âmes », doctrine connexe à la réincarnation, mais les textes d’Origène prouvent qu’il luttait contre la doctrine de la métempsychose. Ceux qui mentionnent Origène comme favorable à la doctrine de la réincarnation citent en particulier deux passages du grand œuvre philosophique et théologique du maître d’Alexandrie, le Traité des principes. L’interprétation de cet ouvrage est problématique, non seulement à cause de sa densité, mais parce que nous n’avons pas le texte original en grec, seulement des extraits, ainsi que plusieurs traductions anciennes en latin. Ces versions latines sont plutôt des interprétations de la pensée d’Origène, l’un par Rufin, favorable à Origène, l’autre par Jérôme, opposé à Origène. Une comparaison des versions des passages du Traité des principes invoqués comme favorables à la réincarnation (I,8,4 et IV,4,8) démontre que Rufin interprétait les textes d’Origène comme opposés à la réincarnation, Jérôme comme favorables à la réincarnation[17] ! L’argument qui placera Origène parmi les défenseurs de la doctrine de la réincarnation à partir des quelques passages incertains du Traité des principes est d’ailleurs « contredite par tout le reste de l’œuvre d’Origène qui, à maintes reprises, dit s’opposer à la métempsychose »[18]. Mentionnons par exemple les commentaires d’Origène sur Jean-Baptiste et Élie, déjà cité plus haut[19]. L’enseignement d’Origène sur la « préexistence des âmes » a été condamné au Ve Concile œcuménique en 553.

Une excellente étude sur la question des Pères de l’Église et la réincarnation mentionne les suivants, citations et références à l’appui, tous opposés à cette doctrine : Justin Martyr, Irénée de Lyon, Hippolyte de Rome, Tertullien, Minutius Félix, Clément d’Alexandrie, Origène, Lactance, Basile le Grand, Grégoire de Nazianze, Épiphane, Jean Chrysostome, Ambroise de Milan, Jérôme, Augustin, Pierre Chrysostome et Jean Damascène[20]. Bien que la doctrine de la métempsychose était assez répandue dans le monde antique au premier siècle, elle disparut progressivement au fil des siècles suivants et saint Jérôme témoigne « de la disparition presque totale des partisans de la transmigration des âmes, à la fin du IVe siècle »[21].

Hans Küng, l’éminent théologien catholique, a écrit concernant les Pères et la réincarnation : « Tous les Pères de l’Église – à commencer par Hippolyte [de Rome] et Irénée [de Lyon] au IIe siècle (Origène aussi !) – se sont opposés, comme plus tard les conciles, à la doctrine de la réincarnation représentée par pythagoriciens et platoniciens »[22].

Nous faisons nôtre la conclusion de Paul-Hubert Poirier dans son article « Observations sur le témoignage des Pères de l’Église invoqué en faveur de la réincarnation » :

On peut dire que la thèse soutenue par les réincarnationistes d’un consensus de l’Église ancienne, antérieurement au VIe siècle, en faveur de la réincarnation, ne tient pas. L’ensemble de la tradition ancienne… est même unanime dans son refus de cette doctrine. Et si des textes patristiques ont pu être invoqués en faveur de la réincarnation, c’est uniquement parce qu’on les a lus sans tenir compte de leur contexte, ou de leur genre littéraire, ou encore de la dialectique mise en œuvre par leur auteur[23].

IV. Réincarnation et foi chrétienne

Un des soucis principaux des Pères de l’Église était de démontrer puis de défendre l’intégrité et la noblesse de la personne humaine, composée, selon certains, d’un corps et d’une âme, selon d’autres, des trois éléments, corps, âme et esprit. L’homme étant créé à « l’image de Dieu » (cf. Gen. 1,26), cette image est donc sacrée et même le péché originel d’Adam, la chute et l’exil de l’homme loin du Paradis et de l’intimité avec Dieu ne peut effacer ou détruire cette image sacrée qu’il porte en lui. Le devoir et le devenir de l’homme est de restaurer entièrement cette image, d’atteindre la « ressemblance » avec Dieu, objectif qui est devenu atteignable par l’Incarnation de la deuxième Personne de la Sainte Trinité, le Christ Jésus, vrai Dieu et vrai Homme (Symbole de Nicée-Constantinople). L’anthropologie des Pères se résume dans la fameuse phrase répétée inlassablement par les Pères depuis saint Irénée de Lyon : « Dieu est devenu homme afin que l’homme puisse devenir Dieu[24] ».

Or, l’idée de la réincarnation porte atteinte à deux aspects fondamentaux de l’image de Dieu en l’homme : l’existence personnelle et la liberté – aspects qui, pour les Pères, résument l’essentiel de ce qu’est l’homme, ses qualités divines inaliénables. Il n’est possible en effet de croire en la réincarnation sans accepter aussi d’autres idées connexes qui font partie de la structure essentielle des religions orientales, en particulier le karma et la libération du cycle des existences, à la suite de passage d’un « seuil » quelconque de vertu et d’illumination.

La doctrine de la réincarnation, telle qu’on la trouve dans les religions orientales, remet en cause et même détruit la notion patristique de la personne, l’hypostase dans le langage des Pères. Car dans ces religions, la personne, unique et responsable, n’est qu’une illusion, illusion appelée à disparaître par suite de la libération du cycle des existences, soit en se fondant dans un divin impersonnel (hindouisme) soit en atteignant un état de nirvana, peu précis mais en tout cas aussi impersonnel (bouddhisme). Cela est contraire à la théologie chrétienne, qui voit la vocation de l’homme comme celle de la déification (théosis) : tout en gardant son être personnel essentiel, l’homme s’unit à Dieu, être personnel, dans une communion d’amour à l’instar de la communion entre les Personnes divines elles-mêmes : « Donne-nous de communier à toi plus intimement dans le jour sans crépuscule de ton Royaume », prient les fidèles dans la Liturgie de saint Jean Chrysostome après avoir communié.

La croyance en la réincarnation a une autre conséquence importante pour les doctrines essentielles du christianisme : les doctrines de la réincarnation et du karma sont des doctrines holistiques, qui ne laissent aucune place pour le pardon divin et le salut apporté à l’humanité par le Christ Jésus. Car le karma et la réincarnation sont gouvernés par une loi immutable, impersonnelle, qui n’entrevoit aucunement une intervention de Dieu, mu par l’amour de l’homme, dans les affaires de l’homme. À la rigueur, ces lois relèvent d’une conception non seulement impersonnelle, mais aussi déterministe de l’univers, qui réduit la liberté fondamentale de l’homme : il devient le sujet passif de forces qui le dépassent. En fait, le repentir et le pardon des péchés, enseignements essentiels de la Révélation et de la vie spirituelle du chrétien, deviennent impossibles dans ce schéma. Ce genre d’atteinte à la responsabilité personnelle des ses propres actions sape les fondements même de la vie spirituelle. La seule façon de détruire le mauvais karma est de le remplacer par le bon karma, soit des bonnes actions et une vie vertueuse. Celles-ci sont certainement positives et essentielles à la vie spirituelle, mais il n’y a alors plus de place pour le pardon des péchées et le rapport personnel avec Dieu. Dans le schéma karma-réincarnation, l’homme devient seul entièrement responsable de son salut ; or, dans le christianisme, en particulier chez les Pères d’Orient, c’est le Christ, par sa vie, sa mort, sa Résurrection, qui apporte le salut à l’humanité et le salut est fondé sur un rapport synergétique entre Dieu et l’homme : l’action divine se joignant alors à la volonté humaine pour accomplir le salut.

La croyance en la réincarnation peut-elle être nuisible autrement à la vie spirituelle ou reste-elle une notion plutôt abstraite, sans rapport avec la pratique et la vie spirituelles ? La réincarnation peut endommager la vie spirituelle du chrétien, en influençant le chrétien dans le sens de pensées ou de gestes qui nuisent au salut. Par exemple, la croyance en la réincarnation peut suggérer au chrétien de remettre « à une autre vie » le repentir pour les fautes commises en cette vie actuelle, alors que dans la spiritualité chrétienne, la reconnaissance des péchés et le repentir sont essentiels au salut : « Tes péchés sont remis ; va et ne pèche plus » (Mt 9,2 ; Lc 7,47 ; Jn 8,11). Pire encore, la croyance en la réincarnation peut pousser un chrétien à, en fait, abandonner la vie spirituelle à cause d’une passion non maîtrisée : « Je rattraperai dans une vie future ».

Aussi, la croyance en la réincarnation, accompagnée de celle du karma, son pendant essentiel, peut mener le chrétien à un manque de charité à l’égard de son prochain souffrant ou en détresse, car il est trop facile dans cette perspective de voir dans les malheurs d’autrui les fruits d’un « mauvais karma », que la personne doit endurer afin de s’en libérer[25]. Le Samaritain de la parabole de Jésus est venu en aide à son prochain en détresse sans se demander si ce malheur lui était arrivé à cause d’un mauvais karma des vies précédentes. « Va et toi aussi, fais de même », nous enseigne le Christ (Lc 10,29-37).

Comme nous avons déjà suggéré, la réincarnation rend difficile, sinon impossible, la croyance chrétienne en la résurrection, élément de foi : « Je crois en la résurrection des morts » (Symbole de Nicée-Constantinople). Dans l’enseignement patristique, l’âme humaine garde une certaine identification avec son corps, même après que la mort a dissout les éléments qui le composaient. Le corps qui doit ressusciter est bien celui dont jouissait la personne de son vivant, comme le Corps du Christ après la Résurrection, un corps transfiguré, spiritualisé, déifié par l’inhabitation de la Sainte Trinité. Si, selon la théorie de la réincarnation, l’âme a « occupé » plusieurs, même d’innom­brables corps, cette identification de l’âme avec son propre corps unique est impossible. Quel corps alors ressusciterait ? Un nouveau corps, qui n’a aucun rapport avec les corps « occupés » avant la résurrection ? Ceci n’a aucun fondement dans la tradition chrétienne.

La croyance en la réincarnation peut aussi mener le chrétien à avoir une curiosité malsaine au sujet de ses « vies antérieures ». Ne trouvant pas dans le christianisme de moyen de satisfaire cette curiosité, il peut être mené à chercher ailleurs, dans des pratiques ésotériques et occultes qui l’éloignent davantage du christianisme. À la rigueur, la croyance en la réincarnation peut mener le chrétien à négliger les pratiques spirituelles qui font partie intégrante du christianisme, notamment la participation aux sacrements et la fréquentation de la communauté chrétienne.

La tentative d’intégration de la croyance en la réincarnation au christianisme se heurte à d’autres difficultés théologiques : Comment et à quel moment le cycle des existences (ou des vies humaines) est-il mis en marche ? Comment est-il arrêté ? Il est impossible d’intégrer les réponses données par les religions orientales à ces questions dans la vision chrétienne de l’homme et du salut.

Le risque qui accompagne toute tentative d’intégrer la réincarnation dans le christianisme est qu’on soit obligé d’admettre de plus en plus d’éléments, d’idées théologiques et spirituelles, étrangères au christianisme, ce qui aurait pour résultat que le christianisme devienne une sorte de « variation » ou de « secte » des religions orientales. Sans doute la plupart des chrétiens qui acceptent l’idée de la réincarnation le font un peu à la légère, sans pousser jusqu’au fond les implications d’une telle croyance, mais peut-être aussi sans y attacher beaucoup d’impor­tance. Mais la croyance en la réincarnation reste néanmoins une menace contre la foi et  contre la pratique du christianisme.

Il faut reconnaître que la réincarnation est un « cheval de Troie » et qu’elle est fondamentalement incompatible avec le christianisme. Cela sans porter jugement sur ceux d’autres traditions spirituelles qui croient à la réincarnation, car il ne nous appartient pas de juger le salut d’autrui. La croyance en la réincarnation peut convenir aux hindous et aux bouddhistes, elle est partie intégrante de leur tradition mais elle ne convient pas aux chrétiens et ne peut pas faire partie du christianisme. Les chrétiens doivent rester dans leur tradition et exercer un regard charitable sur les autres traditions. Cela ne les empêche pas de nouer des liens fraternels et d’essayer de comprendre les autres religions dans un dialogue sincère, tout en reconnaissant l’incompatibilité de certaines notions essentielles de ces religions avec le christianisme, ce qui n’empêche pas d’exercer le respect et la charité envers son prochain.


NOTES

[1] Sondage IFOP, cf. www.ifop.com/europe/sondages/opinionf/croyances.asp. Ce qui est peut-être plus étonnant est que seulement 37 % des catholiques croyaient en la vie éternelle et 38 % en la résurrection, doctrines essentielles du christianisme. Ces pourcentages sont seulement un peu plus élevés que pour la population générale (29 % et 28 % respectivement) .

[2] Sondage Léger Marketing. Cf. www.quebecoislibre.org/011110-4.htm.

[3] Cf. Louis Bukowski, « La réincarnation selon les Pères de l’Église », in Gregorianum, 9, 1928, p. 69.

[4] Parmi les anciens philosophes grecs qui enseignaient la métempsychose, on trouvait trois formes de la doctrine : la migration de l’âme entre l’homme et l’animal (Pythagore et Platon) ; extension de cette migration jusqu’au plantes (Empédocle et Plotin) ; les migrations entre humains seulement (certains Pythagoriciens, Porphyre, Jambilique, Hiéroclès). Cf. Jean Daniélou, “Metempsychosis in Gregory of Nyssa“, in The Heritage of the Early Church, Orientalia Christiana Analecta no. 195, Rome, 1973. Grégoire de Nysse attaque les trois formes dans : Sur l’âme et la résurrection, Cerf, 1995, ss. 88-92.

[5] Dictionnaire de la sagesse orientale, Robert Laffont, 1989, pp. 279-280.

[6] Cf. Dictionnaire de la sagesse orientale, pp. 391-392.

[7] Voir par exemple Marie Stanley, Christianisme et Réincarnation, vers la réconciliation et Réincarnation... la nouvelle affaire Galilée ? Éditions Lanore, 1989 et 1998 ; Alain Valade, « Quand la découverte des “vies multiples“ revivifie la foi chrétienne, Rencontre avec Marie Stanley », in Nouvelles Clés, N° 22, 1999.

[8] Voir « Réincarnation : pourquoi les Évangiles n’en parlent-ils pas ? » www.alessentiel.com/mag/article/ reincarnation.php3.

[9] Origène, Commentaire sur Matthieu, 17.

[10] Idem. Traduction anglaise des Commentaires d’Origène sur Matthieu dans Ante-Nicene Fathers, Vol. X ; sur le site web Christian Classics Ethereal Library, http://ccel.org.

[11] Bible de Jérusalem ; le mot grec utilisé ici, anwyen (anothen), peut aussi être traduit de nouveau, comme par exemple dans la Bible Louis Segond.

[12] Maints passages de l’Ancien Testament éludent toute tentative d’y trouver une justification de la réincarnation, par exemple : 2 S 12, 23 ; 2 S 14, 14 ; 2 R 4, 35-36 ; Ps 49,19-20 ; Jb 7,9-10 et 14,1-2 ; Ec 3, 2 ; Is 26,14 ; Éz 37, 1-14. Daniel 12, 2, dit : Un grand nombre de ceux qui dormant au pays de la poussière s’éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour l’opprobre, pour l’horreur éternelle. Un conflit important entre les Juifs au temps de Jésus ne concernait pas la réincarnation, mais plutôt la résurrection, les Pharisiens soutenant la résurrection et les Sadducéens la niant. Cf. l’échange entre Jésus et les Sadducéens dans Matthieu 23, 23-33.

[13] Pour des commentaires sur d’autres textes néo-testamentaires invoqués à l’appui de la réincarnation, voir par exemple Pictorial Encyclopedia of the Bible, Zondervan, Grand Rapids (MN, USA), article « Reincarnation : Its Meaning and Consequences ». Sur internet : http://www.comparativereligion.com/reincarnation3.html.

[14] La résurrection figure aussi d’une façon importante dans l’Ancien Testament ; dans la lecture chrétienne de l’Ancien Testament, ces résurrections sont vues comme soit des préfigurations de la résurrection du Christ, soit comme la résurrection de tous, ou les deux. Voir en particulier : la résurrection du fils de la veuve de Sarepta par Élie (1 R 17,17-24) la résurrection du fils de la Shunamite par Élisée (2 R 4,8-37) ; et la grande vision du prophète Ézéchiel de la résurrection générale (Éz 37,1-14).

[15] En ce qui concerne les Pères de l’Église et la réincarnation, on consultera l’excellent article de Louis Bukowski, « La réincarnation selon les Pères de l’Église », in Gregorianum, 9, 1928, pp. 65-91 ; et aussi : Paul-Hubert Poirier, « Observations sur le témoignages des Pères de l’Église invoqués en faveur de la réincarnation », in A. Couture, La réincarnation: théorie, science ou croyance ?, Montréal/Paris, 1992, pp. 51-63 ; sur internet : « Reincarnation » /www.catholic.com/¬library/reincarnation.asp (en anglais, citations de nombreux Pères). Le livre de Jean Vernette, Réincarnation – résurrection Communiquer avec l’au-delà (Mulhouse, Éd. Salvator, 1988) contient également des informations utiles. Mais certaines expressions de l’auteur, dont l’objectif en ce livre est de combattre la doctrine de la réincarnation, laissent entrevoir qu’il tombe lui-même dans le piège du schéma karma-réincarnation, en expliquant qu’en effet c’est le Christ qui nous « libère » du cycle des existences. Il écrit par exemple : « Il [le Christ] nous a délivrés et de la mort, et de l’obligation de nous réincarner pour mourir à nouveau. Par sa Passion-Résurrection, Jésus nous fait échapper à la rigide loi du Karma… Par sa passion Jésus a payé toute la dette. Définitivement. Sans qu’il soit besoin d’essayer d’épurer un peu plus l’addition à chaque existence… » (p. 79). Expressions malheureuses, qui impliquent que l’humanité était en effet sujet à la « loi du karma » jusqu’à l’Incarnation du Christ, qui aurait donc « déjoué » le karma par sa Passion et sa Résurrection. Il va sans dire que cette vision syncrétiste de l’Incarnation et du salut n’a aucun fondement dans la théologie chrétienne, tant occidentale qu’orientale.

[16] La source citée plus haut, « Réincarnation : pourquoi les Évangiles n’en parlent-ils pas ? », compte parmi les Pères qui seraient partisans de la doctrine de la réincarnation : Justin, Clément d’Alexandrie, Origène, Grégoire de Nysse, Plotin (sic), Bonaventure. Il n’est pas surprenant que Plotin enseignait la réincarnation : le dernier grand philosophe néo-platonicien, qui vécut à Alexandrie entre 205 et 270 environ, ne mentionne le christianisme nulle part dans ses écrits ; il serait sans doute étonné de savoir qu’on le considère un « Père de l’Église » !

[17] Paul-Hubert Poirier, « Observations sur les témoignages des Pères de l’Église invoquées en faveur de la réincarnation » in A. Couture, La réincarnation : théorie, science ou croyance ?, Montréal/Paris, 1992, pp. 58-63.

[18] Paul-Hubert Poirier, « Observations sur les témoignages des Pères de l’Église… », p. 61, qui cite une étude « précise et convaincante » de Gilles Dorival sur le Traité des principes, I,8,4.

[19] On trouve plusieurs autres commentaires d’Origène contre la doctrine de la métempsychose, par exemple : « D’autres encore, étrangers à la doctrine de l’Église, présument que les âmes passent des corps humains aux corps d’animaux, selon leur degré de méchanceté, mais nous ne trouvons pas cela dans la sainte Écriture (In Matthieu 11,17). Cf. également ses commentaires sur Jean 6, 7 et Matthieu 10, 20.

[20] Louis Bukowski, « La réincarnation selon les Pères de l’Église », in Gregorianum, 9, 1928, pp. 74-90.

[21] Louis Bukowski, « La réincarnation selon les Pères de l’Église », p. 88.

[22] Hans Küng, Vie éternelle ? Seuil, 1985, p. 94.

[23] Paul-Hubert Poirier, « Observations sur les témoignages des Pères de l’Église… », p. 61. Poirier cite en particulier l’étude de L. Scheffczyk, Des Reinkarnationsgedanke in der altchristlichen Literatur. Les « genres littéraires » et la « dialectique » auxquels Poirier réfère inclut, par exemple, une présentation de l’argument de l’adversaire pour mieux le réfuter et l’expression d’une hypothèse aux fins de discussion (méthodes rhétoriques typiques de l’antiquité et aussi de la scolastique du Moyen-Âge). Si l’on s’arrête à la présentation de l’argument de l’adversaire ou à l’hypothèse avancée aux fins de discussion, on peut facilement conclure que l’auteur défend la position opposée à la sienne en réalité, ce qui est faux et malhonnête.

[24] Cf. Irénée de Lyon, Contre les hérésies, V, Préface : « Jésus Christ notre Seigneur… s’est fait cela même que nous sommes afin de faire de nous cela même qu’il est ».

[25] Ce point de vue constitue en réalité une déformation de la « loi du karma », qui a néanmoins eu des conséquences tragiques dans certaines sociétés orientales ; il a, par exemple, contribué à figer le système des castes en Inde.

 


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Dernière mise à jour : 24.10.08.