Pages Serge Boulgakov

Le père Serge Boulgakov


Aperçu du cheminement du père Serge Boulgakov par Paul Ladouceur
Appels et rencontres (Extraits des Notes autobiographiques
 
     du père Serge Boulgakov) :
   1. Le premier appel : " Devant moi brillait le premier jour
       de la Création " (c. 1894).

   2. Touché par la Mère de Dieu : " Et tout à coup,
       une rencontre inattendue " (1898).
   3. La conversion : " À ta cène mystique, Seigneur,
       reçois-moi " (c. 1907-1908).

   4. Une visite à Sainte-Sophie : " L
a voûte du ciel
       au-dessus de la terre "
(1923).

   5. Une deuxième rencontre à Dresde :
       " Humain, trop humain " (1924).

Auprès du cercueil de mon enfant par le père Serge Boulgalov
La Transfiguration du père Serge par sœur Jeanne (Reitlinger)
Journal de maladie du père Serge Boulgakov par mère Théodosie
Note par mère Théodosie
In memoriam : Le père Serge Boulgakov (extrait) par Léon Zander
Un être eschatologique : Le père Serge Bulgakov par le père Alexandre Schmemann
Ô mort, où est ton aigillion ? par le père Alexandre Schmemann

Textes du père Serge Boulgakov :

Les portes de la pénitence
La Gloire magnifique
La Pentecôte et la descente de l’Esprit
La vénération de la Mère de Dieu
L’icône de la Mère de Dieu
La vénération des saintes reliques

Livres du père Serge Boulgakov


APERÇU DU CHEMINEMENT
INTELLECTUEL ET SPIRITUEL
DU PÈRE SERGE BOULGAKOV

par Paul Ladouceur

Serge Boulgakov est issu d’une famille de prêtres et de diacres depuis sept générations. Il est né le 16 juillet 1871 dans la ville de Livny, en Russie centrale. Il grandit dans un environnement marqué par la foi et la culture orthodoxes, mais à douze ans il se révolte contre les rigueurs de la vie dans une école ecclésiastique et à quatorze ans, il décide de ne pas faire une carrière dans l’Église ; il se considérait comme un nihiliste révolutionnaire. Pendant quinze ans, il s’est associé avec l’intelligentsia marxiste. Au cours de ces années de formation, il a complété celle-ci par des voyages d’études à Moscou, Berlin, Paris et Londres, et il a publié son premier livre important, Le Rôle du marché dans la production capitaliste.

En 1898, il épousa Éléna Ivanovna Tokmakova. Son mariage a été heureux, et plusieurs des moments les plus profonds de son expérience religieuse ont eu lieu dans le cadre sa vie familiale. Le couple a eu trois fils et une fille. La mort de son fils de trois ans, Ivan en 1909, a produit en lui une profonde impression (voir plus loin, " Auprès du cercueil de mon enfant ").

Le parcours spirituel de Serge Boulgakov a été jalonné par plusieurs expériences marquantes, la première en 1894, lorsqu’il a été frappé par la beauté des montagnes du Caucase depuis la steppe où il voyageait en train. Pour la première fois depuis qu’il avait rejeté la foi il y a dix ans, il s’est mit à douter de la vraisemblance du matérialisme et à envisager la possibilité de l’existence de Dieu (voir son récit sous le titre " Devant moi brillait le premier jour de la Création " dans ce Bulletin). En 1898, à la galerie Zwinger à Dresde, la Madone de Raphaël de la Chapelle Sixtine l’a beaucoup impressionnée (voir " Et tout à coup, une rencontre inattendue "), mais le moment de sa conversion définitive n’était pas encore venu.

Au tournant du siècle, Serge Boulgakov est devenu progressivement de plus en plus déçu par la " religion du progrès " et désenchanté par l’attrait de l’Occident. En 1901, il publie deux volumes sur le capitalisme et l’agriculture, où il se montre beaucoup moins convaincu de la justesse du marxisme que dans ses travaux antérieurs sur le rôle du marché. Sa pensée se détourne alors peu à peu du marxisme vers la spiritualité russe, en passant par l’idéalisme allemand. De 1901 à 1906, il occupe la chaire d’économie politique à l’Institut polytechnique de Kiev. Il est bien accueilli par les étudiants et est rapidement devenu un chef de file des jeunes de l’intelligentsia religieuse. Le 21 novembre 1901, il donne à Kiev une conférence publique sur Dostoïevski et à sa grande surprise, son discours est reçu avec enthousiasme par une foule d’étudiants, qui lui donnent une ovation debout. Cet événement allait marquer un tournant dans son cheminement intellectuel et spirituel. C’est à cette époque que Boulgakov abandonna définitivement le marxisme en faveur de l’idéalisme allemand, évolution signalé par son livre Du Marxisme à l’idéalisme (1903). L’idéalisme de Boulgakov comprenait à la fois la philosophie critique de Kant et la primauté du principe spirituel chez l’homme, ce qui ouvrait la porte à la pensée chrétienne.

En 1906, il fut nommé professeur d’économie politique à l’Institut de commerce de l’université de Moscou. Dans la décennie suivante, il publia un grand nombre d’articles, d’essais et d’études sur la théorie politique. Sa conversion définitive au christianisme a eu lieu vers 1907-1908, suite à plusieurs expériences religieuses à Moscou et à un séjour dans un monastère, où il s’est confessé et a communié pour la première fois depuis son enfance (voir " À ta cène mystique, Seigneur, reçois-moi "). En 1909, il rejoint Nicolas Berdiaev, Simon Frank, Pierre Struve et d’autres penseurs religieux dans la publication d’un recueil important, Jalons (Vekhi), livre sensationnel et prophétique qui appelle l’intelligentsia à se détourner des théories révolutionnaires dangereuses vers la pensée religieuse, qui seule peut véritablement libérer l’homme. C’est aussi à cette époque que Boulgakov rencontre le père Paul Florensky (1882–1937), qui a eu une grande influence sur sa vie intérieure et le développement de sa théologie (voir le beau témoignage, écrit en 1943, du père Serge Boulgakov sur son ami resté en Union soviétique, dans le Bulletin Lumière du Thabor No 35).

Le cheminement spirituel du Serge Boulgakov démontrait qu’il n’était pas un scientifique académique ordinaire. En 1912, il écrit un volume inhabituel sous le titre prosaïque de Philosophie de l’économie. C’est dans ce travail qu’il présente son premier exposé systématique sur la sophiologie, le concept unificateur de sa pensée, qu’il alla élaborer et défendre jusqu’à la fin de sa vie. Il se dit préoccupé de développer une vision du monde conforme à l’orthodoxie historique qui s’est révélée suffisante pour relever le défi de la technologie et la science modernes. Son affirmation que le monde est une manifestation de la Sophia, la Sagesse divine, alla susciter des vives réactions par la suite. Certains condamneront cette notion en tant que gnosticisme non-chrétien, tandis que d’autres trouveront que Boulgakov a réussi à structurer sa pensée de manière à la rendre compatible avec la théologie traditionnelle. Il a poussé sa pensée sur la Sophia plus loin dans son livre Lumière sans déclin (1917), sa première œuvre proprement théologique.

Pendant ses années à l’université de Moscou, Boulgakov était actif dans les milieux politiques, sociaux et philosophiques. En 1907-1908, il fut membre de la deuxième Douma (Parlement). Il s’opposa à la peine capitale et devint bien informé sur les débuts concernant l’avenir de la Russie. Plusieurs de ses conférences, tracts et articles écrits avant la révolution, couvrent un large éventail de sujets, de la critique d’art à la vision apocalyptique, furent publiés dans deux collections, Deux Cités (1917) et Pensées tranquilles (1918).

Le cheminement de Boulgakov du marxisme à l’idéalisme puis à l’orthodoxie l’a conduit à une implication profonde dans la vie de l’Église. En 1917, il a été nommé délégué au grand concile de l’Église orthodoxe russe, qui a restauré le patriarcat de Moscou. Boulgakov a été un des plus importants théologiens au concile et il a été élu l’un des deux laïcs siégeant au conseil consultatif du nouveau patriarcat. En juin 1918, il a été ordonné prêtre et peu après il a été expulsé de l’université par les bolcheviks. Sa situation est alors devenue très difficile, mais il a été nommé conférencier à l’université de Simferopol en Crimée. Lénine exila le père Serge et sa famille, avec d’autres intellectuels de l’opposition, de l’Union soviétique le premier janvier 1923. Quand le père Serge quitta la Russie, il prit avec lui deux manuscrits importants qui représentaient son travail en Crimée : La Tragédie de la philosophie (publié en Allemagne en 1927) et l’Introduction philosophique à la vénération du Nom de Dieu (publié en France après sa mort).

Le père Serge avait perdu ses biens et sa patrie, mais il a gardé un sentiment d’enthousiasme et d’attente eschatologiques qui va caractériser sa personne et sa théologie pour le reste de sa vie. Le premier port d’arrêt des Boulgakov en tant que réfugiés, comme beaucoup de leurs compatriotes, était Constantinople, où le père Serge a été très impressionné par l’église de Sainte-Sophie (voir ses réflexions, " La voûte du ciel au-dessus de la terre "). De Constantinople, la famille s’est rendue à Prague, à cette époque le centre intellectuel de l’émigration russe. C’était l’" âge d’or " des émigrés, qui formaient une société pleine d’espoir et de confiance ; on anticipait la libération imminente de la Russie de la tyrannie communiste et le retour en Russie. Leur vision était celle d’une terre promise, libéré de l’autocratie et ouverte au développement d’une société transformée. L’organisme l’Action chrétienne des étudiants russes (ACER) est né de cet enthousiasme, et le père Serge a joué un rôle important dans la formation du mouvement. Avant la Révolution, les orthodoxes considéraient le mouvement étudiant chrétien comme une mouvance protestante et ils ne s’y associaient pas. La nouvelle association était véritablement orthodoxe, avec une ouverture œcuménique. Dès le début de l’ACER, le père Serge a encouragé ses membres de considérer l’Eucharistie comme le cœur de leur société. Ainsi, l’ACER a pris un caractère ecclésial qui a grandement contribué à la profondeur de ses activités dans les années suivantes.

Le père Serge fut nommé maître de conférences à l’Institut russe de droit ouvert par les émigrés à Prague. En 1924, il visita de nouveau la galerie Zwinger à Dresde, mais cette fois la Madone de Raphaël produit en lui un effet tout à fait différent de celui d’un quart de siècle plus tôt, car maintenant il voyait la peinture du maître de la Renaissance à la lumière de la tradition orthodoxe (voir " Humain, trop humain ").

En 1925, on décida de fonder l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge à Paris et le métropolite Euloge, responsable des paroisses russes en Europe occidentale, invita le père Serge à se joindre à l’institut en tant que doyen et professeur de théologie dogmatique. Son acceptation de cette responsabilité inaugura la dernière et la plus créative période de sa vie. Pendant ses années de Paris, il a continué son implication dans l’ACER, participant fréquemment aux conférences annuelles, et en 1927 il a été l’un des fondateurs de la Fraternité de Saint-Alban et de Saint-Serge, qui réunissait anglicans et orthodoxes. Il participa également aux grandes conférences œcuméniques de Lausanne (1927), Oxford et Édimbourg (1937), et il était actif dans les travaux de la commission permanente de Foi et constitution, une des deux organismes prédécesseurs du Conseil œcuménique des Églises. En 1934, il a fait une tournée des États-Unis et au Canada, à l’invitation de l’Église épiscopale protestante.

La vie du père Serge était centrée sur la chapelle à l’Institut Saint-Serge. Sa journée commençait à sept heures avec la célébration de la Divine Liturgie et se terminait tard dans la nuit après les vêpres. De concert avec son enseignement et le travail administratif, il maintenait un programme complet de prédication et de soin pastoral, en plus de ses recherches, de l’écriture et de ses activités œcuméniques.

C’est à Paris que la théologie du père Serge Boulgakov atteint sa pleine maturité et son expression littéraire en une quantité imposante de publications. La question principale qui sous-tend la théologie du père Serge Boulgakov est celle de la relation entre Dieu et la création. La clé pour résoudre cette problématique se trouve dans l’Incarnation du Fils de Dieu, le Christ en deux natures, divine et humaine. Le père Serge s’est donné comme mission d’élaborer le contenu positif de la divino-humanité, exprimé en termes d’une unité intérieure autour de l’idée de la divine Sagesse, la Sophia. Toute sa grande œuvre théologique des années 20 et 30 fut consacrée à l’exploration de différentes manifestations de l’unité entre la Sophia divine incréée et la Sophia créée, révélée et manifeste dans le monde.

C’est ainsi que le père Serge a écrit deux " trilogies " théologiques. La " petite trilogie " comprend Le Buisson ardent (1927), L’Ami de l’Époux (1928), et L’Échelle de Jacob (1929). Ces œuvres traitent respectivement de la Mère de Dieu, de Jean-Baptiste, et des anges, bien que leur thème commun soit la Sagesse divine dans le monde créé. La " grande trilogie ", L’Agneau de Dieu (sur le Christ, 1933), Le Paraclet (sur l’Esprit Saint, 1936) et L’Épouse de l’Agneau (sur l’Église, 1945), a pour thème la divino-humanité. Ce dernier livre, ainsi qu’un livre sur L’Apocalypse de Jean (1948) ont été publiés après sa mort. Ses œuvres théologiques tardives ont rencontré de vives critiques dans certains milieux orthodoxes et sa sophiologie continue à être controversée. Deux livres publiés dans les années 30 étaient destinés surtout à un publique occidental : L’Orthodoxie, la première introduction générale à l’Église et à la tradition orthodoxes publiée en français (1932, dans une traduction du père Lev Gillet) et en anglais (1935) ; et un petit livre sur la Sagesse de Dieu, publié en anglais en 1937 (en français en 1983).

En 1939, le père Boulgakov a été atteint d’un cancer de la gorge. Il a du subir deux opérations majeures et il a perdu ses cordes vocales. L’ampleur de son esprit se révèle dans ses Notes autobiographiques (publiés en 1948) au sujet de ces expériences. Il a appris à parler " sans voix " et a été en mesure de continuer à enseigner et à célébrer la liturgie matinale. Pendant ses dernières années, il fut animé d’une vive attente eschatologique qui caractérisa sa foi. Son dernier livre, sur l’Apocalypse, loin d’être un simple commentaire, est un témoignage remarquable d’un homme marqué par une confiance profonde et personnelle en la venue de son Seigneur. Sa prière préférée constante était " Amen, viens, Seigneur Jésus ".

Le lundi de Pentecôte en 1944, le vingt-sixième anniversaire de son ordination, le père Serge a célébré sa dernière liturgie. Il a été trouvé inconscient le matin suivant et il est décédé quarante jours plus tard, le 12 juillet. Plusieurs personnes qui veillaient constamment sur lui pendant cette période ont vu son visage devenir illuminé pendant plusieurs heures et deux ont rédigé leurs souvenirs et impressions de cet événement extraordinaire, qu’on appelle la " transfiguration du père Serge Boulgakov " (voir les témoignages de la mère Théodosie et de la sœur Jeanne Reitlinger dans ce Bulletin).

À ses funérailles, le métropolite Euloge lui adressa la parole :

Cher père Serge, vous avez été un sage chrétien, un docteur de l’Église dans le sens le plus pur et le plus noble. Vous avez été éclairée par l’Esprit Saint, l’Esprit de sagesse, l’Esprit de compréhension, le Consolateur à qui vous avez consacré vos recherches. C’est lui qui a transformé le Saul en vous en Paul. Il vous a guidé jusqu’à votre dernier souffle. Il y a vingt-six ans vous avez été gratifié de ses dons gracieux dans le sacrement de l’ordination, et vous avez porté la croix de la prêtrise dans l’Esprit Saint. Il est significatif que vous ayez reçu ce don le jour du Saint Esprit, quand il est descendu sur les apôtres saints dans des langues de feu. Ainsi, vous aviez une part en eux. Vous avez été un apôtre dans votre vie... Il est significatif aussi que vous ayez célébré votre dernière liturgie sur cette terre le jour même de l’Esprit Saint, l’anniversaire de votre ordination à la prêtrise... Que vous étiez lumineux ce jour-là ! Votre âme était consciente de son dernier triomphe en ce monde. Et ce fut ce jour-là que le Seigneur vous a appelé à cesser votre service sacerdotal sur terre afin de la poursuivre là-haut, au trône de Dieu, dans le chœur des anges et des apôtres saints.

Sources : Il n’y a pas de biographie complète de Serge Boulgakov, bien qu’il existe maintes études, surtout en anglais, sur sa théologie. Pour sa vie, on trouvera utiles surtout les références suivantes :

Antoine Arjakovsky, Essai sur le père Serge Boulgakov (1871-1944), Philosophe et théologien chrétien, Parole et Silence, 2006.
James Pain, " Introduction " et Lev Zander " Memoir ", A Bulgakov Anthology, SPCK, Londres, 1976.
Nikita Struve, " Un destin exemplaire ", Le Messager orthodoxe, No. 98, 1985.
Lev Zander, " Le père Serge Boulgakov : In Memoriam ", Irénikon, 19, 1946.
Nicholas Zernov, The Russian Religious Renaissance of the Twentieth Century, Harper&Row, New York, 1963.


APPELS ET RENCONTRES

Extraits des Notes autobiographiques du père Serge Boulgakov

1. Le premier appel : " Devant moi brillait le premier jour de la Création " (c. 1894).

J’allais avoir vingt-quatre ans, mais depuis dix ans déjà, ma foi était ébranlée et, après bien des doutes et des crises orageuses, le vide s’était installé dans mon âme. Elle avait commencé à oublier l’inquiétude religieuse, la possibilité même de douter avait disparu, et de ma lumineuse enfance il ne restait que des rêves poétiques, la brume légère des souvenirs, toujours prête à se dissiper. Oh ! Combien est terrible ce sommeil de l’âme, qui peut durer toute la vie sans qu’il y ait de réveil ! Au fur et à mesure de ma croissance intellectuelle et de mon développement scientifique, mon âme s’était plongée, sans que je m’en aperçoive, mais irrésistiblement, dans la vase gluante de l’autosatisfaction et de la platitude. À mesure que s’éteignait la lumière de l’enfance, une grisaille crépusculaire l’envahissait. Et alors, soudain, " cela " arriva... De mystérieux appels résonnèrent dans mon âme et elle se précipita à leur rencontre...

Le soir tombait. Nous avancions dans la steppe, dorés par la pourpre du paisible couchant, enveloppés de la bonne odeur de miel des herbes et du foin. Les montagnes du Caucase proche bleuissaient dans le lointain. Je les voyais pour la première fois. Et, fixant des regards avides sur les montagnes qui se découvraient, laissant pénétrer en moi l’air et la lumière, j’étais attentif à la révélation de la nature. Depuis longtemps, avec une douleur sourde, silencieuse, mon âme s’était habituée à ne voir en elle qu’un désert mort sous le voile de la beauté, comme sous un masque trompeur ; à l’insu de ma propre conscience, elle n’acceptait pas la nature sans Dieu. Et soudain, à ce moment, elle s’émut, frémit, se réjouit : et s‘i1 y avait ... si ce n’était ni désert, ni mensonge, ni masque, ni mort, mais la vêture du Père aimant et bon, lui, son amour...

Mon cœur battait au son des martèlements du train, et nous filions vers cet or qui s’éteignait et ces montagnes bleues. Et de nouveau, je m’efforçai de rattraper la pensée furtive qui m’était venue, de retenir cet éclair de joie... Et si... si les sentiments sacrés de mon enfance, alors que je vivais avec Lui, que je marchais devant sa Face, que je l’aimais, tremblant d’impuissance de ne pouvoir m’approcher de Lui, si mes larmes et mes enthousiasmes d’adolescent, la douceur de la prière, ma pureté d’enfant que j’avais tournée en dérision, conspuée, souillée, si tout cela était vrai, alors que ce que j’avais cru ensuite était mort et vide, mensonge et cécité. Mais est-ce donc possible, est-ce que je ne savais pas depuis le séminaire que Dieu n’existait pas, est-ce qu’il pouvait en être question, est-ce que je pouvais m’avouer à moi-même de pareilles pensées sans avoir honte de ma pusillanimité, sans éprouver une peur panique devant les théories " scientifiques " et leur sanhédrin ? Oh ! J’étais pris comme dans un étau, prisonnier de ces théories, de cet épouvantail à corbeaux destiné à la populace de l’intelligentsia, à une foule à demi instruite, à des imbéciles. Comme je te hais, engeance ignorante, peste de notre temps, qui infecte jeunes gens et enfants. Moi-même, j’étais alors contaminé et je répandais autour de moi cette même infection...

Le soleil était couché. La nuit était venue. En même temps que le dernier rayon, s’était éteint dans mon âme " cela " qui n’avait pas pu naître, à cause de mon inertie, de ma paresse, de ma peur. Dieu avait frappé doucement à la porte de mon cœur qui avait entendu, tressailli, mais ne s’était pas ouvert... Et Dieu s’était retiré. J’oubliai bientôt cette humeur fantasque d’une soirée dans la steppe. Et je redevins, après cela, mesquin, vil et vulgaire, comme je l’ai rarement été dans ma vie.

Mais bientôt, " cela " me parla de nouveau, cette fois avec force, victorieusement, puissamment. Et de nouveau, vous étiez là, ô montagnes du Caucase ! Je contemplais vos glaces qui scintillaient de la mer à la mer, vos neiges qui rougeoyaient au point du jour, ces pics qui s’enfonçaient dans le ciel, et mon âme fondait d’enthousiasme. Et ce qui avait été un éclair d’un instant, aussitôt éteint, ce soir-là dans la steppe, maintenant résonnait et chantait, se mêlant en un choral solennel, merveilleux. Devant moi brillait le premier jour de la Création.

Tout était clair, apaisé, rempli d’une joie qui tintait. Mon cœur était prêt à éclater de bonheur. Plus de vie ni de mort, mais seule l’éternité, aujourd’hui immobile. " Maintenant, tu laisses aller en paix ton serviteur... " (2 Lc 2, 29) résonnait dans mon âme et dans la nature. Et un sentiment inattendu se dilatait et se fortifiait dans mon âme : la victoire sur la mort. J’aurais voulu mourir en cette minute ; mon âme, en une douce langueur, demandait la mort pour se laisser ravir avec joie et enthousiasme dans ce qui s’élevait, étincelait, resplendissait de la beauté originelle. Mais il n’y avait pas de mots, pas de Nom, " le Christ est ressuscité " n’était pas chanté pour le monde et les sommets des montagnes. Quelque chose régnait, immense et puissant, et ce Quelque chose, à cette minute, du fait même de son existence, réduisait en cendres par sa révélation, tous les obstacles, tous les châteaux de cartes de mes théories " scientifiques ". Et l’instant du rendez-vous ne mourut pas dans mon âme, son apocalypse, son repas de noces, sa première rencontre avec la Sophia. Je ne savais pas alors, je ne pouvais pas comprendre ce que me promettait cette rencontre. Il y eut un nouveau tournant dans ma vie, l’apocalypse se changea en impressions touristiques et ce que j’avais vécu se recouvrit d’une mince pellicule. Mais je reconnus bientôt ce dont m’avaient parlé les montagnes resplendissantes dans le regard timide et doux d’une jeune fille, sur d’autres rivages, au pied d’autres montagnes. La même lumière brillait dans ses yeux confiants et doux, presque des yeux d’enfant, des yeux qui avaient connu la peur, des yeux pleins de ce que la souffrance porte de sacré. Les révélations de l’amour parlaient d’un autre monde, de celui que j’avais perdu.

2. Touché par la Mère de Dieu : " Et tout à coup, une rencontre inattendue " (1898).

...Et me voici dans le train, seul, avec mes pensées. Il arrive qu’elles me harcèlent au point que la tête me tourne presque et que le champ exigu de la conscience paraisse trop étroit pour contenir leurs nuées envahissantes. C’est comme si j’éprouvais le besoin de remplir d’air ma poitrine et que je n’arrivais pas à respirer. Je revis, en même temps que les catastrophes et... les miracles de ce siècle, mes propres catastrophes avec leurs miracles aussi, et un étonnement plein de gratitude, joyeux et naïf à la fois, s’empare doucement et impérieusement de mon âme. Et de fait : ne sont-elles pas miraculeuses ces pages nouvelles qui s’ouvrent, contre toute attente, dans ma vie incohérente et mon sombre destin ?

Ainsi, voilà qu’au soir de ma vie, je me rends de Prague à Berlin où je ne suis pas allé depuis un quart de siècle (pendant toute ma vie d’adulte, j’ai " boycotté l’Occident " à cause de mes convictions slavophiles et je ne suis presque pas allé à l’étranger). J’étais alors un marxiste très sot et très naïf qui contemplait avec vénération jusqu’à la rue où marchaient les " leaders ", et je me délectais de l’écœurant asphalte berlinois et de l’anonymat désespérant des rues. Je n’avais alors lié connaissance, à l’exclusion de toute autre, qu’avec ces mêmes " leaders " de la social-démocratie allemande : Kautsky et Bebel, Braun et Adler ; les autres, je ne les remarquais pas. À cette époque, je correspondais affectueusement avec Plekhanov. Cet état de jeune chiot social-idiot ne dura pas longtemps et " perdit bientôt ses couleurs ". Mais même en ce temps-là, mon âme affamée avait su trouver des sources d’eau vive : l’art n’était pas complètement interdit par le catéchisme et, bien entendu, recelait la force des révolutions et des bouleversements spirituels.

Et même aux jours les plus sombres de mon marxisme, je restais fidèle à Moussorgski et à Dostoïevski, à Goethe et à Pouchkine, et c’est justement à Berlin que je m’imprégnai de la mystique de Wagner, me livrant à elle avec, peut-être, moins de retenue qu’il n’eût fallu. Je fréquentais les galeries de tableaux comme il se doit quand on est un touriste étranger et j’avais sans doute l’air un peu gauche, restant indifférent et froid jusqu’à ce que se produise cette rencontre inattendue et bénéfique. Il se produisit ce qui n’arrive que dans les moments fatidiques, déterminants et décisifs. Je vis et, dès le premier regard, reçus dans mon cœur la Madone de Raphaël de la Chapelle Sixtine à Dresde. Ce n’était pas une impression purement artistique cette rencontre fut l’événement de ma vie, il serait plus juste de dire que ce fut un véritable bouleversement spirituel. J’en garde aujourd’hui encore la mémoire reconnaissante, vivante en mon âme, et, à travers toute ma vie, la trace en est restée gravée dans mon cœur. J’ai tenté, un jour, d’exprimer l’inexprimable. Je ne saurai pas faire mieux maintenant, aussi je répéterai ce que j’ai dit alors :

" Et, une fois encore, le monde m’enivra. En même temps que mon " bonheur personnel ", eut lieu aussi ma première rencontre avec l’Occident et mes premiers enthousiasmes : " les bonnes manières ", le confort, la social-démocratie... Et tout à coup, une rencontre inattendue, merveilleuse : " Mère de Dieu de la Chapelle Sixtine de Dresde, tu as toi-même touché mon cœur et il a frémi à ton appel. "

" Par un brumeux matin d’automne, nous nous hâtions de visiter en passant, comme il se doit pour des touristes, Zwinger avec sa célèbre galerie. Je n’avais aucune compétence en matière d’art et je ne savais sans doute pas du tout ce qui m’attendait dans cette galerie. Et c’est là qu’entra dans mon âme le regard de la Reine du Ciel marchant sur les nuages avec l’Enfant prééternel. Il y avait dans ses yeux une immense force de pureté, la claire vision du sacrifice qu’il lui faudrait assumer, elle savait qu’elle aurait à souffrir et elle était prête pour cette souffrance volontaire ; la même sagesse dans l’acceptation du sacrifice se voyait dans les yeux de l’Enfant, sagesse qui n’était pas celle d’un enfant. Ils savent ce qui les attend, à quoi ils sont destinés et ils vont librement se livrer, accomplir la volonté de celui qui les a envoyés : lui au Golgotha et elle recevoir " le glaive qui lui transpercera l’âme " (Lc 2, 35)... J’étais hors de moi, la tête me tournait, de mes yeux coulaient des larmes joyeuses et amères en même temps, tandis que la glace fondait dans mon cœur et qu’un nœud vital se dénouait. Ce n’était pas une émotion esthétique, non, c’était une rencontre, une connaissance nouvelle, un miracle... J’étais alors marxiste, mais involontairement, j’appelais cette contemplation " prière ", et tous les matins, tâchant d’arriver au Zwinger pendant qu’il n’y avait encore personne, je me précipitais devant le visage de la Madone pour " prier " et pleurer ; peu d’instants dans ma vie seront plus bénis que ces larmes... ".

3. La conversion : " À ta cène mystique, Seigneur, reçois-moi " (c. 1907-1908).

Je revins de l’étranger dans mon pays avec une foi dans mes idéaux désormais fissurée, ayant complètement perdu pied : sous moi, le sol se dérobait irrésistiblement. Je me livrais à un travail opiniâtre, posant " problème " sur " problème ", mais au-dedans de moi ce qui fait vivre, croire, aimer, n’existait plus. La sombre résignation de Herzen régnait en moi... Mais plus tous mes nouveaux dieux me trahissaient, plus clairement se levaient en moi des sentiments apparemment oubliés : c’était comme si de célestes sons attendaient que s’écroulât la prison spirituelle que j’avais moi-même édifiée pour s’y engouffrer et apporter au prisonnier qui y étouffait la nouvelle de sa libération. Dans tous mes doutes et recherches théoriques, un seul motif revenait toujours plus clairement, un seul espoir caché, une question : et si ? Et ce qui s’était allumé dans mon âme pour la première fois depuis le Caucase, devenait de plus en plus fort, de plus en plus vif, et surtout, gagnait en précision : ce qu’il me fallait, ce n’était pas une " idée philosophique de la divinité ", mais une foi vivante en Dieu, dans le Christ et dans l’Église. S’il est vrai que Dieu est, cela veut dire qu’est vrai ce qui m’a été donné dans mon enfance, mais que j’ai abandonné. Tel était le syllogisme religieux à demi conscient que proposait mon âme : rien ou... tout, jusqu’à la dernière petite bougie, jusqu’à la dernière petite icône... et le travail de mon âme se poursuivait sans relâche, invisible pour le monde et assez confus pour moi-même.

Je me souviens, c’était l’hiver dans une rue de Moscou, sur une place où il y avait du monde, soudain, s’alluma dans mon âme la flamme merveilleuse de la foi, mon cœur battait, mes yeux étaient embrumés de larmes de joie. Dans mon âme mûrissaient la volonté de croire, la décision de franchir, enfin, le pas, insensé pour la sagesse du monde, " du marxisme " et de tous les " ismes " qui l’ont suivi à... l’orthodoxie. Oh oui, c’est, bien sûr, un bond en direction du bonheur et de la joie ; entre les deux rives, il y a un précipice, il faut sauter. Et s’il me faut, par la suite, justifier ce saut auprès de moi-même et des autres, lui trouver un sens, je n’aurai pas assez d’un travail opiniâtre durant de nombreuses années dans les différents domaines de la pensée et de la connaissance. Et pour croire dans le concret de la vie, pour faire l’expérience de ce qui entre dans l’orthodoxie, pour revenir à sa " pratique ", il me fallait encore parcourir un long, un très long chemin, me défaire de tout ce qui s’était collé à mon âme dans mes années d’errance. J’avais parfaitement conscience de tout cela, ne perdant pas la saine notion de la réalité, l’espace d’une minute. Néanmoins, sur le fond, la question était déjà résolue. Je regardais de l’autre rive le chemin qui s’étendait devant moi et c’était une joie d’en avoir conscience. Comment cela s’est-il fait et quand ? Qui le dira ? Qui peut dire quand l’amour naît dans l’âme et lui offre sa vision des êtres et des choses ? Mais, depuis un certain temps, je savais avec certitude que c’était déjà accompli. Et dès lors, mon âme fut rivée à une chaîne d’or. Cependant, les années passaient et je me morfondais toujours, ne trouvant pas en moi la force de franchir le pas décisif, de m’approcher du sacrement de pénitence et de la communion dont mon âme avait soif, toujours davantage. Je me rappelle comment, un jeudi de la première semaine de Carême, étant entré dans une église, (j’étais alors " député "), je vis les gens qui communiaient au chant bouleversant de " À ta cène mystique, Seigneur, reçois-moi "... Je me jetai, en larmes, hors de l’église et m’en allai errer en pleurant par les rues de Moscou, n’en pouvant plus d’impuissance et d’indignité. Et il en fut ainsi jusqu’au moment où je fus soulevé de terre par un bras puissant.

C’est l’automne. Un lieu désert, isolé, perdu dans la forêt. Une journée ensoleillée et notre chère nature du nord. Comme auparavant, trouble et impuissance dominent mon âme. Profitant d’une occasion, j’étais venu dans l’espoir secret de rencontrer Dieu. Mais une fois là, ma fermeté m’abandonna tout à fait... J’assistai aux vêpres, insensible et froid, et ensuite, quand commencent les prières " pour ceux qui se préparent à la confession ", je m’élançai presque hors de l’église, et, comme Pierre, " sortant dehors, pleurai amèrement " (Lc 22, 62).

Je marchai, angoissé, sans rien voir autour de moi, en direction de l’hôtel et quand je retrouvai mes esprits, j’étais... dans la cellule d’un " starets ". On m’y avait amené, car j’étais parti dans une tout autre direction par suite de mon éternelle distraction encore aggravée par l’accablement où je me trouvais : mais en réalité – je le savais alors – à coup sûr, un miracle s’était produit... Le Père, voyant approcher le fils prodigue, une fois encore, s’était hâté lui-même à sa rencontre. J’entendis le starets me dire que tous les péchés sont comme une goutte d’eau dans l’océan de la miséricorde de Dieu. Je sortis de chez lui pardonné et apaisé, tremblant et en larmes, me sentant réintroduit, comme sur des ailes, dans l’enceinte de l’église. Je rencontrai, à la porte, mon compagnon de route, étonné et heureux, qui, tout à l’heure, m’avait vu, désemparé, quitter l’église. Il avait été le témoin involontaire de ce qui m’était arrivé. " Le Seigneur est passé ", disait-il plus tard, avec attendrissement...

Et voici le soir, et de nouveau le soleil couchant, mais pas celui du sud, celui du nord. Les bulbes de l’église se dessinent nettement dans l’air transparent, et les fleurs automnales du monastère font de longues taches blanches. Vers le lointain bleuissant, les forêts s’éloignent à la file. Soudain, dans cette paix, comme venant du ciel, un son de cloche ; ensuite tout se tait, et, c’est seulement peu après que la cloche se met à sonner régulièrement et sans s’arrêter. On sonne pour les vigiles. Comme si c’était la première fois, comme un enfant qui vient de naître, j’entends l’appel des cloches et je sens en frémissant qu’il me convie moi aussi à l’église des croyants. Et le soir de ce jour de grâce, et plus encore, le suivant, à la liturgie, je regarde tout avec des yeux neufs, car je sais que, moi aussi, je suis appelé et que je participe réellement, avec les autres, à tout cela : c’est pour moi et à cause de moi que le Seigneur a été suspendu au bois et qu’il a versé son Sang très pur ; c’est pour moi qu’est préparée ici, par les mains du prêtre, la table sacrée ; je suis, moi aussi concerné par cet Évangile qui raconte la Cène dans la maison de Simon le lépreux et le pardon à la femme pécheresse qui a beaucoup aimé ; il m’est donné à moi aussi de goûter au Corps et au Sang très saint de mon Seigneur...

4. Une visite à Sainte-Sophie : " La voûte du ciel au-dessus de la terre " (1923).

Hier, pour la première fois dans ma vie, j'ai eu le bonheur de voir Sainte-Sophie. Dieu m’a accordé cette grâce et il ne m’a pas laissé mourir sans avoir eu une vision de Sainte-Sophie et je le remercie pour cela. J'ai éprouvé une telle félicité céleste que cela a submergé, si ce n'est que pour un moment, tous mes chagrins et les ennuis actuels et les a rendus insignifiants. Sainte-Sophie a été révélée à mon esprit comme quelque chose d'absolu, allant de soi, irréfutable. De toutes les belles églises que j'ai vues, c'est la plus merveilleuse, l'Église universelle. Les mots de hymne pascale résonnaient dans mon esprit : " Sion, regarde tout à l’entour : voici tes enfants qui viennent jusqu’à toi de l'occident, de l’aquilon, de la mer et de l’orient comme des astres radieux. "

La langue de l'homme ne peut pas exprimer la légèreté, la clarté, la simplicité, l'harmonie extraordinaire qui dissipe complètement le sens de la pesanteur, la lourdeur de la coupole et des murs. Une mer de lumière se déverse de par le haut et domine tout cet espace clos et pourtant libre. La grâce des colonnes et la beauté de leurs dentelles de marbre, la dignité royale – pas le luxe, mais régal – des murs dorés et de la décoration merveilleuse : il séduit et fait fondre le cœur, il dompte et convainc. Il crée un sentiment de transparence interne ; la lourdeur et les limites du petit moi souffrant disparaissent ; le moi n’est plus et l'âme est guérie, se perd dans ces arches et se fusionne en eux. Il devient le monde : je suis dans le monde et le monde est en moi. Et cette sensation du poids sur le cœur qui s’évapore, de la libération de la force de gravité, d'être comme un oiseau dans le ciel bleu, donne, non pas le bonheur, ni même la joie, mais le ravissement. C'est le ravissement d’une certaine connaissance absolue de tout en tout et de tout en soi, de la plénitude infinie dans la multiplicité, du monde dans l'un.

C'est en vérité la Sophia, l'unité réelle du monde dans le Logos, la co-inhérence de tous avec tous, le monde des idées divines. C'est Platon baptisé par le génie hellénique de Byzance – c’est son monde, son royaume élevé vers laquelle les âmes montent afin de contempler les Idées. La Sophia païenne de Platon se voit reflétée dans la Sophia chrétienne, la Sagesse divine. En vérité, le temple de Sainte-Sophie est la preuve et la manifestation artistiques et tangibles de la nature sophianique du monde et de la nature cosmique de la Sophia. Ce n'est ni le ciel ni la terre, mais la voûte du ciel au-dessus de la terre. Nous percevons ici ni Dieu ni homme, mais la divinité, le voile divin jeté sur le monde.

Comme était juste le sentiment de nos ancêtres dans ce temple, comme ils avaient raison en disant qu'ils ne savaient pas si ils étaient dans le ciel ou sur la terre ! En effet, ils n’étaient ni au ciel ni sur terre, ils étaient à Sainte-Sophie – entre les deux : c'est le metaxu de l'intuition philosophique de Platon. Sainte-Sophie est le dernier témoignage silencieux du génie grec pour les siècles à venir : une révélation en pierre. Les Byzantins décadents étaient incapables de la saisir et de l'exprimer en termes théologiques, et pourtant elle a vécu dans leurs cœurs comme la plus haute vérité, conçue dans l'hellénisme et devenue manifeste dans le christianisme.

Et ce n'était pas par hasard que c'est ici, dans le temple de Sainte-Sophie, que la divine symphonie sophianique du culte orthodoxe, inspirée par elle, a pris forme et a résonné dans la plénitude de la beauté. Ici, on comprend à nouveau toute la puissance convaincante du témoignage de saint Justin Martyr (dont il ne saisissait pas lui-même le plein sens), que Socrate et Platon étaient chrétiens avant le Christ ; car Platon fut le prophète de la Sophia dans le paganisme.

L'église de Sainte-Sophie est le domaine des idées de Platon en pierre, s'élevant au-dessus du chaos du non-être et la soumettant par la persuasion : le plérôme actuel, comme un tout unique, comme la pan-unité. Ici, elle est manifestée et montrée au monde. Ô Seigneur, combien sainte, combien merveilleuse, combien précieuse cette manifestation !

5. Une deuxième rencontre à Dresde : " Humain, trop humain " (1924).

Voilà où j’en étais alors. Mais, à présent, se font entendre dans mon subconscient, d’autres chuchotements, encore indistincts, de nouvelles impressions sont en attente. Comme tout a changé depuis ! Il y a longtemps qu’est oubliée ma social-idiotie de gamin, mon slavophilisme aussi a perdu ses couleurs, mon destin dans l’Église a pris forme, définitivement. Und B-v ist fromm geworden [Et Boulgakov est devenu dévot (NdT)], s’est exclamé Kautsky avec une indignation comique ou perplexe à propos du Parteigenosse [Membre du Parti (NdT)] qui avait donné des espérances dix ans plus tôt. Entre-temps, B-v ist Priester geworden [Boulgakov est devenu prêtre (NdT)]. Et c’est avec le sentiment d’être un Doppelgänger [sosie (NdT)] que je m’engage dans les rues de cet ancien Berlin qui n’existe plus comme tel, pas plus que, depuis longtemps, n’existe le naïf et pieux jouvenceau marxiste de jadis. Cependant, à présent, les rues de Berlin m’importent peu, cela, je le sais : je n’ai plus ici aucun " attachement ". Mais mon cœur bat d’avance à la pensée de rencontrer de nouveau l’œuvre qui m’avait alors tant frappé et bouleversé. Et, dès l’instant où, contre toute attente, le destin a voulu que je reçoive une mission permanente en Europe, j’ai espéré cette rencontre. C’est ici, précisément ici, qu’il me faut vérifier quelque chose d’essentiel, le voir et en avoir conscience, même s’il me fallait pour cela, peut-être perdre, enterrer ce qui m’est proche, ce qui m’est cher, ce qui compte pour moi...

Un arrêt entre deux trains à Dresde. Je me hâte, je cours, tout ému, vers le Zwinger. Seulement, pourquoi n’y a-t-il pas de joie dans mon âme, mais plutôt une inquiétude, une hésitation ? Je traverse une salle en courant sans rien regarder, je vais droit au lieu qui m’était si cher... Je lève les yeux avec peine, tant je suis ému. Ma première impression est que je ne suis pas arrivé au bon endroit, et que ce n’est pas elle qui est devant moi. Mais bientôt, je la reconnais, je suis sûr que c’est elle, et pourtant, ce n’est effectivement pas elle ; ou bien, c’est moi qui suis autre. Hélas ! Mon cœur n’a pas été envahi par un flot joyeux de sang ardent, il n’a pas tressailli, il est resté calme. Est-il possible qu’il se soit tellement refroidi au cours de ma longue vie ? Mais non, ce n’est pas cela, ce n’est pas du tout cela : c’est que la rencontre n’a pas eu lieu, je n’ai pas trouvé ici ce que j’attendais. À quoi bon le cacher et ruser : je n’ai pas vu la Mère de Dieu.

Il y a ici de la beauté, une merveilleuse beauté, mais qui n’est qu’humaine, chargée d’une ambiguïté religieuse, mais dépourvue de la grâce. Prier devant cette représentation ? Mais c’est un outrage, une chose impossible ! Je ne sais pourquoi, les petits angelots m’ont particulièrement tapé sur les nerfs, ainsi qu’une sainte Barbe de salon dans une pose mièvre avec son demi-sourire empreint de coquetterie. Je me rappelle qu’autrefois aussi, cela me gênait toujours, mais je m’en arrangeais assez facilement. À présent, j’ai ressenti cela comme une impiété manifeste, un manque de foi et une sorte de familiarité sacrilège : comment peut-on, ayant eu la vision de la Mère de Dieu, adopter un ton pareil comme pour bafouer ce qu’on a de plus sacré dans le cœur ? Peut-on ne pas être austère en faisant... une icône ?

Mais, une fois de plus, je passai outre à cela, et mes yeux s’abîmèrent dans les visages de la Mère et de l’Enfant. Je n’étais pas inspiré, mon cœur était vide et douloureusement serré, cependant, je ne voulais pas m’arracher à ma contemplation et je restai là tout le temps jusqu’à la fermeture, j’y serais bien resté jusqu’au soir, sans cesser de regarder, me plongeant dans l’image dont le charme énigmatique exerçait sur moi une attirance magique. Je m’y abandonnai sans enthousiasme et sans lui rendre de culte, reconnaissant pourtant tout ce qu’elle signifiait et tâchant de la comprendre dorénavant autrement. Dès le premier regard, une chose est sûre – hélas ! – ce n’est pas là l’image de la Mère de Dieu, de la Toute Pure éternellement Vierge, ce n’est pas son icône. C’est le tableau d’un génie surhumain, dont cependant le sens et le contenu sont totalement différents de ceux de l’icône. Il s’y exprime une féminité très belle dans la plus haute image de l’abnégation qui va jusqu’au sacrifice, mais il reste, semble-t-il, " humain, trop humain ". La jeune mère marche avec l’enfant, d’un pas ferme, tout humain, sur d’épais et lourds nuages, semblables à de la neige fondue.

Peut-être n’est-ce même pas la Vierge, mais simplement une très belle jeune femme, pleine du charme que donnent la beauté et la sagesse. Il n’y a pas là de virginité, et donc, pas de virginité éternelle ; au contraire, celle-ci est niée puisque règne ici la féminité, la femme, le sexe. La virginité éternelle est libre aussi de la féminité, car elle dépasse le sexe, elle le libère de ses chaînes. C’est pourquoi on ne peut pas voir la Toute Pure et toujours Vierge comme une femme, bien qu’elle soit l’expression de l’hypostase féminine dans l’être humain. Or, féminin ne signifie pas forcément sexe. La toujours Vierge demeure au-dessus du sexe. " Toujours " ne caractérise pas ici un état dans le temps, mais il est ontologique, il concerne l’être : dans la toujours Vierge Marie, la féminité est absente, absent ce qui, dans la femme, participe au péché ; seule la virginité domine exclusivement, sous la forme d’une femme. Voilà pourquoi tout naturalisme dans sa représentation est dépourvu de force et de vérité, fût-il plein de raffinement et d’élévation : il ne maîtrise que la nature et celle-ci ne connaît que la femme.

L’éblouissante sagesse de l’icône orthodoxe est dans la connaissance de cette corrélation : j’ai compris et senti concrètement que c’est elle, l’icône, qui a affadi pour moi Raphaël et toute l’iconographie naturaliste, elle m’a ouvert les yeux sur l’inadéquation criante entre les moyens et l’œuvre à accomplir. Le symbolisme ascétique d’une facture rigoureuse de l’icône rejette d’abord consciemment et élimine ce naturalisme inadéquat, déplacé, puis fait apparaître la vision d’un état du monde qui est au-dessus de la nature, surnaturel, le monde de la grâce. C’est pourquoi l’icône n’a aucun rapport avec le portrait qui ne peut manquer de receler le naturalisme vers lequel tend fatalement la peinture religieuse. Voilà pourquoi cette dernière ne peut jamais atteindre son but si celui-ci est d’obtenir un effet religieux et non pictural. […]

Et mes pensées tourbillonnaient dans ma tête, l’une coupant l’autre dans une discussion sans fin. Voyons, cela est bien un témoignage de l’état spirituel dans lequel se trouve le monde occidental, et ce témoignage est plus authentique et plus convaincant que tous les livres de théologie. Comment a-t-elle pu apparaître sans être remarquée, cette déification païenne de l’homme dans le lieu saint ? Et si les gens ne voient pas, ne comprennent pas cette substitution, et la prennent pour la plénitude et la force, alors c’est terrible ! À partir de là s’ouvre toute droite la route vers les " temps nouveaux ", temps du vide et de la décadence. Et l’on se prend à comparer l’Occident européen et l’Orient byzantin qui, avec toutes ses hérésies, ses péchés et ses crimes, ne connaissait pas les errements mystiques et ne péchait pas par une déification païenne de l’homme, alors que Byzance était justement le successeur de l’Antiquité et le dépositaire héréditaire de ses valeurs.

Tandis qu’ici, en Occident, on a profité de l’Antiquité, de sa naïveté encore préchrétienne et de sa pureté, si l’on peut dire, pour la corrompre. La maladie spirituelle des descendants et des héritiers du " pauvre chevalier " se révèle dans les œuvres de la Renaissance avec son christianisme paganisant, dans ces représentations exécutées pour des églises, comme des icônes, sur ordre des papes, et qui, cependant, n’ont pas été traitées selon des critères religieux, et cela dans une mesure d’autant plus grande qu’elles étaient plus parfaites sur le plan artistique.

Ce que j’ai ressenti si vivement devant la Madone Sixtine est valable pour toute la peinture religieuse de la Renaissance. Elle est entièrement humanisation et sécularisation du divin : la mystique fait place à l’esthétisme, la religion à l’érotisme mystique, et le naturalisme devient un procédé iconographique. En termes théologiques, on peut dire que c’est le triomphe d’une sorte d’arianisme artistique ou de monophysisme. Seul l’élément humain a été ressenti dans l’incarnation de Dieu, le divin s’est terni, effacé devant la beauté humaine d’une séduisante ambiguïté, comme les sourires des tableaux de Léonard de Vinci, et l’humain privé de l’esprit cessa d’être humain pour devenir charnel. C’est cela qui conduit l’humanité à la décadence religieuse des temps nouveaux. Et tout cela s’est accompli au tréfonds de l’Esprit, dans les profondeurs du moi de l’artiste, et c’est là quelque chose de plus puissant que Luther et la Réforme, ou plus exactement, l’un a engendré l’autre... Quand l’Occident s’est détaché de l’Orient, quand s’est produit dans l’Église le schisme fatal, l’Occident en a été atteint plus gravement que l’Orient...

Notes autobiographiques (en russe, Paris, 1946).
Traduction par Irène Rovère dans Le Messager
orthodoxe
, Nos 148 et 149, 2009, sauf " Une visite
à Sainte-Sophie ", traduit de l’anglais par nos soins.
La traduction intégrale des Notes autobiographiques
paraîtra incessamment aux éditions
YMCA-Press-F.-X. de Guibert.


AUPRÈS DU CERCUEIL DE MON ENFANT

Extraits d’une « lettre intime »
du père Serge Boulgakov

Ivan, le fils de Serge Boulgakov né en 1906, est décédé en 1909.

" ... Je ne veux pas pardonner au ciel ses souffrances, sa crucifixion ! Comment pardonner ce que je ne puis comprendre ? Et je ne dois pas pardonner : Dieu n’a-t-il pas condamné ses " avocats " qui entouraient Job, qui avaient tout expliqué et tranché ? Il me semblait (et il me semble encore, bien des années plus tard) que Dieu ne voulait pas de moi une résignation facile, car j’avais à recevoir un coup d’épée dans le cœur. Combien difficile, le sacrifice d’Abraham ! C’est d’une âme non pas réconfortée, mais déchirée que, devant la victime innocente, je criais Tu es juste, Seigneur, et justes sont tes voies ! Et j’y mettais tout mon cœur. Oh, je ne me révoltais pas ni ne récriminais, car la révolte aurait été dérisoire et pusillanime. Mais je ne voulais pas me résigner, car honteuse aurait été la résignation.

Le Père m’a répondu en silence : à son chevet s’est dressé le crucifix du Fils unique. J’ai entendu cette réponse et je me suis incliné. Mais entre le crucifix et son corps, des souffrances innocentes et le sarcasme de quelqu’un formaient comme un brouillard épais, impénétrable. Et là, je le sais pour sûr, il y avait le mystère de ma propre existence. Dès lors, je savais qu’il est d’une grande facilité, d’une facilité tentatrice, d’essayer d’oublier ce nuage, de passer à côté. Il est après tout désagréable de porter en soi quelque chose d’entièrement incompréhensible et il est plus convenable de vivre dans le monde en compagnie de personnages importants... Autrement, ce n’est que par un exploit spirituel, par la croix de toute une vie que je pourrais dissiper le nuage ; car il peut se dissoudre, je le savais aussi sans doute aucun : c’est l’ombre de mon propre péché, puisque je l’ai crucifié moi-même avec mes péchés. Il m’avait, lui, parlé de cela durant cette nuit golgothéenne : " Papa, porte-moi en haut ! Allons en haut tous les deux ! " Oui, allons, allons, mon enfant, mon guide, mon ange gardien !

Mais ici commence l’indicible...

Mon petit, mon clair, mon saint, auprès de ton corps pur, tes reliques, j’ai appris comment Dieu parle, j’ai compris ce que signifie : Dieu a dit ! Par une vision jamais encore connue du cœur, avec la douleur cruciale, une joie céleste descendait en lui et, dans la nuit de l’abandon par Dieu, Dieu s’instaurait dans l’âme. Mon cœur livra passage à la douleur, à la souffrance des hommes, il s’ouvrit devant des cœurs qui lui étaient jusqu’ici restés étrangers, donc clos, avec leur angoisse et leurs malheurs. Pour la première fois de ma vie, je comprenais ce que veut dire aimer, non d’un amour humain, égoïste et cupide, mais divin, celui du Christ pour nous. Le rideau qui me séparait des autres s’écarta et je perçus dans leur cœur la nuit, l’amertume, l’offense, le ressentiment, la souffrance. Et c’est dans une sorte d’ineffable exaltation, d’extase, d’oubli de moi-même, que je disais alors, tu t’en souviens, mon tout blanc ! que je disais : Dieu m’a dit. Et tout aussi simplement, j’ajoutais : toi aussi tu m’as dit. Dieu me parlait alors, et tu me parlais !

Aujourd’hui, je vis de nouveau dans les ténèbres et dans le froid, je ne puis recourir qu’à ma mémoire. Mais j’avais compris ce que signifie " Dieu a dit ". J’avais appris une fois pour toutes que Dieu parle en effet et que l’homme entend, et n’est pas réduit en cendres. Je sais maintenant comment Dieu parle aux prophètes. Ô, mon ange clair ! Cela peut sembler folie, aveuglement, blasphème et sacrilège, mais tu sais bien que non ; à toi je ne pourrais, mentir. Je sus alors en pleine certitude que Dieu m’avait parlé et qu’il avait ainsi parlé aux prophètes. Bien sûr, il leur avait dit autre chose et autrement, et eux-mêmes étaient tout autres. Je connaissais alors et je sentais l’abîmé entre eux et moi, et je le sais tout autant aujourd’hui. Mais il n’y a qu’un Dieu et sa condescendance sans mesure est la même. Qu’il y ait un grand abîme entre mon âme enténébrée, pécheresse et l’âme sainte d’un prophète, certes ! mais encore plus immense est l’abîme qui sépare Dieu de toute créature ; et en tant que créatures, les prophètes et moi-même, nous sommes la même chose ; et Il parle à la créature... Oublier cela et douter après cela, ce serait pour moi mourir spirituellement. L’on peut perdre son trésor, avoir peur de le défendre ; quand même il serait indûment abandonné et dilapidé, il reste un trésor...

" Je connais un homme en Christ, qui a été enlevé au troisième ciel "... Avez-vous lu ces paroles ? Avez-vous songé à ce qu’elles signifient ? Si ce n’est pas du délire ni de l’autosuggestion, si ce qui est écrit là est vrai et si cela s’est passé comme c’est écrit, qu’est-ce que cela veut dire pour celui qui a vu ? De quel regard allait-il contempler le monde après la vision, quand le ciel s’était ouvert ?...

Ô mon enfant de lumière ! Quand nous te portions le long de la montée abrupte, puis de la route poussiéreuse et brûlante, nous arrivâmes tout à coup dans un parc ombragé, comme si nous étions entrés dans un jardin édénique. Juste après ce tournant inattendu, une église nous regardait avec ses vitraux ; elle t’attendait, d’une beauté pareille à la tienne. Je ne la connaissais pas, elle apparut comme une vision miraculeuse, surgie du jardin, à l’ombre du vieux château. Ta mère tomba avec un cri : " Le ciel s’est ouvert ! " Elle se croyait en train de mourir et de voir le ciel... Il était ouvert, en effet ; notre apocalypse s’y accomplissait. Je te sentais, je te voyais presque monter. Des oléandres roses et blancs t’environnaient, comme des fleurs du paradis qui n’attendaient que le moment de se pencher vers toi et de monter la garde autour de ton cercueil... C’était donc cela ! Tout devenait compréhensible, la douleur, la chaleur torride s’étaient dissipées dans l’azur de cette église. Nous sentions qu’en bas seulement, dans la canicule, les événements se passent. Nous ne savions pas que cette hauteur existait et qu’on nous y attendait... En bas, au loin, restaient la chaleur étouffante, les peines, les cris, la mort. Ce n’est pas ce qu’il y avait en réalité, car il y avait ceci, maintenant dévoilé...

On chantait la liturgie eucharistique. Où cela, je ne sais, sur la terre ou au ciel... " Invisiblement... les ordres angéliques ", saintes paroles, si familières que leur sens est prêt de s’évaporer... Mais qui est-ce, dans le sanctuaire à droite... n’est-ce pas un concélébrant céleste ? Et ces faces effrayantes de démons qui me regardent avec une malignité qui passe l’imagination, et... aussi du sanctuaire... Mais je n’ai pas peur de vous, car il se rend au ciel, mon petit garçon lumineux, et vous êtes impuissants devant sa défense, devant sa lumière...

J’ai écouté la lecture de l’épître sur la résurrection [1 Co 15, 39-45], sur la transfiguration universelle, instantanée... et je comprends pour la première fois que cela se produira en effet et comment cela va se produire.

Faut-il simplement croire que la sainte liturgie est concélébrée avec les anges, alors que je... l’ai vu ? Ne serait-ce pas de même que le prêtre Zacharie avait vu un ange près de l’autel ou qu’un concélébrant de Saint Serge de Radonège avait vu un ange officiant avec lui (ainsi que le rapporte sa Vie) ? Mais ne serait-ce pas à nouveau de l’audace, oserait-on se livrer à de telles comparaisons ? On le doit ! Ce n’est quand même pas nous-mêmes ni notre noirceur peccamineuse que nous mettons en regard, mais ce qui a été selon le bon vouloir de Dieu...

Voilà donc à quoi m’appelait le son altissime de la cloche, que j’avais entendu, si insistant, cet été-là. Tu es venu chez nous la nuit de Noël, quand les cloches sonnaient pour célébrer le Christ né. Ta naissance spirituelle eut lieu le jour de la fête du Baptiste, " le plus grand de ceux qui sont nés de femme ", le Précurseur du Seigneur. Tu appartiens à son ordre, annonciateur des cieux. J’imagine et je crois que tu te tiendras au chevet de la couche mortuaire, avec la tristesse d’un reproche muet ou alors avec la joie d’une rencontre qui n’aura pas de fin, lumineux ange de la mort... "

Si les hommes de foi racontaient ce qu’ils ont vu et ce dont ils ont eu connaissance avec une certitude inébranlable, cela formerait un himalaya qui aurait enseveli le monticule du rationalisme sceptique. Le scepticisme ne peut pas se laisser convaincre à fond, parce que le doute est son élément constituant, il ne peut être que détruit. Dieu a le pouvoir de le faire disparaître par sa manifestation. Il ne nous appartient cependant pas de définir ses voies ni d’expliquer pourquoi et quand il se manifeste. Nous n’en savons pas moins sûrement qu’il le peut et qu’il le fait... […]

Extrait de Serge Boulgakov, Lumière
sans déclin
(1917), trad. Constantin Andronikof,
Lausanne, L’Âge d’homme, pp. 28-33.


LA TRANSFIGURATION
DU PÈRE SERGE

par sœur Jeanne (Reitlinger)

Dessin funéraire du père Serge par soeur Jeanne

Dessin funéraire du père Serge par soeur Jeanne

Une manifestation de la " Lumière sans déclin ".

Il est incroyablement difficile de décrire le phénomène extraordinaire survenu au cours de la maladie du père Serge, dont toutes quatre qui l’avions soigné fumes les témoins, et cette expérience intérieure que nous vécûmes au cours des quarante jours de sa maladie. Mais, pour nous, qui avions bénéficié, sans le mériter, de ce don de Dieu, ce que nous avons vu continue d’éclairer tous les moments difficiles de nos vies.

Comment pourrions-nous perdre confiance, comment notre foi pourrait-elle faiblir après ce qui nous a été manifesté ? Et il est de notre devoir d’en témoigner pour la gloire de Dieu ?

Le père Serge eut une attaque dans la nuit du 5 au 6 juin, entre le lundi et le mardi après le jour de l’Esprit Saint, lendemain de la Pentecôte. La veille, comme toujours pour l’anniversaire de son ordination, une fête pour lui, il avait célébré la Liturgie d’une façon particulièrement inspirée. Tous ses enfants spirituels les plus proches qui le pouvaient, étaient présents à cette célébration et communièrent aux Saints Dons.

Il est étonnant que bien qu’il n’ait eu aucun pressentiment précis d’une fin proche – de façon générale, il est évident qu’il l’attendait en permanence – un bon nombre de ses enfants spirituels par la suite ont ressenti combien cette dernière confession avait été significative, comme un adieu, comme si le père Serge y avait voulu léguer et réunir ce qu’il avait de plus important à dire à chacun d’entre nous. Tout cela est tellement insaisissable et subtil, comme est subtil, étranger à toute certitude, malgré sa grandeur et sa vérité, tout ce qui concerne la vie du père Serge.

Après la Liturgie, le père Serge nous invita tous à prendre le café. Il y avait dans son bureau plusieurs tables et les friandises habituelles. On avait voulu le faire mieux que d’habitude, car il y avait là quelque chose de sacramentel, comme un prolongement dans la vie, dans les rapports humains, de notre " œuvre liturgique commune ", un prolongement de la célébration hors du temple. Mais les soucis pratiques d’organisation de cette fête demandaient en ce temps là trop d’efforts, de temps et d’attention. Il fallait parfois s’épuiser à cette tâche, mettant ces soucis et ce travail en opposition avec la prière. Dans ces cas, le père Serge nous consolait, disant qu’il ne faut pas séparer l’œuvre de la prière et faire don à Dieu de tout. Il avait même l’expression qu’on pouvait être " l’ange de la cuisine ".

Le père Serge était vif et plein de joie, recevait les compliments, partageait comme à l’accoutumée ses pensées, parfois ses souvenirs avec ses amis. Le soir, il passa chez moi pour me souhaiter bonne nuit. Pouvais-je savoir que c’était notre dernière conversation ! Il était affligé par les insuccès de son fils, ce qui le peinait toujours. Presque ses dernières paroles furent : " Je ne sais et ne comprends plus ce qui vaut mieux pour lui et je le confie entièrement à la Mère de Dieu ! "

A 6 heures du matin, son fils Serge devait partir à son travail. Je suis descendue lui préparer du café et je l’ai rencontré dans l’entrée, en larmes, il sortait du bureau de son père et à ma question, indiqua le bureau de la main… En entrant je vis le père Serge allongé en travers du lit sans connaissance, nous pensâmes qu’il était mort. Je me précipitai chercher mère Blandine [Obolenski], qui était déjà toute prête à partir à la gare pour rentrer chez elle après les deux jours de fête passés chez nous. Nous couchâmes le père Serge comme il faut, il ouvrit alors les yeux et avec une expression de reproche montra la sonnette placée sur sa table de nuit, spécialement pour un tel cas. C’est alors que Serge se souvint avoir entendu une sonnette vers 3 heures du matin, et ne réalisant pas ce que cela signifiait, il ne réagit pas. Le père Cyprien, qui dormait dans la pièce qui jouxtait le bureau du père Serge, avait justement pris un somnifère puissant et dormait profondément. On appela aussitôt une infirmière et le médecin Vladimir M. Zernov, qui avait soigné le père Serge ces dernières années. (À l’automne 1943, j’étais parvenue à persuader le père Serge à consulter le docteur Zernov afin que celui-ci surveille sa tension artérielle. Le docteur prit sur lui la charge, les derniers mois, lorsque le père Serge avait du mal à se rendre chez lui, de venir tous les mois pour vérifier l’état de l’artériosclérose du père et lui prescrire des médicaments.) Le père Serge était couché, n’ouvrait pas les yeux, mais donnait toutefois des signes de vie.

Après le départ du médecin, qui déclara qu’il n’y avait pas de danger immédiat, nous ne nous éloignions pas du père Serge comme si nous attendions qu’il revienne à soi. Le médecin avait constaté que la conscience n’avait pas été touchée par l’attaque, la parole non plus. Toutefois le père Serge étant dans un état de faiblesse extrême, il n’était pas en mesure d’effectuer les efforts qu’exigeait le système lui permettant de parler (à l’aide d’un tube, placé dans la trachée, les cordes vocales ayant été enlevées en même temps que la tumeur cancéreuse), ni de manifester sa conscience autrement. En outre au cours des premiers quatre jours cette conscience diminuait visiblement. Évidemment, par conséquent, nous ne nous éloignions pas de lui. Dès le premier jour, nous appelâmes au téléphone, mère Théodosie et à partir de son arrivée nous étions à quatre à ne pas le quitter : mère Blandine, mère Théodosie, moi-même et Mme E.G. Ossorguine, qui gérait les instructions du médecin.

Comme dans les premiers jours il n’y avait presque pas de soucis médicaux particuliers, nous pouvions pleinement contempler et éprouver l’importance et le sens de ce qui se passait. Oui, nous assistions au mystère du passage du père Serge dans une autre vie.

Comme auparavant, il était toujours couché sur le dos, presque sans ouvrir les yeux. Mais son visage exprimait une vie intérieure intense et son expression changeait tout le temps. Ce que nous avons éprouvé cette semaine là est très difficile à exprimer. La vie intense qu’il y avait en lui se reflétait mystérieusement en nous. Nous étions littéralement transportées dans des domaines de l’existence jusque là inconnus. Et ce n’était pas là le sentiment personnel de l’une d’entre nous mais un fait spirituel objectif, que nous avons ensuite partagé en utilisant presque les mêmes mots. Cette vie qui se manifestait au père Serge était tellement réelle pour nous que nous la " voyions " presque. Si à ce moment-là on nous avait demandé si nous croyions à une autre vie, à un autre monde ou à l’immortalité de l’âme, nous aurions répondu que nous les " connaissions " presque. Ces réalités n’étaient pas moindres que la réalité du monde visible, et peut être fallait-il plutôt croire ou ne pas croire au monde visible.

Cela nous parvenait d’une manière incompréhensible. Ces jours-là, le père Serge ne dit rien, ni n’écrivit rien, compte tenu de son état d’extrême faiblesse. D’après le médecin, ce n’était pas un état d’inconscience – il comprenait les questions simples que nous lui posions parfois, il répondait par l’affirmative ou la négative, par des mouvements de la tête, des sourcils et des paupières, ou essayait de chuchoter avec les lèvres. Mais il était tellement affaibli qu’il ne pouvait ni réagir, ni manifester qu’il était conscient, le niveau de conscience lui-même étant aussi réduit, du fait de cette faiblesse. (Parmi les premières paroles qu'il susurra entre ses lèvres, s'adressant à mère Blandine, fut : " Quel drame. " Elle le questionna en répétant " Quel drame ? " il fit " Oui " de la tête.)

Le père Serge mourait. Le père Serge achevait sa vie…

On voulait, surtout ces premiers jours, rester près de lui, prier… Prier… Être avec lui dans cet achèvement.

Communier à cet achèvement.

Cet achèvement semblait être une épreuve douloureuse.

Les réalités…. Quelles étaient donc ces réalités ? Combien les termes d’" immortalité de l’âme ", l’" autre monde " sont pauvres et n’expriment que peu de chose ! Sont-ils exacts ? Qu’est ce qui nous était révélé ? Que voyait le père Serge ? N’était-ce pas avec Dieu qu’il conversait ?

Rester près de lui, prier, être avec lui, paraissait être la seule action possible et indispensable et nous occupait à un point tel qu’on ne pouvait penser à autre chose. Des gens passaient, demandaient des nouvelles de " la santé " du père Serge – nous leur donnions des " informations médicales " – et pendant ce temps-là , nous vivions comme sur un autre plan…

Nous ne dormions presque pas, nous ne mangions presque pas, nous ne ressentions pas la faim, ni l’envie de la satisfaire… Ces premiers jours, nous ne répartissions pas nos heures de veille auprès du père Serge, mais nous le veillions toutes ensemble, craignant laisser échapper quelque chose…

Il est difficile d’exprimer l’expérience que nous avons vécue ou l’atmosphère qui régnait autour du père Serge en ces moments-là. Mais tout cela semblait achever avec harmonie, tout ce que le père Serge nous avait appris au cours de sa vie, ce qu’il avait exprimé dans ses livres. Il semblait que sans cette expérience, nouvelle pour nous, tout serait incomplet, pas assez réel. Personnellement j’avais la sensation que si je connaissais le père Serge depuis 25 ans, cette semaine-là apportait une nouvelle connaissance équivalente à 25 ans de plus. J’ai noté tout cela pendant la maladie du père Serge, ayant commencé deux semaines après son attaque… Il était toujours couché, il était encore avec nous, mais ce qui s’était passé la première semaine était déjà parti, passé…

Or cela avait été une richesse si complète, gratuite, imméritée. Par moments il me semblait que je vivais le moment le plus heureux de ma vie. Pourquoi donc en était-il ainsi ? Peut-être étions-nous au contact de ce que le Seigneur a préparé pour ceux qui l’aiment, de cette douceur de l’Esprit Saint devant laquelle les douceurs de ce monde perdent toute saveur… Et lorsque de nouveau des gens venaient, et que nous donnions des renseignements " médicaux " sur la santé du père Serge, on avait envie de leur révéler, de partager avec eux notre plénitude… mais nos lèvres restaient scellées, comme si " avant l’heure " il ne fallait parler de rien de tout cela. Et on ne souhaitait qu’" errer d’un coin de la pièce à un autre " comme le Bienheureux Seraphim de Sarov lorsque mourut en pénitence la novice Hélène Vassilievna (et apparemment, alors, le ciel s’ouvrait de même dans sa réalité) et dire comme lui " ils ne comprennent rien, ils ne comprennent rien ! "

Mais cette réalité de la " Lumière sans déclin " atteignit son apogée le samedi, cinquième jour de la maladie du père Serge. La veille le père Serge faiblissait visiblement, la conscience le quittait, mais il était couché, les yeux clos et s’arrêtait d’avaler. L’Ange de la mort était, semblait-il, déjà près de son lit… Je ne me souviens plus si nous avions dormi cette nuit-là. On voulait être avec lui tout le temps de ses " épreuves ", l’accompagner, achever avec lui cette vie qu’il avait vécu…

Tôt le matin, ce samedi, j’étais assise près de son lit et j’étais frappée de voir comment son visage changeait sans cesse, comme si il menait une mystérieuse conversation. L’expression de son visage traduisait une vie intérieure intense. Ce matin là, Muna, la fille du père Serge, était venue le voir et j’attirai son attention sur le fait que l’expression du visage du père Serge changeait tout le temps. Midi passé, nous étions toutes les quatre debout près du père Serge. Sa fille partie, personne d’autre n’était venu.

Son visage se mit non seulement à changer mais à devenir de plus en plus lumineux et joyeux. L’expression de tension douloureuse, qu’il avait par moments auparavant, fut totalement remplacée par une expression d’enfance. Ce n’est pas tout de suite que je remarquai cette nouvelle expression de son visage – sa singulier illumination – je me tournai vers l’une d’entre nous pour lui faire part de mon impression, lorsque soudain, l’une d’elles dit : " Regardez ! Regardez ! "

Et voilà que nous fumes témoins d’une vision extraordinaire : le visage du père Serge devint complètement lumineux, c’était une lumière véritable, tout à fait réelle. Il est impossible de dire quels étaient à ce moment-là les traits de son visage, car il était entièrement lumineux. Mais, en même temps, cette lumière n’effaçait pas et n’atténuait pas les traits du visage. Ce phénomène fut tellement extraordinaire et tellement joyeux que nous en pleurions presque de bonheur intériorisé. Il dura presque deux heures comme nous dit après mère Théodosie, qui avait regardé sa montre. Nous en fumes étonnées, car, si on nous avait dit que cela avait duré un seul instant, nous l’aurions aussi accepté.

La lumière resta quand même sur le visage du père Serge. Pour nous, ce n’était pas tellement visible par rapport à ce que nous avions vu. Mais il y avait d’autres personnes, des proches comme des étrangers qui, venant voir le père Serge, disaient : " Le père Serge resplendit ! " Justement la jeune fille qui nous dit cela, avait été, le jour de son décès ou la veille, à un concert de la Neuvième Symphonie de Beethoven et elle avait eu une remarquable révélation à propos du père Serge, en rapport avec cette musique … (Il s’agit de Nadia Apoukhtina. Sa note se trouve chez mère Blandine dans une enveloppe distincte.)

La tentation.

Et ce n'est sans doute pas par hasard que le lendemain fut un jour de tentations épouvantables. C'était comme si toutes les puissances infernales s'étaient soulevées contre ce qui s'était passé la veille, c'était comme les démons au pied de la montagne de la Transfiguration. Il est difficile d'exposer en quoi elles consistaient. L'origine s'en trouvait, bien entendu, dans les difficultés de relation entre certaines d'entre nous, mais qui dans ces moments ne pouvaient tout de même pas nous empoisonner avec ce que nous avions vécu ? Nous les surmontions en nous, mais comme des démons, elles ont migré vers notre entourage.

lumière et Lumière.

L'émouvante contemplation des montagnes brillant dans les rayons du soleil couchant… il semble bien que de tous les phénomènes naturels, c'est cela qui provoquait, plus que toute autre chose, l'enthousiasme du père Serge. Précisément, oui en vérité, il cherchait dans cette lumière, la Lumière sans déclin.

Et voici que " C'est achevé. " Voilà que séparés jusqu'ici par le péché et les limitations de la nature humaine, divisés par son aveuglement, les éléments de la matière et de l'esprit se sont réunis, dans un ultime et frémissant éclat de la Lumière sur le visage du père Serge – et déjà non plus comme un reflet, car c'était un jour sombre et pluvieux, mais provenant de l'intérieur ; l'esprit et la chair ont resplendi ensemble.

Sœur Jeanne Reitlinger, " Otryvki vospominanii ob
o. Sergei " [Extraits des souvenirs sur le père Serge],
Vestnik RKH, No 159, 1990, pp. 55-61.
Traduction de Alexandre Nicolsky.


JOURNAL DE MALADIE
DU PÈRE SERGE BOULGAKOV

par mère Théodosie

5 juin/23 mai 1944 Jour du Saint-Esprit.

mardi, 6 juin Dans la nuit, le père Serge a une attaque.

mercredi, 7 juin Faibles signes de conscience.

jeudi, 8 juin La conscience disparaît, à de rares moments, il ouvre les yeux.

vendredi, 9 juin Totalement inconscient, n'ouvre pas les yeux, n'avale pas.

samedi, 10 juin Pendant 30 heures (depuis 7h. du matin le vendredi) n'ouvre pas les yeux, n'avale pas. Depuis le matin (du samedi) l'expression de son visage devient celle d'une " comparution " ; elle change à plusieurs reprises, devient de plus en plus significative et solennelle jusqu'à ce que " la lumière resplendisse ".

Apparition de la " lumière " d'une heure à trois heures. Après trois heures, il ouvre les yeux et se met à avaler.

dimanche, 11 juin Dès le matin, la conscience revient, il tente de parler et d'écrire.

À 4h. de l'après-midi, sacrement de l'huile (administré par les pères Cyprien [Kern], Basile [Zenkovsky] et Stéphane).

lundi, 12 juin La meilleure journée de toute sa maladie, en ce qui concerne l'état de conscience : il parle et écrit peu, boit facilement et volontiers. Se renseigne (par écrit) s'il y a des biscottes pour Hélène Ivanovna.

mardi, 13 juin Légère détérioration.

mercredi, 14 juin Idem.

jeudi, 15 juin Son état empire, commence à porter la main à sa tête.

vendredi, 16 juin Après une nuit sans sommeil, il est toute la journée inconscient, porte tout le temps la main à la tête. À 11h. Mgr Jean vient lui apporter les Saints Dons, il a communié, sans revenir à lui, sans ouvrir les yeux.

samedi, 17 juin Inconscient toute la journée, porte la main à sa tempe droite.

dimanche,18 juin Inconscient toute la journée. Le matin conseil de médecins : Zernov et professeur Moreau. Moreau dit qu'il n'y a pas d'espoir de guérison car les centres du cerveau sont trop endommagés, mais la maladie peut durer.

Après-midi, on communique au père Serge la nouvelle du père Dimitri Klépinine : " Père Serge, nous avons reçu une nouvelle du père Dimitri Klépinine – le père Serge, sans ouvrir les yeux, avec une expression d'étonnement heureux lève les sourcils – il est vivant et se trouve à l'hôpital, quelle joie ! " – Le père Serge pousse un profond soupir et fait distinctement le signe de Croix.

lundi, 19 juin Inconscient toute la journée, ne revient à lui et n'ouvre les yeux que le matin et le soir quand on commence à le remuer pendant le changement de literie. Il bénit mère Blandine pour son départ.

mardi, 20 juin Mère Blandine est partie le matin. On apprend la nouvelle du décès du père Dimitri.

mercredi, 21 juin Sans changement

jeudi, 22 juin Le soir vient l'infirmière pour le veiller la nuit.

vendredi, 23 juin Mère Blandine est arrivée le soir. L'infirmière le veille la nuit.

samedi, 24 juin L'infirmière veille une dernière nuit.

dimanche, 25 juin Brusque détérioration, le pouls faiblit beaucoup, le matin on ne lui change pas sa literie, le soir amélioration, le pouls se rétablit.

lundi, 26 juin Office d'obsèques du père Dimitri.

samedi, 1 juillet Le matin, mère Blandine est partie.

dimanche 2 juillet Brusque détérioration, il n'ouvre pas les yeux, n'avale pas, ne bouge presque pas la main droite.

lundi, 3 juillet Léger mieux, on appelle (par Lyzlova) mère Blandine.

mardi, 4 juillet Mère Blandine est arrivée ce matin.

mercredi, 5 juillet Il ne boit presque pas, ne réagit pas aux piqûres et au changement de literie.

jeudi, 6 juillet Lorsqu'on lui injecte le sérum et qu'on le panse, il ouvre à peine les yeux – il faiblit visiblement.

samedi, 8 juillet Mère Blandine s'apprêtait à partir, mais est revenue de la gare.

dimanche, 9 juillet J’ai pris sur la table la petite icône de la Mère de Dieu de Tikhvin et j'ai dit : " Père Serge, c'est aujourd'hui la fête de la Mère de Dieu de Tikhvin – voici son icône ! " Le père Serge a fait le signe de croix, a baisé l'icône et la prenant dans sa main droite a béni avec elle les personnes se trouvant autour de son lit : Hélène Nikolaevna Ossorguine, sœur Jeanne, mère Blandine et mère Théodosie (c'est ainsi que fut fondée la " communauté de sœurs de Tikhvin " et dès le soir même, les sœurs se sont mises à se tutoyer.

lundi, 10 juillet Il faiblit.

mardi, 11 juillet Pendant les vigiles (des saints Pierre et Paul) à 6h1/2 s'est produite une forte détérioration, le pouls plus rare s'est affaibli, la respiration est devenue saccadée et brève. A 8h. le soir, le père Stephane a lu le canon à la Mère de Dieu pour le départ de l'âme et après minuit, la prière du départ. La nuit, nous étions toutes les quatre (Éléna Ivanvna est restée jusqu'à une heure du matin) autour du lit du père Serge, sans le quitter des yeux car il nous semblait que la fin pouvait survenir à tout instant. Par moments, le pouls disparaissait totalement, mais vers le matin il se produisit une légère amélioration.

mercredi, 12 juillet Serge est arrivé.

À 4h. on lui a fait un dernier sérum et on a changé la literie.

À 11h1/2 du soir, le père Cyprien a lu le canon à l'ange de la mort et la prière de départ.

jeudi, 13 juillet Synaxe des douze apôtres. Le père Serge est décédé à 13h15.

vendredi, 14 juillet À17h. mise en bière.

samedi, 15 juillet Quarante jours depuis l'attaque.

À 8h1/2 le cercueil est transporté à l'église. La liturgie des morts est célébrée par l'archimandrite Méthode et douze prêtres. L'office des obsèques est célébré par l'évêque Euloge avec 18 prêtres. Ont pris la parole : 1) Kartashev ; 2) Mgr Euloge ; 3) père Basile ; 4) père Cyprien ; 5) Aliocha Kniazeff.

Après l'office d'obsèques, on a porté le cercueil en procession autour de l'église en chantant les hirmi du Grand Canon " Mon aide et mon soutien ".

À 12h1/2 nous sommes partis de Saint-Serge. Le cercueil avec la dépouille du père Serge était accompagné par son fils Serge, Aliocha Kniazeff, mère Jeanne, mère Blandine et mère Théodosie. L'enterrement a eu lieu au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois à 13h45.

Vestnik RHD, 170, 1994, pp. 67-71.
Traduction de Alexandre Nicolsky.


NOTE DE MÈRE THÉODOSIE

Ceci s'est passé le samedi 10 juin 1944.

Cinq jours auparavant, dans la nuit du jour du Saint-Esprit au mardi, le père Serge a eu une attaque. Les deux premiers jours, le mardi et le mercredi, il manifestait encore quelques signes de conscience et reconnaissait quelques personnes parmi celles qui l'entouraient. Le jeudi sa conscience commença à disparaître et au cours des 30 dernières heures, du vendredi matin à samedi midi, le père Serge se trouvait dans une profonde prostration, n'ouvrait pas les yeux, n'avalait pas et seul un léger souffle témoignait de ce que la vie ne l'avait pas encore quitté.

Pendant ces jours qui suivirent l'attaque, nous toutes qui l'entourions, nous suivions, tremblantes d'émotion, le mystère qui se découvrait à nous dans sa nouvelle existence. Nous étions transportées dans un autre plan qui nous était inconnu jusque là. Le corps immobile du père Serge, gisant devant nous, était comme un pont unissant deux mondes – " celui-ci " et " l'autre ", et cet " autre " se découvrait à nous dans une telle réalité que " celui-ci "commençait à sembler illusoire.

La vie terrestre du père Serge s'achevant si harmonieusement par la dernière liturgie du jour du Saint-Esprit, passait à une autre phase. Et il nous fut donné de voir cette lumière que le Seigneur a préparée pour ceux qui l'aiment. Voilà 30 heures que le père Serge ne revenait pas à lui, et ne manifestait aucun signe de conscience. La tension spirituelle de ces dernières heures était si forte que toutes les quatre qui étions autour de lui pour le soigner, nous ne nous éloignions pas de lui, sentant que nous assistions à une grande solennité spirituelle, craignant de laisser échapper quelque chose.

Dès le matin, nous avions été frappées par l'expression du visage du père Serge, cet état de " comparution ", comme l'a défini l'une d'entre nous.

Cette expression a changé plusieurs fois, devenant de plus en plus significative et solennelle. Il était près d'une heure de l'après midi.

Le visage du père Serge se mit progressivement à s'éclaircir et s'illumina d'une lumière tellement étrangère, que nous retenions notre souffle, craignant de croire ce qu'il nous avait été donné d'apercevoir.

Il était évident que l'âme du père Serge, passant par des voies mystérieuses, s'était approchée en cet instant du Trône du Seigneur et avait été illuminée par la lumière de sa gloire. Cette vision mystérieuse dura près de deux heures, mais ce pouvait être un instant ou un siècle, pour nous le temps s'était arrêté. Nous assistions à une tellement indubitable illumination par l'Esprit, à une si réelle " expérience de la sainteté " qui étaient difficiles à contenir.

Dix-huit jours sont passés depuis cette lumineuse manifestation, le père Serge est encore vivant et son âme passe par des voies divines qui lui ont été désignées, pendant que son corps se languit dans les chaînes de sa condition terrestre. Mais de même qu'il a été donné aux apôtres du Seigneur de voir la gloire de la Transfiguration pour pouvoir comprendre et accepter sa marche vers la Croix et la Résurrection, il nous a même été donné de voir l'" entrée en gloire " du père Serge, afin qu'ensemble avec lui, dans l'humilité et l'obéissance, nous attendions l'heure de son entière libération et de sa fusion en Christ.

Et je crois, quand je partirai vers le Seigneur, que le père Serge ne nous abandonnera pas, mais priera le Seigneur pour que nos cœurs s'ouvrent pour recevoir l'Esprit Consolateur dont les dons sont descendus sur lui avec une telle abondance sous nos yeux.

Écrit à 2h1/2 du matin près du lit du père Serge.

Vestnik RHD, 170, 1994, pp. 67-71.
Traduction de Alexandre Nicolsky.


In memoriam : Le père Serge Boulgakov (extrait)

par Léon Zander

" Il était la lampe qui brûle et luit " (cf. Jn 5, 35).

Le père Serge nous a quittés, après avoir accompli sur la terre tout ce que peut accomplir " un fidèle et bon serviteur ". Il avait reçu de son Seigneur dix talents et il les accrut en un trésor inestimable d’amour, de gratitude, de révérence, trésor qui l’accompagnait tandis que nous le conduisions au chemin éternel. Toute sa vie fut un élan ininterrompu ; il lutta sans répit ; il tendit ses forces jusqu’à l’épuisement ; il ne s’arrêta pas une minute sui la route de son ascension. Et maintenant, quand nous contemplons son itinéraire spirituel, nous voyons qu’il a tant fait que jusqu’à la fin, il n’a été donné à aucun de nous de comprendre et de percevoir toute l’intarissable richesse de cette vie admirable….

Irénikon, Vol. 19, 1946.


UN ÊTRE ESCHATOLOGIQUE :
LE PÈRE SERGE BOULGAKOV

par le père Alexandre Schmemann

Dans sa magnifique évocation de ses souvenirs du père Serge Boulgakov à l’occasion du centenaire de la naissance du grand théologien, le père Alexandre Schmemann rappelle trois " images " qu’il retient de son ancien professeur à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge. Dans cette deuxième des trois " images ", le père Alexandre parle de l’" eschatologisme " du père Serge – et le portrait qu’il peint du père Serge est en fait un portrait de lui-même, car l’attente espérante et aimante du Royaume, vécu comme déjà présent, fut une des marques du père Alexandre lui-même.

Un second souvenir s’est incrusté pour toujours dans ma mémoire et encore une fois, je crois que ce n’est pas par hasard.

Les vigiles du dimanche des Rameaux à [l’Institut] Saint-Serge. Un long et solennel office épiscopal avec de nombreux célébrants, un chant à deux chœurs excellents ; un canonarque annonçant les stichères avant le chant en chœur, de sorte que chaque mot des hymnes admirables de cette fête " parvient " jusqu’au fidèle. Cette vigile dure déjà depuis des heures, elle a atteint ce moment bien connu des fidèles où " le seuil de fatigue " est dépassé, où la notion de temps a disparu et où l’on peut rester là encore des heures sans remarquer la fuite de celles-ci. Voici que commence le chant des psaumes de louange, de cet accord solennel qui couronne tout office de fête à Laudes.

Les portes royales s’ouvrent et les deux chœurs, réunis au milieu de l’Eglise, commencent lentement et avec ferveur l’ultime : " Six jours avant la Pâque, Jésus vint à Béthanie et ses disciples lui demandèrent : "Seigneur, où veux-tu que nous préparions la Pâque pour la manger avec toi ?" Et il les envoya en disant : " Allez au village voisin... " ".

Et voilà que pour toujours, pour toute ma vie, j’ai gardé le souvenir du visage du père Serge que j’avais dû regarder incidemment en cet instant, car je me tenais non loin de lui. Je n’oublierai jamais ses yeux brillant d’un calme enthousiasme, ses larmes et toute sa personne tendue en avant et vers " les lieux très hauts ", comme si, effectivement, il allait vers le village voisin où le Christ prépare la dernière Pâque avec ses disciples. Pourquoi ai-je si bien gardé le souvenir de cet instant ? Je crois que c’est parce qu’il revenait, malgré moi, à ma mémoire chaque fois que l’on accusait le père Serge de " panthéisme " et de " gnosticisme ", qu’on lui reprochait d’effacer la limite entre Dieu et sa créature, de déifier le monde etc... Je ne sais dans quelle mesure on peut trouver tout cela dans les textes du père Serge, car, je le répète, une analyse vraiment sérieuse de ses œuvres n’a pas encore été entreprise, mais pour lui, il repoussait ces accusations avec indignation.

Cependant, je sais que ce souvenir revenait parce que ces accusations étaient en contradiction si évidente avec ce qui, selon toute vraisemblance, m’avait frappé et me frappa toujours le plus dans le père Serge : son " eschatologisme ", le fait qu’il était toujours joyeusement, radieusement tourné vers la fin. De toutes les personnes que j’ai eu l’occasion de rencontrer, seul le père Serge était " eschatologique " au sens propre, concret de ce mot, à la manière des premiers chrétiens pour qui l’eschatologie était non seulement la doctrine des fins dernières, mais aussi l’attente de celles-ci.

Bien sûr, en paroles, nous confessons tous la foi dans la seconde venue du Seigneur, à la fin du monde, nous répétons tous chaque jour : " Que ton Règne arrive ". Mais combien de chrétiens attendent vraiment le Seigneur et vivent de cette attente ? Combien de chrétiens ne se contentent pas d’admettre la mort mais en font le mystère de la rencontre avec le Seigneur, la route où l’on " communie à lui plus intimement dans le jour sans crépuscule de son Royaume " [Liturgie de saint Jean Chrysostome]. Il y a bien sûr, à toutes les époques, et surtout à la nôtre, toutes sortes d’" apocalypticiens " qui annoncent la fin du monde, qui sont en proie à toutes les terreurs possibles, qui cherchent à savoir " la date de ce jour ", que d’après les Écritures, ne connaissent " ni les anges des cieux, ni le Fils " (Mt 24,36). Il n’est pas question d’eux car il n’y a rien de commun entre cette sombre panique apocalyptique et la foi lumineuse des premiers chrétiens. Nous connaissons cette foi par des ouvrages sur l’Église primitive mais comme il y en a peu dans " l’ecclésialité " actuelle ! Dans les manuels de théologie, il y a beau temps que l’eschatologie est réduite à une doctrine sur la rétribution – et dans la piété, à des conjectures " sur le sort des défunts dans l’au-delà ".

Tandis que le père Serge, lui, vivait vraiment de l’attente du Seigneur, il était non seulement consciemment mais radieusement et joyeusement tourné vers la mort et pour lui, tout en cette vie brillait déjà de la lumière du Royaume qui vient. Et s’il vivait aussi intensément le dimanche des Rameaux, c’est que pour lui, comme pour toute l’Eglise, c’était une fête eschatologique, une flambée en ce monde du Royaume éternel de Dieu, son affirmation sur la terre... " Cette gloire royale – écrit-il – cesse très vite, de même que s’était éteinte la lumière du Thabor, et aussitôt commence la Semaine de la Passion du Christ. L’Entrée du Seigneur à Jérusalem n’est qu’une anticipation, signe des accomplissements futurs, situés après les souffrances et la Résurrection. Cependant, toute la plénitude de la manifestation de Dieu aux hommes, donnée dans le Christ, n’eût pas été accomplie si, sur la terre, les rayons de sa gloire n’avaient brillé dans la Transfiguration et si son Royaume n’avait été manifesté dans sa royale Entrée. Ce dernier acte était une prophétie annonçant ce qui allait venir ". (L’Agneau de Dieu, p. 444 de l’édition russe).

Je ne sais si un tel élan eschatologique est compatible avec le " panthéisme ", mais de tout mon être je sens qu’il est impossible sans un amour personnel, total pour le Christ. Car seul l’amour attend et vit d’attente. Seul l’amour domine la peur de la mort. Seul l’amour accomplit la foi, " garantie des biens que l’on espère, preuve des réalités qu’on ne voit pas " (Hé 11,1). Et c’est justement cet amour-là envers le Christ qu’exprimait tout l’être du père Serge en cette vigile des Rameaux et c’était cela qui m’avait tant frappé. Ce n’est pas par hasard que chacun des grands livres de sa dernière trilogie s’achève par cette invocation des premiers chrétiens : " Viens, Seigneur Jésus ".

Je pense qu’il n’est possible ni de comprendre justement, ni d’apprécier comme il convient la pensée théologique du père Serge sans avoir compris et senti l’attente eschatologique qui traverse toute son œuvre.

J’ajouterai à cela que dans la renaissance de l’eschatologie – non en tant que " thème " considéré isolément – mais d’une eschatologie qui donne ses vraies dimensions et son inspiration à la théologie chrétienne dans son ensemble, à tous ses " thèmes ", dans la renaissance d’une telle eschatologie, je vois l’un des plus grands mérites de la pensée religieuse russe. Cette inspiration, je l’ai déjà dit, avait presque entièrement disparu de la théologie orthodoxe à l’époque de sa captivité scholastique, occidentale. Ce qui ne signifie pas que tout dans " l’eschatologisme " russe soit également recevable, que tout y soit exempt d’étroitesse, d’exagérations, même d’équivoque. Cependant, dans ce retour à quelque chose qui remonte aux origines du christianisme – sans quoi il devient fade et superficiel – on ne saurait manquer de voir un phénomène d’une extrême importance pour l’Eglise.

Alexandre Schmemann, " Trois images "
[du père Serge Boulgakov],
Le Messager orthodoxe, No 57, 1972.


« Ô MORT, OÙ EST TON AIGUILLON ? »

par le père Alexandre Schmemann

Émission radiophonique pascale à la mémoire du père Serge Boulgakov.

" Christ est ressuscité ! En vérité il est ressuscité ! "

" C’est la Pâque, la Pâque du Seigneur, la Fête des fêtes, la Solennité des solennités ! "

De quelles autres paroles avons-nous besoin ? Vraiment, " Que nul ne déplore sa pauvreté, car le Royaume est apparu pour nous ".

Cependant, aussitôt que nous entendons ces paroles invraisemblables, que nous nous réjouissons, que nous les croyons, soudain nous prenons conscience que pendant cette nuit festive, en ce jour radieux, en fait des millions de personnes ne les entendent pas et ne les ont jamais entendues. Pour tant de personnes, ces paroles ne signifient rien, n’annoncent rien. Et combien, en entendant ces paroles, ne haussent les épaules en signe d’hostilité, de scepticisme et de cynisme ? Comment pouvons-nous nous réjouir, alors que tant de personnes ne connaissent pas cette joie, s’en détournent, y ferment leurs cœurs ? Comment expliquer ces paroles et changer leurs cœurs ? Encore, comment leur prouver qu’est-ce que ce soit ? C’est de ces personnes que le Christ a dit : " Même si quelqu’un devait revenir des morts, ils ne le croiraient pas " (Lc 16, 31). Que pouvons-nous espérer obtenir avec nos pauvres preuves ? Mais, possiblement, toute la puissance triomphante de Pâques consiste précisément dans le fait qu’il n’y a rien à prouver, que toute la connaissance, toutes les preuves humaines sont complètement impuissantes devant cette réalité.

À la fin du XIXe siècle, en plein cœur de la Russie, dans une famille sacerdotale, nous rencontrons un jeune appelé Sergei, " Seriozha ", Boulgakov. Il grandit captivé par la poésie et la beauté des liturgies, avec une foi simple, aveugle, directe. Pas de questions, pas de preuves. " Elles ne me venaient même pas à l’esprit, écrivit-il plus tard, elles ne le pouvaient pas non plus… chez nous enfants, puisque nous étions saturés de cette vie festive, nous aimions intensément le temple et la beauté des liturgies. Combien riche, profonde et pure était notre enfance, combien nos âmes ne baignaient-elles pas dans ces rayons célestes qui les irradiaient en permanence ! ".

Mais alors vint le temps des preuves et des questions. Et sortant de cette enfance naïve et simple, le garçon honnête, sincère et fervent tomba dans l’agnosticisme et l’athéisme, dans le monde des preuves pures et de l’intellectualisme. Seriozha Boulgakov, fils d’un humble prêtre de campagne, devint le professeur Sergei Nikolayevitch Boulgakov, un des meneurs de l’intelligentsia révolutionnaire russe progressive, du marxisme scientifique russe. L’Allemagne, l’université, l’amitié avec les dirigeants du marxisme, les premiers travaux scientifiques, l’économie politique, la gloire et l’honneur selon l’expression populaire – devant tout le monde intellectuel russe. Si quelqu’un est passé à travers tout ce processus de questionnement et de preuves, c’est bien lui. Des années de gloire académique, plusieurs livres volumineux, des centaines de disciples.

Mais progressivement, l’une après l’autre, ces preuves commençaient à perdre de la valeur et à tomber en poussière, jusqu’à ce qu’il n’en restait rien de ce qu’elles représentaient auparavant. Qu’est-ce qui lui est arrivé – la maladie, l’aliénation mentale, le chagrin ? Non, rien ne s’est passé dans les circonstances extérieures de sa vie. Ce qui s’est passé est que son âme, le cœur même de sa conscience, a cessé d’accepter ces questions ennuyeuses et ces réponses aussi ennuyeuses. Les questions cessent d’être valables, les réponses d’être de réponses véritables. Tout à coup il lui devient clair que toute cette connaissance échouait à répondre à quoi que ce soit – les marchés, le capital, la survaleur… que savent-ils et que peuvent-ils nous dire sur l’âme humaine, sur sa soif perpétuelle, sur ce désir inextinguible qui, au niveau le plus profond, dans ses recoins les plus éloignés, ne peut jamais être satisfait ?

C’est ainsi que commence un retour aux sources. Non la récupération d’une foi d’enfance simple et naïve, ni un retour à une enfance nostalgique. Non, Sergei Boulgakov restait un intellectuel, un professeur, un philosophe toute sa vie, maintenant seulement ses livres déclaraient quelque chose d’autre, ses paroles inspirées commençaient à proclamer une réalité différente.

Je me souviens de lui pendant la joie pascale d’aujourd’hui, parce qu’il me semble que toute sa vie et son expérience lui donnait plus qu’à beaucoup d’autres la possibilité de répondre à la question : quelle preuve peut-on offrir ? Car soudainement cette question était supprimée, parce que mieux que personne, lui seul comprenait l’impuissance et l’inefficacité de toutes ces preuves. Il était devenu convaincu qu’on ne pouvait pas trouver la fête de Pâques là ni qu’elle tire sa puissance de ces preuves.

Écoutons-le, le jour de Pâques, à l’approche de la fin de sa vie : " Lorsque les portes s’ouvrent et que nous entrerons dans le temple tout illuminé, pendant le chant de ce Canon pascal exaltant, nos cœurs se remplissent d’une joie abondante, car le Christ est ressuscité d’entre les morts. À ce moment nos cœurs connaissent un miracle pascal. Car nous percevons la résurrection du Christ ; nous contemplons le Christ radieux et nous nous approchons de lui, l’Époux, sortant du tombeau. Nous perdons alors conscience de tout ce qui nous entoure, nous semblons transporter de nous-mêmes ; dans le silence du temps qui s’arrête et la lueur de la pure blancheur de Pâques, toutes les couleurs de la terre s’estompent, et notre âme est frappée seulement de la lumière ineffable de la résurrection. " Tout est maintenant inondé de lumière, le ciel et la terre, et les régions en dessous ". Dans la nuit pascale, un avant goût de l’âge à venir est offert à l’humanité, la possibilité d’entrer dans le Royaume de gloire, le Royaume de Dieu. Le langage de notre monde n’a pas de paroles aptes à exprimer cette révélation de la nuit pascale, sa parfaite joie. Pâques est la vie éternelle, qui consiste à être conduits par Dieu, en communion avec lui. C’est la vérité, la paix, la joie dans l’Esprit Saint. C’est la premières parole avec laquelle le Seigneur ressuscité salua les femmes disciples : " Réjouissez-vous (Mt 28, 9) ; et en le saluant, les premières paroles entendues par les apôtres étaient : " La paix soit avec vous " (Lc 24, 36).

J’insiste, ces paroles de Boulgakov ne sont pas les paroles d’un enfant, d’un simple d’esprit qui n’a pas encore atteint le niveau des questions et des preuves. Elles sont les paroles de quelqu’un qui parle après que toutes les questions ont été posées, toutes les preuves données. Ceci n’est pas la preuve de Pâques, ceci est la lumière, la puissance et la victoire de Pâques en l’homme.

C’est la raison pour laquelle il n’y a rien à prouver pour nous en cette nuit radieuse et joyeuse. De la plénitude de cette joie, de cette connaissance, nous ne pouvons qu’annoncer au monde entier, à ceux qui sont proches et à ceux qui sont loin : " Christ est ressuscité ! En vérité il est ressuscité ! "

Extrait de : Alexander Schmemann, O Death,
where is thy sting?
St Vladimir’s Seminary Press,
Crestwood NY, 2003.
Traduction : Valère De Pryck.


LES PORTES DE LA PENITENCE

par le père Serge Boulgakov

" Ouvre-moi les portes de la pénitence,
ô Source de vie ! "

À cette époque, l’Église prie pour l’ouverture des portes de la repentance. Quelles sont ces portes ? Où sont-elles ? Combien de fois nous nous plaignons et nous déplorons que nous ne connaissions pas le repentir, que nous ne savions pas comment se repentir ! Notre cœur reste vide et froid, même quand nous cherchons le repentir ; notre conscience continue à sommeiller. Néanmoins, nous savons qu’il n’y a pas de salut sans repentir : sans le repentir, on ne peut pas s’approcher du Royaume de Dieu et la foi vivante demeure impossible. Le repentir est le sel qui donne à la nourriture toute sa saveur. Comment pouvons-nous connaître sa puissance ?

Le repentir commence en nous par une volonté consciente de voir et de reconnaître notre péché : " Car je reconnais mes transgressions, et mon péché est constamment devant moi " – l’âme témoigne contre elle-même dans le cri de repentance du psalmiste (Ps 50, 3). Pendant un certain temps, on peut manquer d’être conscient de son péché, tout en y restant esclave. L’âme est tombée dans un sommeil profond, qui est comme la mort, et si elle ne se réveille pas, ce sera véritablement le sommeil de la mort spirituelle. Tant que les gens, dans leur aveuglement païen, restent dans l’ignorance de leur péché, ils détestent le mot même de " péché ", et s’enragent par l’idée du péché. Même si vaguement, l’âme ressent que dans cette notion du péché est dissimulée une condamnation de l’ensemble de ses anciennes habitudes, ainsi qu’un appel au renouveau (" Repentez-vous et croyez à l’Évangile " (Mc 1,15)) en nous, l’inertie et l’amour-propre résistent à cet appel.

Sans entrer dans le repentir, l’homme " naturel " ne peut devenir homme spirituel. Et c’est cela la première porte de la repentance : la reconnaissance de son péché et de son asservissement au péché. Dans l’obscurité de l’âme un faisceau de lumière s’allume soudainement et dans cette lumière un être humain se voit devant la face de Dieu. L’œil de Dieu nous voit à travers notre conscience, qui est le témoin de Dieu sur lui-même dans l’âme de l’homme. La conscience nous juge d’un jugement juste, équitable et désabusé, et ce jugement est, pour ainsi dire, une anticipation du Jugement dernier du Christ. La conscience est le plus grand don de l’amour divin que Dieu a donné à l’homme, car que peut-il avoir " de plus nécessaire que la conscience " (dans les mots du Grand Canon de saint André de Crète) ?

Par la conscience nous nous voyons à la lumière de la justice divine : " Ainsi, tu seras trouvé juste en tes paroles " (Ps 50, 6). Tout homme, non seulement le chrétien mais aussi le païen, reçoit ce don infiniment précieux de Dieu. Mais le premier mouvement de l’âme quand celle-ci se voit dans la lumière de la conscience de son péché, est le désir de se cacher de la face de Dieu, à l’ombre des arbres, comme nos ancêtres ont fait en Éden, quand ils ont vu leur nudité. La complaisance tranquille et l’autosatisfaction orgueilleuse quittent l’âme de l’homme et sont remplacées par la honte, la confusion, et même la crainte devant ce qui lui a été révélé sur lui-même. C’est l’heure difficile et dangereuse avant l’aube, parce que l’abattement lâche guette habituellement à ce moment-là, une profonde déception en soi-même.

Cependant, la puissance du repentir nous amène, non pas à la contemplation passive du péché, mais à la lutte active contre lui. Le repentir nous oblige à chercher à nous libérer du péché, à la purification : " Crée en moi un cœur pur, ô Dieu, et renouvelle en ma poitrine un esprit droit " (Ps 50, 12), prie l’âme avec le psalmiste. Désormais commence le travail de repentance, sans lequel le salut n’est pas accompli, et ce travail a un début mais il n’a pas de fin, car il s’étend sur toute notre vie. Sans ce travail il n’y peut y avoir de repentir ; il n’y a que le souhait.

Et c’est la deuxième porte de la repentance. Malheur à nous si nous nous limitons à la connaissance du péché, mais, craignant ce travail, nous nous abstenions de la lutte directe contre le péché, car un tel homme n’a pas de " manteau " pour recouvrir son péché (Jn 15, 22). Mais la connaissance de soi conduit à se reprocher, et l’auto-accusation conduit à disposer de nouvelles connaissances sur soi-même : le gouffre du cœur devient plus large et plus béant, de nouveaux péchés sont révélés dans la mémoire, et enroulé à sa base même se trouve le serpent du péché originel.

Toutefois, le travail sur soi, le travail de l’esprit, ne conduit pas à l’affaiblissement ou à l’abattement de l’âme. Ce travail renforce notre courage, renouvelle les pouvoirs de notre âme, " assaisonne " l’essence de l’âme. Celui qui se repent de ses péchés fait un effort invisible, demeure dans un état d’intensité spirituelle, qui se reflète dans toute sa vie. Et il a des consolations, car le Père dans le ciel répand sur lui d’abondants dons dans le sacrement de la pénitence, il lui donne la joie du pardon. " Rends-moi la joie de ton salut, et fortifie-moi par l’Esprit souverain " (Ps 50, 14), prie une fois de plus l’âme repentante avec le psalmiste.

L’exploit ascétique de la repentance est au cœur de tous les exploits ascétiques. C’est pourquoi, parmi les grands ascètes, le repentir est associé à l’éclosion gracieuse de tous les pouvoirs spirituels. Le repentir libère le noyau originel de l’homme des distorsions causées par le péché. Afin de conférer sur le pécheur le fruit salvifique du repentir, le Seigneur a accordé la rémission des péchés dans le sacrement de pénitence. Par le repentir, ce qui était cesse d’être ; les plaies causées par le péché sont guéries par la puissance du Christ. Toutefois, seul est effacé ce qui est condamné et surmonté dans le cœur de l’homme. L’homme doit ouvrir lui-même les tristes pages du livre de sa vie afin qu’elles soient effacées par la grâce du sacrement. Ce qui n’est pas repenti n’est pas effacé. Le vrai repentir est utile en tout : il donne la guérison et la santé, la paix et la joie, l’humilité et le courage, la sobriété et la vigilance. Par son combat avec le péché, la repentance renforce notre amour pour Dieu et témoigne de cet amour. Nous avons toujours besoin de la puissance du repentir, et la Sainte Église a reconnu et a béni les quarante jours du Grand Carême comme la période expresse de la repentance.

Et en ce jour notre âme est appelée à se repentir par la prière : " Ouvre-moi les portes de la pénitence, ô Source de vie ! "

Traduit de l’anglais.


LA GLOIRE MAGNIFIQUE (2 Pierre 1, 17)

Homélie du père Serge Boulgakov
pour la fête de la Transfiguration du Seigneur

Le jour de la Transfiguration du Seigneur (le 6 août) semble se situer en dehors de l’ordre général des fêtes du Seigneur, un ordre correspondant à la séquence des événements de sa vie terrestre. C’est comme si la date de cette fête a été choisie au hasard, liée au temps de la sanctification des fruits. Cette sanctification n’est pas, bien entendu, indispensable pour la fête de la Transfiguration.

Mais le caractère aléatoire apparent de la date de cette fête a un sens plus profond : dans sa signification intérieure, l’événement de la Transfiguration du Seigneur nous désigne la vie du siècle à venir, en dehors de notre temps. Il fait référence au Royaume de la Gloire, à la transfiguration du monde, qui est attestée par une certaine anticipation, une vision ici même : " Seigneur, il est heureux que nous soyons ici " (Mt 17,4). Tel fut le témoignage spontané de l’apôtre Pierre voyant cette vision du " royaume de Dieu venu avec puissance " (Mc 9,1). Pierre voulait s’attarder sur ce qui, bien qu’il fut dans ce siècle, ne lui appartient pas en vérité. Ce n’est que lorsque le Seigneur viendra dans la gloire que " nous serons avec le Seigneur toujours " (1 Th 4,17. Mais ici, sur le Thabor, la vision miraculeuse s’estompe, et les apôtres, descendant du mont de la Transfiguration, se sentaient une fois de plus être dans le domaine non illuminé du prince de ce monde, parmi les possédés, les malades, les mécréants.

La Transfiguration du Seigneur atteste de la gloire du siècle à venir, révélé dans la parousie, la seconde venue. Toutefois, la Transfiguration est également incluse dans le tissu des événements évangéliques et du ministère terrestre du Seigneur Jésus. Une lecture attentive du récit évangélique nous convainc que cet événement a marqué un tournant dans sa vie, analogue à celle de la manifestation du Christ au monde lors de son baptême. Dans son aspect humain, le baptême du Christ manifeste sa volonté mature d'accomplir son ministère, c’est une initiation, pour ainsi dire, dans le ministère. Par contre, la Transfiguration manifeste sa volonté de subir la Passion, d’aller à Jérusalem en vue de la mort sur la croix. C’est à cette époque que le Seigneur commence à préparer ses disciples avec plus d’insistance pour sa passion et sa mort sur la croix, car ils sont résistants à cette volonté salvifique du fait de leur faiblesse humaine. Cette préparation comprend la puissance de la Transfiguration : " Afin qu’en te voyant sur la croix, ils comprennent que ta Passion était volontaire " (kondakion de la Transfiguration). Mais la manifestation de la gloire du Christ qui se révèle dans la Transfiguration témoigne de sa glorification, qui a déjà été pré-accomplie par la ferme résolution d'accomplir la Passion.

Lorsque pendant la Dernière Cène le Seigneur a mystiquement pré-accompli avec ses disciples sa mort prochaine sur la croix, il a témoigné aussi du pré-accomplissement de la gloire. Les événements de l’avenir illuminent le passé et le présent, qui est déjà porteur de cet avenir. Et c’est dans ce sens qu’avant sa Passion, le Seigneur parle de la gloire : " Maintenant le Fils de l’homme a été glorifié, et Dieu a été glorifié en lui " (Jn 13, 31). De même, sur le mont de la Transfiguration, Moïse et Élie, venus du monde au-delà de la tombe et illuminés par l’anticipation de la gloire à venir, conversent avec lui de son départ à Jérusalem pour souffrir la Passion. Et le Père reçoit la volonté du Fils pour la Passion en tant que l’accomplissement de sa volonté, et il envoie la " gloire magnifique " sous la forme de la nuée ténébreuse. De même que lors du baptême du Seigneur, au moment de la descente de l’Esprit Saint, qui apporte du ciel la voix du Père comme confirmation de la filiation (" Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur ") (Mt 3, 17), ici également la même voix de filiation résonne " depuis la nuée " (Mt 17, 5), au cours de cette nouvelle manifestation de la puissance de l’Esprit Saint à la Transfiguration. Ceci peut être comparé avec la voix du Père entendue du ciel avant la Passion du Christ, la voix qui évoque la glorification prochaine du Christ : " Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore " (Jn 12, 28). Le Père couronne de gloire la volonté sacrificielle du Fils et il la confirme comme s’il s’agissait d’une nouvelle filiation. Comprise en ce sens, la Transfiguration du Seigneur est l’autosacrifice du Fils pré-accompli spirituellement, conformément à la volonté du Père ; c’est l’accomplissement filial du " Que ta volonté soit faite ".

Mais qu’y a-t-il de nouveau, qui n’avait jamais existé auparavant, qui a été révélé ici sur le Mont Thabor ? Qu’est-ce que cette montagne a perçu, ainsi que l’air, le ciel et la terre, l’univers, les disciples du Christ stupéfaits ? Quelle était cette lumière qui a brillé sur les apôtres ? C’était manifestement une action de l’Esprit Saint, reposant sur le Christ et, en lui, transfigurant la création toute entière. C’était une manifestation préalable du " ciel nouveau ", d’une " terre nouvelle " [Ap 21, 1], d’un monde transfiguré et illuminé par la Beauté. Ce fut, comme l’Épiphanie, une révélation de la Sainte Trinité toute entière – le Père, qui fait descendre son Esprit sur son Fils bien-aimé et, en lui, à toutes les créatures, avec qui le Christ s’est uni par la réception de la nature humaine. C’était une manifestation de ce qui appartient uniquement à la résurrection du Christ et à la résurrection universelle à venir.

Le Royaume de Dieu est prophétisé non seulement par la parole mais aussi par les œuvres. La lumière du Thabor était véritablement une lumière divine, ce n’était pas simplement quelque chose que les apôtres ont perçu, c’est-à-dire une seule apparence et donc essentiellement illusoire. Cette même lumière avec laquelle l’Esprit Saint couvrait la création a été vue et est manifestée par certains élus de Dieu, par les porteurs de l’Esprit, par exemple les habitants du désert tels que saint Syméon le Nouveau Théologien, saint Séraphim de Sarov et d’autres encore. C’est à partir de la lumière de la Transfiguration du Thabor que ces élus ont allumé leurs propres lumières.

L’Église accorde une attention particulière pour clarifier cette vérité. La formulation dogmatique préliminaire par l’Église sur cette question a été donnée dans la définition issue des controverses " palamites " dans l’Église de Constantinople au XIVe siècle. Indirectement, ce dogme de la lumière du Thabor comme une authentique manifestation de la divinité représente également un témoignage dogmatique sur la puissance de la Transfiguration du Seigneur, qui a manifesté à l’homme la " lumière éternelle " de la Divinité (selon le tropaire de la fête de la Transfiguration). Cette définition dogmatique ne contient pas seulement l’idée que, dans la Transfiguration du Seigneur, les disciples ont vu l’éclat authentique de la Divinité, mais aussi elle manifeste la vérité plus générale que la lumière de la Transfiguration a pénétré dans le monde et qu’elle y demeure. C’est une anticipation de la transfiguration du monde, en vertu de l’" en-humanisation " du Christ et de la Pentecôte de l’Esprit Saint.

À l’heure actuelle le Saint Esprit agit dans le monde par la grâce, que l’on trouve dans toute la vie de l’Église, dans ses dons mystiques. Mais l’Esprit Saint est également présent dans le monde par sa gloire, qui reste caché jusqu’à la fin de cet âge, et qui même maintenant se manifeste par la volonté de Dieu aux élus de Dieu, de la même manière que la lumière de la Transfiguration a été manifestée aux trois apôtres choisis par le Christ à cette fin, Pierre, Jacques et Jean. L’Esprit Saint est descendu dans le monde et la glorification du monde a déjà été accomplie, même si elle n’a pas encore été manifestée. En la lumière du Thabor, cette forme authentique du monde à venir se révèle aux élus, comme dans un éclair ; le monde est présent devant nous dans son état transfiguré.

Mais qu’est-ce que trans-figuration signifie? Signifie-t-elle un certain changement de forme, avec la révocation de ce qui était avant ? Ou signifie-t-elle une authentique révélation du monde dans la gloire, une manifestation de la Beauté du monde qui nous conquiert, car il nous convainc ? " Il est heureux que nous soyons ici " (Mt 17, 4) ; " Cela était bon " (Gn 1, 10). Mais c’est précisément de cette manière que le monde a été créé par la dispensation de Dieu, même si elle n’a pas encore été manifestée sous cette forme à la perception humaine. Alors sur le Thabor il était ainsi manifesté. Et la perception de cette Beauté incorruptible et primordiale est la joie des joies, la " Joie parfaite ". C’est pour cette raison que cette fête est la journée spéciale du pressentiment de la joie, la fête de la Beauté. La Beauté ne règne pas encore dans ce monde, mais il a été intronisé dans le monde par l’Incarnation et la Pentecôte. Après le Christ, la Beauté a aussi son chemin de croix, la Beauté est crucifiée dans le monde. C’est en cela la Beauté de la croix, et c’est en référence à cette Beauté que l’Évangile parle du " départ " du Christ à Jérusalem pour la Passion. Mais c’est la Beauté. Et c’est la fête de cette Beauté de la croix que nous célébrons le jour de la Transfiguration du Seigneur. " Fais briller ta lumière éternelle sur nous, pécheurs ! " Amen.

Traduit de l’anglais.


LA PENTECÔTE ET
LA DESCENTE DE L’ESPRIT

par le père Serge Boulgakov

Le Seigneur a créé l’homme à son image afin qu’il soit son ami, afin qu’il puisse participer à la vie divine, et en demeurant en lui, faire de lui un dieu par la grâce. Quand l’homme est tombé et s’est dévié de sa finalité déterminée, le Fils de Dieu a assumé la nature humaine et, après avoir racheté le péché de l’homme, il a rendu à l’homme la potentialité qu’il avait perdue. Dans et à travers lui, la nature divine a été entièrement unie à la nature humaine. Mais l’œuvre de rédemption du Christ devait porter ses fruits dans le salut et se réaliser dans une vie nouvelle, en laquelle l’homme allait participer par la réception du Saint Esprit vivifiant. Lorsque le Christ a quitté le monde – dans lequel, cependant, il reste perpétuellement comme le Dieu-Homme parfait – l’Esprit Saint devait descendre sur le monde. La descente de l’Esprit Saint est directement liée à l’Incarnation, en effet, on peut dire que c’en est son objectif, comme le Christ l’explique à ses disciples : " Il vaut mieux pour vous que je parte vers le Père " [cf. Jn 15,7], afin d’envoyer le Saint Esprit et de baptiser les disciples dans le feu. L’Incarnation du Christ nous unit à lui et constitue une fondation inébranlable de notre participation à la vie divine. Mais seulement si nous recevions l’Esprit Saint cette vie peut se réaliser en nous, et l’union et l’interpénétration de l’humain et du divin soient mystérieusement et inexprimablement manifestées.

Le mot " inspiration " dans le sens humain désigne un état où l’homme est conscient de la présence en lui d’une puissance nouvelle, procédant comme de son soi supérieur : sans perdre son identité, il sent qu’il est une personne différente, découvrant de nouvelles possibilités inexplorées en lui-même. Mais cette inspiration, révélant à l’homme les pouvoirs cachés ou latents de son propre esprit, n’est qu’une image de ce qui arrive quand l’homme reçoit l’Esprit de Dieu et qu’il est pénétré et divinisé par lui, devenant ainsi un avec le Christ qui vit en lui. La descente de l’Esprit Saint est l’accomplissement de l’œuvre du Christ et la réalisation de l’idée de l’homme sur Dieu, puisque l’homme, avec le monde naturel dont il est censé être la tête et l’âme, a été créé pour être le temple de l’Esprit Saint.

La Pentecôte cosmique dans la Chambre haute à Jérusalem avait été prévue et préparée depuis la fondation du monde, qui depuis toujours a été vivifié par l’Esprit Saint. Au premier moment de la création, lorsque le vide et la terre sans forme ont été appelés à l’existence, " l’Esprit de Dieu planait sur les eaux " [Gn 1,1] ; ce fut la première Pentecôte cosmique par anticipation. La seconde Pentecôte, humaine, a eu lieu lorsque Dieu, créant l’homme, " insuffla dans ses narines une haleine de vie " [Gn 2,7]. Selon le témoignage de l’Église, " toute âme est vivifiée par l’Esprit Saint ". Tel qu’il a été créé, l’homme était porteur de l’Esprit, bien qu’il ait perdu ses dons à la suite de la chute. Mais même dans sa condition déchue, l’homme n’était pas entièrement privé de la grâce de l’Esprit de Dieu, car l’homme jouit de la grâce en ses facultés spirituelles naturelles ; l’homme ne perd pas son image divine originelle, mais elle est seulement occultée. Et par une dérogation spéciale de Dieu, les dons gracieux de l’Esprit Saint ont été donnés à l’homme dans le troupeau choisi, dans l’Église de l’Ancien Testament – à travers les différents ministères, par l’intermédiaire des prêtres, des anciens, des rois, des prophètes, des guerriers, des artistes. La vie de l’Église de l’Ancien Testament rayonne de manifestations de la grâce. Et pourtant, la rupture entre Dieu et l’homme n’a pas pu être surmontée avant la venue du Christ ; les dons gracieux de l’Esprit Saint illuminent l’homme, pour ainsi dire, de l’extérieur, mais ils ne pouvaient pas pénétrer dans son être et faire de lui un temple de l’Esprit Saint.

Mais au fur et à mesure que l’homme montait, nourri par la grâce, il a été progressivement préparé à recevoir Dieu, et un temps vint enfin où il est apparu sur terre un être capable de recevoir l’Esprit Saint et de devenir le temple de Dieu, la Vierge Immaculée. L’Esprit Saint est descendu sur elle à l’Incarnation, et c’était la Pentecôte de la Mère de Dieu. La Vierge Marie a reçu le pouvoir de devenir la Mère du Seigneur, mais la possibilité restait encore que la Vierge Immaculée elle-même puisse prendre part à la Pentecôte de l’humanité tout entière à Jérusalem.

La nature humaine du Seigneur Jésus Christ a connu sa Pentecôte quand il a été baptisé, et le Saint-Esprit est descendu comme une colombe et s’est posé sur lui ; et cette descente de l’Esprit sur le nouvel Adam contenait déjà en essence la Pentecôte universelle à venir. Mais elle ne pouvait pas s’accomplir jusqu’à ce que le sacrifice rédempteur eut été achevé et la nature humaine du Christ glorifié par son ascension et son assise à la droite du Père. Ce n’est que lorsque le Fils de l’Homme a finalement divinisé et glorifié sa nature humaine tout entière qu’il a envoyé l’Esprit Saint depuis le Père céleste vers l’ensemble de l’humanité – de même que le Saint Esprit demeurant en lui a été envoyé pour reposer sur sa nature humaine. C’était la dernière promesse du Christ aux apôtres avant l’Ascension, exprimant la finalité de son œuvre : " Attendez ce que le Père avait promis ... vous serez baptisés dans l’Esprit Saint " [Ac 1,4-5].

La descente de l’Esprit Saint est un événement qui s’est déroulé à un moment et un lieu donnés. Saint Luc le décrit dans les Actes des Apôtres : " Tout à coup il vint du ciel un bruit tel que celui d’un violent coup de vent... et ils virent apparaître des langues qu’on eut dites du feu ; elles se divisaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Tous furent alors remplis de l’Esprit Saint. " [Ac 2,2-3].

La descente du Saint Esprit a eu lieu de manière perceptible à tous et était réellement visible, et son effet était tout aussi perceptible à ceux qui l’avait reçu. Ils se sentaient des hommes nouveaux et ils ont acquis le don de parler en d’autres langues. Lors de la construction de la tour de Babel, qui a marqué l’extrême limite de l’éloignement de l’homme de Dieu et de son opposition à lui, la division des langues a eu lieu conformément à la volonté de Dieu ; alors qu’à la Pentecôte la division a été guérie. L’Esprit Saint unit toutes les langues dans l’Église, dans le Christ il n’y a ni Grec ni Juif. Chaque apôtre a reçu une langue distincte de l’unique Esprit Saint, ainsi que le dit saint Paul : " Il y a diversité de dons... diversités de ministères... diversité d’opérations, mais c’est le même Dieu…, et à chacun la manifestation de l’Esprit est donnée en vue du bien commun. " [1 Co 12,4-7]. Dans l’Église primitive les dons de l’Esprit Saint étaient si abondants que certains d’entre eux étaient convoités plus que d’autres, telle que décrit par saint Paul dans 1 Corinthiens 12-14.

La descente de l’Esprit Saint par l’imposition des mains par les apôtres était toujours sensible, comme on peut le voir à partir d’instances diverses : chez des Samaritains (Ac 8,15-17), l’eunuque (8,39), Corneille (10,44-47), et les Éphésiens (19,2-6). Par la suite, dans la vie de l’Église, comme de nos jours, ces dons ne sont plus toujours perceptibles, en raison de la fragilité peccamineuse et grâce à une dispense spéciale de la Providence, mais leur pouvoir et leur actualité ne sont pas pour autant affectés. Les langues de feu qui sont descendues sur le monde à la Pentecôte restent avec nous, et nous, chrétiens, nous vivons par la puissance agissante de la Pentecôte, car elle demeure dans l’Église du Christ. Tout ce qui a lieu dans l’Église, les sacrements, les prières, les rites sacrés, est une manifestation des langues de feu de la Pentecôte présentes dans le monde. La sainteté de l’Église, ses pouvoirs spirituels et ses réalisations sont tous dus à la puissance de la Pentecôte. Sur les sommets de la sainteté les langues de feu de la Pentecôte deviennent perceptibles aussi chez nous : le visage de saint Séraphim de Sarov brillait comme le soleil quand il a manifesté la présence de l’Esprit Saint à [son disciple] Motovilov. Et même maintenant les yeux des gens brillent aux moments de ravissement dans la prière, témoignant clairement de l’Esprit Saint qui repose sur eux.

Il est donné à chacun d’entre nous d’avoir une part dans la Pentecôte, mais il nous faut cultiver ce don et l’acquérir par le travail et l’effort. À la fois visible et invisible, la Pentecôte continue à faire son travail dans le monde et dans l’humanité. L’Esprit Saint habitant dans l’Église bâtit le corps du Christ, le royaume des saints en attente de la gloire à venir. Non seulement l’homme mais la création dans son ensemble sont prédestinés à cette gloire. Les Israélites faisaient des tabernacles de branches à la fête de la Pentecôte, et maintenant les chrétiens apportent des fleurs à l’église, des herbes et des branches d’arbres. De cette façon, l’ensemble de la nature entre dans le Cénacle de Jérusalem et a une part dans la fête de la Pentecôte. Comme le dit saint Paul, la création tout entière attend la manifestation de la gloire des enfants de Dieu [cf. Rm 8,21], pour les cieux nouveaux et la terre nouvelle, pour la Pentecôte cosmique au-delà du seuil de la résurrection universelle.

Le Saint Esprit qui vit maintenant dans l’Église et en fait un royaume de la grâce en fera un royaume de gloire ; l’image divine sera reflétée dans toute la création et Dieu sera tout en tous. Mais ce royaume de gloire à venir sera l’accomplissement de ce qui a déjà été atteint par l’œuvre du Christ et la descente de l’Esprit Saint dans le monde. Le Seigneur est déjà uni à sa création. Il l’a divinisé et il y demeure. Nous appelons le jour de la Pentecôte le " jour de la Sainte Trinité " ; c’est, pour ainsi dire, une seconde Épiphanie. Dieu le Père manifesté en son Fils se manifeste également dans l’Esprit qui procède du Père et qui est envoyé par le Fils. Dieu est amour tri-personnel, l’amour mutuel entre les trois Personnes divines et l’amour pour la création se manifestent dans la descente de l’Esprit. Et maintenant, cette condescendance divine se révèle à la fin : le Seigneur a à la fois créé le monde et il est venu habiter en elle, le Père par le Fils et le Saint Esprit. Amen.

Traduit de l’anglais.


LA VÉNÉRATION
DE LA MÈRE DE DIEU

par le père Serge Boulgakov

L'Église vénère la Mère de Dieu comme celle qui est " plus vénérable que les chérubins et incomparablement plus glorieuse que les séraphins ", comme " la Reine du ciel ", à laquelle " tous les éléments, le ciel et la terre, l'air et la mer obéissent ". Innombrables sont les prières et les hymnes qui louent sa grandeur. […]

Comme personne humaine véritable, la Très Sainte Vierge partage avec l'humanité le péché originel, l'infirmité initiale de la nature humaine, qui se manifeste en fin de compte par une mort inévitable. Toutefois, la force de ce péché (d'ailleurs variable selon les personnes) est réduite chez elle à une simple potentialité qui ne parvient jamais à l'actualité. Autrement dit, la Saint Vierge ignore le péché personnel, elle est illuminée par le Saint Esprit dès qu'elle est enfantée. De nombreux textes liturgiques (relatifs à sa conception, sa nativité, sa présentation au temple, etc.) l'appellent " ciel animé ", " saint des saints ", " très pur temple animé divin ", " pure dès le premier âge ", etc. Bien plus : elle est " déclarée mère dès avant les siècles et qui devint la Theotokos dans les derniers temps ", que " Dieu a aimée dès l'éternité "... Sa glorification finale y correspond, manifestée par le fait qu'après son décès, elle fut ressuscitée par son Fils et élevée au ciel (cette doctrine est contenue dans les offices de la Dormition).

Cette gloire lui est certes conférée en raison de la part qu'elle prend à l'Incarnation. Celle-ci est un acte qui a deux aspects : la descente du ciel du Logos aux fins de l'inhumanation et sa réception par l'essence humaine qui, par la bouche de la Mère, a dit : " Voici la servante du Seigneur. Qu'il en soit fait pour moi selon ta parole ! " (Lc 1,38). Pour que cela pût se passer, il fallait qu'apparût sur terre un être humain digne de la venue de l'archange de l'Annonciation et capable de l'assumer. Toute la force de la justice, qui s'était accumulée dans l'église vétérotestamentaire, et l'héritage de sainteté (" la généalogie ") s'alliaient à l'inconcevable sainteté personnelle et à l'humilité de la Vierge. Elle était digne de ce que le Saint Esprit, qui repose suréternellement sur le Fils, descendît sur elle. L'ayant reçu, elle conçut le Fils qui est inséparable de l'Esprit, elle devint la Mère de Dieu. Son humanité devint celle du Fils. En Christ, unie à la nature divine, cette humanité a pris l'hypostase du Logos, s'intégrant à la Théanthropie. Chez la Mère de Dieu, l'humanité du Christ garda son identité humaine en ayant l'hypostase de la Vierge Marie, illuminée par le Saint Esprit et devenue Pneumatophore. L'enfantement du Christ par la Vierge n'est pas un fait seulement épisodique : il établit à jamais un lien entre la Mère et le Fils. Ainsi, l'icône de la Mère de Dieu, où elle porte l'Enfant dans ses bras, est en réalité l'icône de la Théanthropie.

Comme Pneumatophore, la Mère de Dieu n'est pas devenue Dieu-Homme ou l'Esprit incarné, car le Saint Esprit ne s'incarne pas, il incarne. Il l'habite néanmoins comme temple sanctifié, sacré. Par sa figure humaine hypostatique, elle est transparente à l'Esprit et, en ce sens, elle représente en quelque sorte son image humaine. Mais il faut distinguer différents degrés dans la manière dont le Saint Esprit l'a " couverte de son ombre ".

Il y a d'abord une sanctification exceptionnelle par la grâce de l'Esprit lorsqu'elle conçoit, enfante, entre au temple, et durant toute son enfance et son adolescence. Il y a ensuite la venue hypostatique de l'Esprit à l'Annonciation, qui sanctifie parfaitement son être corporel et qui la fait Mère de Dieu. Cette consécration du temple charnel de la Vierge pour la maternité divine ne pouvait certes pas avoir lieu sans une bénédiction nouvelle de son âme sainte. Mais il lui fallait aller plus loin : il lui incombait encore d'accomplir, avec son Fils et à sa suite, le chemin de son ministère terrestre, recevoir " le glaive dans son cœur ", jusqu'à sa station au pied de la croix du Golgotha, partager spirituellement la mort de son Fils pour enfin participer à sa gloire. Cette entrée dans la gloire de son Fils s'est effectuée à la Pentecôte, quand, avec les apôtres mais surabondamment, elle assuma la descente du Saint Esprit, qui la prépara pour sa glorification ultérieure et définitive à sa Dormition.

Par cette deuxième Pentecôte (la première ayant été pour elle l'Annonciation), elle devint la Pneumatophore parfaite, elle reçut la gloire que le Christ reçoit du Père afin que la " voient "ceux que " Tu m'as donnés " (Jn 17,24) et, au premier chef, sa Mère. C'est dans l'ordre de cette glorification qu'il faut comprendre la ressuscitation de la Mère de Dieu et son ascension au ciel. L'une et l'autre sont l'anticipation de ce qui est préparé pour toute l'humanité du Christ dans la vie résurrectionnelle, mais qui est déjà accordé à la Mère de Dieu dans son Assomption. Bien que, suivant la loi de l'essence humaine, elle ait connu la mort naturelle, " la mort ne pouvait pas la retenir ", car son humanité était la propre humanité du Christ, le Chef de la Vie. Et puisqu'il est ressuscité, elle avait aussi à ressusciter, mais non pas, certes, de la façon dont il était ressuscité lui, le Dieu-Homme. C'est lui qui l'a ressuscitée, ainsi qu'il le fera pour tous les hommes lors de son second Avènement. Il est clair que cette résurrection de la Mère de Dieu (de même que la résurrection universelle à venir), le Christ l'accomplit par la puissance du Saint Esprit, " Donateur de vie ", et cela manifeste la dignité de la Pneumatophore.

Cependant, que sa résurrection ait lieu avant la résurrection générale la place déjà au-delà de ce monde et, en ce sens, cela représente son ascension au ciel, que des textes liturgiques décrivent plus précisément comme " siège à la droite du Fils ". Il est bien entendu impossible, au sens dogmatique, de mettre un signe d'égalité entre l'Ascension du Christ et l'élévation de sa Mère ; il faut au contraire les distinguer et même, jusqu'à un certain point, les opposer. L'Ascension du Christ, retour dans le sein de la Très Sainte Trinité, est liée à sa descente du ciel aux fins de l'incarnation. Elle marque la fin de la kénose du Fils. L'ascension de la Mère de Dieu, en revanche, est la glorification la plus haute de la créature par sa déification et la communication de la vie divine. En outre, elle ne comporte nullement une entrée dans le sein de la Trinité, de toute façon inaccessible au créé, mais elle entraîne une participation à sa vie divine : " Dieu sera tout en tous ", en tant que vie en Christ et avec le Christ par le Saint Esprit. C'est exactement (ni plus, mais ni moins) ce que signifie la figure : " Siège à la droite du Fils ". L'ascension de la Mère de Dieu ne veut cependant pas dire que celle-ci s'éloigne du monde ou qu'elle s'en sépare ontologiquement (ce qui serait d'ailleurs impossible, car cela contredirait la nature créée). L'Église atteste liturgiquement qu'elle " n'a pas abandonné le monde dans sa Dormition ". Malgré son élévation au ciel, elle appartient au monde, bien que, dans sa gloire, elle demeure au-dessus du monde, à la frontière, pour ainsi dire, entre le ciel divin et la création. La conscience orante de l'Église aussi bien que les apparitions incessantes de la Mère de Dieu (dans ses icônes miraculeuses, directement à des saints, etc.) portent témoignage de sa présence de grâce dans le monde et de sa proximité attentive.

Nous pouvons dire que, par la résurrection et l'ascension de la Mère de Dieu, la création du monde est achevée, que sa fin est atteinte : " La Sagesse a été reconnue juste d'après ses œuvres " (Mt 9,19). La Vierge est déjà ce monde glorifié, déifié et devenu capable de recevoir Dieu. La Mère de Dieu, qui a donné à son Fils l'humanité du Nouvel Adam, est aussi la Mère du genre humain ; elle est l'humanité universelle, le foyer spirituel du créé, le cœur du monde. Elle est la créature entièrement et parfaitement déifiée, qui enfante, qui porte et qui reçoit Dieu.

Par rapport au Père, elle est appelée Fille ; par rapport au Logos, Mère, mais aussi Fiancée de Dieu (ou Épouse inépousée) ; par rapport au Saint Esprit, elle est la Pneumatophore, la gloire du monde. En ce sens, elle est aussi le cœur de l'Église, l'image personnelle de celle-ci, son centre focal. Elle est en communion avec les saints dans l'Église glorifiée et elle apporte ses prières pour le monde, que nous ne cessons de lui demander. Cependant, tournée vers le ciel, siégeant " à la droite du Fils ", elle est supérieure à tous les saints, elle est même au-dessus du chœur des anges, car elle a servi le mystère de l'Incarnation. C'est en ce sens que l'Église lui adresse la prière : " Très Sainte Mère de Dieu, sauve-nous ! " Elle reçoit le pouvoir de Reine céleste, en vertu du pouvoir dans le ciel et sur la terre qui a été donné à son Fils.

Ce pouvoir n'est naturellement pas le même que celui du Fils, qui détient le pouvoir divin du Dieu-Homme. Celui de la Vierge lui est donné en vertu de sa déification accomplie et de sa participation à la gloire de son Fils.

Elle est en outre la médiatrice par excellence du genre humain, pour lequel elle prie et qu'elle couvre de son Voile vénérable. Elle l'est à un titre spécial, supérieur à l'intercession des saints. En effet, ceux-ci ont encore à connaître une certaine croissance, " de force en force ", à suivre la voie d'une sanctification continuée. Ils se trouvent encore en-deçà de la résurrection qu'ils attendent du deuxième Avènement du Christ, alors que la Mère de Dieu a déjà effectué la sienne. Ce qui pour eux est encore à venir s'est déjà produit quant à elle : la plénitude de déification et de vie en grâce, alors que celle-ci est au-delà pour l'ensemble de la création. Aussi la Mère de Dieu reste-t-elle inaccessible au monde, car supérieure à lui. Si elle lui apparaît, ce n'est qu'en vertu de la condescendance de son amour (par une sorte de kénose de la maternité divine). L'échelle de Jacob, image de la Très Sainte Vierge, se dresse entre la terre et le ciel. La révélation parfaite de la Mère de Dieu dans la gloire ne deviendra possible qu'au moment où le monde lui-même aura accédé au royaume de la gloire, par la puissance de la résurrection générale et de la transfiguration du créé. Aussi l'iconographie ecclésiale place-t-elle la Mère à la droite du Fils au Jugement Dernier, où elle intercède pour le monde pécheur. Selon la croyance de l'Église, elle apporte aussi son secours aux âmes qui passent dans l'autre monde par le chemin qu'elle a elle-même accompli dans sa Dormition.

La vénération de la Mère de Dieu dans l'Orthodoxie est telle que des gens extérieurs à elle peuvent se demander s'il ne s'agit pas d'un culte divin et si la doctrine d'une espèce de divinité féminine n'est pas introduite dans le christianisme. Pour dissiper pareil malentendu, il suffit d'indiquer que la Mère de Dieu, quelle que soit la hauteur de la vénération qu'on lui voue, n'est pas une divinité, car elle n'est pas Dieu-Homme. Son hypostase et sa nature humaines demeurent telles, quand même sa déification serait parfaite. Elle est la Pneumatophore sur laquelle repose le Saint Esprit, mais elle est humaine, encore que déifiée. Le Saint Esprit ne s'incarne pas hypostatiquement, comme le fait le Fils : conformément à son " idiome " hypostatique, il obombre, il sanctifie, il imprègne, il vivifie.

Il n'en reste pas moins que sa manifestation la plus complète et la plus haute se produit justement chez la Pneumatophore, la Vierge Marie " pleine de grâces ". Par sa figure hypostatique, elle est la manifestation humaine de l'Esprit Saint. En elle, dans sa personne humaine transparente à l'Esprit, nous avons son apparition, pour ainsi dire, sa révélation hypostatique. La Personne de l'Esprit Saint nous reste cachée même lorsqu'il descend à la Pentecôte : celle-ci n'a directement procuré que ses dons. Il existe pourtant une hypostase humaine à laquelle il est donné de révéler l'Esprit Saint : la Très Pure Vierge Marie, cœur de l'Église. Néanmoins, cette révélation (et non pas incarnation, répétons-le) de l'Esprit Saint nous reste transcendante dans ce siècle. La dormition, la résurrection et l'ascension de la Mère de Dieu séparent cette révélation de l'être du monde. Celui-ci ignore la figure glorifiée de la Vierge et il est encore incapable de supporter la manifestation du Saint Esprit. Celle-ci n'est propre qu'au siècle à venir, elle appartient à l'eschatologie. Lors de la Parousie, avec l'apparition du Christ glorifié, le monde verra aussi dans la gloire son humanité glorifiée, en la personne de la Pneumatophore, la Vierge Marie.

Extrait du livre Le Buisson ardent, Essai d'interprétation dogmatique
de certains traits relatifs à la vénération orthodoxe de la Mère de Dieu
(1927),
repris dans La Sagesse de Dieu, Résumé de sophiologie (1937),
L’Âge d’homme, Lausanne, 1983.


L'ICÔNE DE LA MÈRE DE DIEU.

par le père Serge Boulgakov

...Mais, en même temps que ce caractère sophial, universel, cosmique de la représentation de la Sainte Vierge dans l'icône, celle-ci conserve aussi un caractère spécifique : ce n'est pas seulement l'icône de la Reine des cieux, de la terre et de toute la création, mais aussi celle de la Vierge Marie ayant une personnalité déterminée, une propre destinée sur terre (ce qui se manifeste très clairement dans les icônes des fêtes de la Mère de Dieu). Comment peut-on représenter cet Être sophial très saint, qui possède son propre visage humain dont nul trait, nulle image ne nous sont parvenus ? Par son humanité, la Mère de Dieu apparaît plus accessible à la représentation que le Dieu-Homme. Son icône est naturellement plus chaude, d'un caractère moins conventionnellement hiéroglyphique que l'icône du Sauveur. Mais son image non plus ne peut être rendue, évidemment, au moyen d'une représentation naturaliste. L'icône de la Mère de Dieu est une vision offerte à la pénétration de l'iconographie, non pas, toutefois à un artiste déterminé, isolé, mais dans l'Église, dans la tradition de l'Église. Bien mystérieusement ces images vivent dans la tradition de l'Église, dans le canon de l'iconographie, elles constituent des sortes de jalons dans lesquels l'iconographie contemple également sa vision personnelle exprimant sa " propre " exécution selon un modèle préétabli.

L'iconographie de la Mère de Dieu dans l'Église ne laisse absolument aucune place à la représentation d'une femme quelle qu'elle soit sous son aspect naturel, si merveilleux soit-il. C'est par là que pèche l'iconographie occidentale, même dans ses spécimens les meilleurs, dans lesquels on sent parfois la " Belle Dame "de l'âge de la chevalerie. Bien sûr, dans la beauté et la pureté du visage de la jeune fille ou de la femme, il est loisible au peintre iconographe de distinguer des traits particuliers de ce Visage céleste qu'il cherche à rendre dans l'icône, mais ce sera cependant toujours une saisie visuelle " à travers " et " pour " un visage terrestre. Cette impression peut enrichir la création du peintre, mais cette figure même ne doit pas lui apparaître sous une forme naturaliste.

C'est pour cela que l'on ne ressent pas du tout, dans le visage de l'icône de la Toujours Vierge, de la Mère de Dieu, la nature féminine encore que ce soit le principe féminin qui y domine. Car son éternelle virginité, bien qu'unie au principe féminin, est au-delà du sexe au sens charnel. Il en résulte qu'il ne peut y avoir place, dans la représentation de la Mère de Dieu, pour une sensualité liée au naturalisme, mais il ne doit pas non plus y avoir de sécheresse liée au schématisme. Une certaine chaleur, une certaine beauté doivent appartenir spécifiquement aux icônes de la Mère de Dieu, le langage des couleurs et des formes doit être ici particulièrement souple, tendre, riche en nuances. En son icône, le monde entier, l'humanité entière, cherchent à exprimer leur beauté par la richesse de toute la palette. Car la beauté, c'est la présence visible du Saint Esprit et l'image de la Pneumatophore se pare d'une beauté toute particulière. D'où cette diversité, cette multiplicité aussi de l'icône de la Mère de Dieu que possède l'Église et qui ne font qu'augmenter car de nouveaux types de l'icône de la Mère de Dieu apparaissent sans cesse...

Extrait de Serge Boulgakov,
L’Icône et la vénération des icônes (1931).
Le Messager orthodoxe, No 57, 1972.


LA VÉNÉRATION DES SAINTES RELIQUES

par le père Serge Boulgakov

Quand les autorités de notre pays se mirent à profaner les châsses contenant les saintes reliques, les résultats de ces profanations, bien que très exagérés et déformés dans les rapports, ont troublé de nombreux fidèles. Le trouble provenait de ce que dans toute une série de cas, ces reliques ne s’avérèrent pas intactes, comme beaucoup l’attendaient, mais ne s’étaient conservés qu’à l’état de restes. Il faut ajouter que la raison de ce trouble était un vieux malentendu selon lequel la sainteté des reliques se manifeste par leur incorruptibilité et leur parfaite conservation. Or ce point de vue ne correspond en rien à l’enseignement original de l’Église.

Pour nos aïeux, les reliques (mochtchi) signifiaient seulement les ossements ou plus généralement le corps (dans les livres liturgiques, à l’office des funérailles des laïcs, le corps du défunt est désigné par le mot " reliques "). Les " reliques incorruptibles " sont seulement des ossements intacts ; et l’incorruptibilité des reliques n’est même pas un critère déterminant de la sainteté. L’incorruptibilité absolue n’est propre qu’au corps de Notre Seigneur quand il reposait au tombeau (" Tu ne laisseras pas ton saint voir la corruption " Ac 2, 27 ; Ps 15, 10) et à la Mère de Dieu lors de sa dormition. Les reliques humaines – mêmes relativement incorruptibles – sont, elles, sujettes aux lois du temps. La sainteté des reliques qui est le fondement de leur vénération ne consiste pas en l’incorruptibilité du corps, mais en leur caractère spirituel, leur lien indestructible avec l’âme du saint.

Le modèle des saintes reliques et leur fondement premier est Notre Seigneur au tombeau. Notre Seigneur a goûté la réalité de la mort, son âme s’est séparée de son corps sur la croix et son corps fut rendu à la terre. Mais même dans la mort, le corps de Notre Seigneur ne fut pas mort et sujet à la corruption comme l’est un cadavre humain. Le lien de ce corps abandonné par son âme avec l’esprit divin resta indestructible (ce dont témoigne l’Église [dans la Divine Liturgie] : " Au tombeau avec ton corps, aux enfers avec ton âme en tant que Dieu, tu remplissais tout, toi qui est incirconscriptible ") et dans la plénitude de cette indestructibilité se trouve la source de son incorruptibilité. Le corps du Seigneur, même après sa mort, est porteur de l’esprit et demeure sujet à l’esprit qui vit en lui, bien que privé pour un temps de la communion vivante avec ce corps par la suite de l’abandon de ce dernier par son âme. Ce lien est rétabli lors de la Résurrection. Cependant le corps ressuscité et glorifié du Seigneur est monté au ciel et n’est pas resté en ce monde (comme aussi le corps de la Mère de Dieu).

On ne peut non plus considérer comme des reliques le corps du Christ dans le sacrement de l’Eucharistie, parce qu’il s’agit là du Corps vivant et glorifié du Seigneur, qui d’ailleurs nous est donné pour la communion et non pour l’adoration. Cependant, le Seigneur a donné dans sa Résurrection la puissance d’immortalité à tout le genre humain et cette puissance qui doit se révéler dans la résurrection universelle des morts, se fait déjà sentir avant celle-ci. Le lien du corps avec l’esprit qui l’habite est scellé pour les membres vivants du corps du Christ, c’est-à-dire pour l’Église, par son indestructibilité au cours même de la vie, et le degré de ce lien se manifeste par des effets différents de la mort.

Du point de vue de ce lien, tous les hommes ne meurent pas de la même façon. Précisément, les justes laissent sur leurs restes le sceau de leur esprit. Ils demeurent scellés en ce monde en leur corporalité. C’est ce lien des justes défunts avec leur corps qui appartiennent à ce monde, qui fait des reliques de leurs vénérables restes. Dans les saintes reliques, il y a pour nous comme la présence du juste lui-même, sa pérennité en ce monde. Quand nous vénérons ses reliques (en nous prosternant pieusement devant elles ou en les baisant), c’est comme si nous le rencontrions en personne. Bien entendu la même rencontre se produit lors de la prière devant son icône. Mais dans l’icône le juste n’est présent qu’en image, alors que dans ses reliques, il l’est dans sa corporalité, bien que privé de la plénitude de l’image ; et cette présence corporelle est une grâce particulière. Pour la plénitude de cette grâce, point n’est besoin de l’intégrité ou de l’incorruptibilité du corps, puisqu’il ne s’agit pas de la vie de ce corps, – celle-ci n’est possible, même pour les justes, qu’après la résurrection universelle – mais du lien indestructible de l’esprit avec son enveloppe corporelle, de l’éminente présence de l’esprit dans son corps.

C’est pourquoi ce qui importe ici n’est pas le corps dans son intégrité, mais la corporalité comme lien de l’esprit avec le monde dans ses restes matériels. C’est pourquoi aussi, les reliques sont divisibles, chaque parcelle des reliques représente au même titre les reliques du saint en question, puisqu’elle est pareillement liée à son esprit. Cette divisibilité des saintes reliques avec conservation de leur valeur est en un sens analogue à la divisibilité des saints Dons et à ce fait que dans chacune de leurs parcelles nous communions pareillement au Corps et au Sang de Notre Seigneur Jésus Christ, à tous les autels, à toutes les liturgies. Cette analogie – qui n’est rien de plus qu’une analogie – est d’ailleurs naturelle, puisque la vénération des saintes reliques n’est elle-même qu’une conséquence directe de la sanctification de la nature humaine revêtue par le Christ, qui s’est opérée lors de l’Incarnation et de l’action rédemptrice de Jésus Christ, de sa mort sur la croix et de sa Résurrection. Si les justes ne sont tels que dans la mesure où eux ne vivent pas, mais le Christ vit en eux, leurs corps ont déjà part au corps ressuscité du Christ, sont, jusqu’à un certain point transmués en celui-ci. Ils sont en ce sens des corps de résurrection avant même l’avènement de la résurrection et, sans en avoir l’image, ont déjà pénétré dans le champ de sa puissance.

Face à cette sainteté intrinsèque des reliques, que peut bien signifier la preuve extérieure de leur corruptibilité, par laquelle tribut est rendu à la nature : " Tu es poussière et à la poussière tu retourneras " [Gn 3, 19]. La mort étend son pouvoir sur les saints, eux aussi sont sujets à la loi de la corruption. Mais la puissance de la mort est intérieurement brisée et reste incomplète. La fin des saints est une mort incomplète et non définitive. En quittant ce monde, ils y demeurent non seulement spirituellement, par la puissance de leur amour et de leurs prières, mais aussi corporellement, en vertu de leur lien avec leur corps ou, en un sens plus large, avec leur corporalité qui appartient à ce monde. " Les justes vivent à jamais " (Sg 5, 13). L’esprit n’est pas lié par notre limitation dans l’espace et peut, sans cesser d’être simple et indivis, être présent dans chaque parcelle de la matière qu’il a embrassée et illuminée. C’est pourquoi l’on divise les reliques pour les besoins de leur vénération, pour les insérer dans les autels lors des dédicaces et dans les antimension. Cependant, il est tout à fait naturel que, pour le sentiment de la piété, la proximité avec le saint dans ses reliques se fasse plus intensément sentir sur les lieux où il a vécu et œuvré, et là où reposent ses restes.

De ce qu’on a dit, il s’ensuit clairement que la vénération des saintes reliques repose sur un dogme essentiel de la foi chrétienne, à savoir la divine Incarnation. Ce dogme proclame la sanctification de la nature humaine tout entière, et, en particulier, celle du corps. Les saintes reliques sont les corps sanctifiés des justes, de ceux qui se montrèrent dignes de participer à la glorification de Jésus Christ. Ainsi, ceux qui estimeraient qu’il est possible de supprimer la vénération des reliques comme une superstition, consciemment ou non, ébranlent le fondement de la foi chrétienne. La sainte Église a si fermement établi le lien des reliques avec le corps du Seigneur lui-même, qu’elle a prescrit de célébrer le mystère du Corps et du Sang sur les reliques, c’est-à-dire de saints corps. C’est pourquoi l’on insère des parcelles de reliques dans l’antimension, sur lequel s’opère la mystérieuse transmutation des saints dons, et cette pratique est considérée comme une loi de l’Église (VIIe Concile œcuménique, règle 7).

Le Messager orthodoxe, No. 89, 1981.


Livres du père Serge Boulgakov

Livres du père Serge Boulgakov disponibles en français (sauf indication contraire, trad. Constantin Andronikof, publication aux éditions L’Âge d’Homme, Lausanne et Paris ; les dates sont celles de la publication originale) :

La Philosophie de l’économie (1912).
La Lumière sans déclin
(1917).
Le Buisson ardent (1927).
L’Ami de l’Époux (1928).
L’Échelle de Jacob (1929).
L’Icône et sa vénération
(1931).
L’Orthodoxie
(1932). Trad. Lev Gillet, Lib. Félix Alcan, 1932 ; trad. Constantin Andronikof, L’Âge d’Homme.
Du Verbe incarné - L’Agneau de Dieu (1933).
Le Paraclet (1936).
La Sagesse de Dieu (1937).
L’Épouse de l’Agneau (1945).
Notes autobiographiques (1946). À paraître aux éditions YMCA-Press/F.-X. de Guibert.
La Philosophie du Verbe et du Nom (1953).
Les Deux Saints Premiers Apôtres Pierre et Jean (éditions YMCA-Press/F.-X. de Guibert, 2010).

Aussi aux Pages Orthodoxes La Transfiguration :

« La prière au Saint Esprit » par le père Serge Boulgakov.


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Première mise en ligne : 08.12.10
Dernière mise à jour : 08.12.10.