Souffrance, Mort et Resurrection

Icône de la Crucifixion

La Crucifixion
Moscou, 15e siècle

Le problème du mal

par Archimandrite Placide
(Deseille)

 

Comment concilier la présence du mal dans le monde avec l’existence d’un Dieu tout-puissant et bon ? Le problème s’est posé de tout temps ; mais il se révèle particulièrement angoissant de nos jours, alors que nous avons connu le nazisme et ses camps de la mort, l’arme atomique, les goulags staliniens et post-staliniens, la détresse des pays du tiers-monde. Le problème, ou plutôt le scandale du mal, est l’une des sources de l’athéisme moderne.

Dès le seuil du IVe siècle, l’écrivain chrétien Lactance le formulait en des termes qui n’ont rien perdu de leur force et de leur actualité : " Ou bien Dieu veut supprimer les maux, mais il ne le peut pas. Ou bien il le peut, niais ne le veut pas. Ou bien il ne le peut ni ne le veut. S’il le veut et ne le peut pas, il est impuissant, ce qui est contraire à sa nature. S’il le peut et ne le veut pas, il est mauvais, ce qui est également contraire à sa nature. S’il ne le veut ni ne le peut, il est à la fois mauvais et faible, et donc n’est pas Dieu. Mais s’il le veut et le peut, ce qui seul convient à ce qu’il est, d’où vient donc le mal, et pourquoi ne le supprime-t-il pas ? " (1).

Les philosophes qui ont voulu rendre compte de la manière dont Dieu conduit le monde ont fait valoir deux arguments :

Une telle réponse n’est pas fausse. Elle est la seule possible si l’on s’en tient à un point de vue purement rationnel, en faisant abstraction de ce que Dieu nous a révélé de son dessein sur l’homme et l’univers. Mais à la vision close de la philosophie, la révélation divine substitue une vision dynamique, historique, qui nous ouvre des horizons infiniment plus vastes.

Un univers purement " naturel ", que Dieu ne transfigure pas en le pénétrant de ses énergies incréées, comporte nécessairement la souffrance et la mort. C’est le seul que peut envisager la raison humaine laissée à ses seules lumières. Cependant. Dieu, par sa Parole, nous a révélé qu’il n’a pas créé le monde pour qu’il reste enclos dans les limites de la nature. Celle-ci n’existe que pour être transfigurée par une participation gratuite aux énergies incréées de la Divinité pour resplendir de la gloire divine. Le but de l’action créatrice de Dieu est un monde transfiguré, où il n’y aura plus ni calamités, ni souffrance, ni mort, mais où Dieu sera tout en tous. C’est cet univers définitif, terme du dessein de Dieu, que nous décrit le chapitre 21 de l’Apocalypse :

Puis je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre avaient disparu ; et il n’y a plus de mer désormais. Et je vis la Cité sainte, la Jérusalem nouvelle, descendre du ciel d’auprès de Dieu, prête comme une fiancée parée pour son époux. Et j’entendis, venant du trône, une voix puissante qui disait : " Voici la demeure de Dieu avec les hommes : il demeurera avec eux, et eux seront son peuple, et Dieu lui-même sera avec eux. Il essuiera toute larme de leurs yeux ; il n’y aura plus de mort, il n’y aura plus ni deuil, ni gémissement, ni douleur, car le premier monde aura disparu. " Et celui qui siégeait sur le trône dit : " Voici que je rénove toutes choses " (Ap 21, 1-5).

Mais pourquoi Dieu n’a-t-il pas créé l’univers, dès l’origine, dans cet état définitif, dans cette condition déifiée, d’où toutes les formes du mal seront absentes ?

La réponse est que la déification des créatures douées d’intelligence, les anges et les hommes, par l’intermédiaire desquels la gloire divine resplendira sur les créatures non-raisonnables, est une union d’amour, une compénétration de la volonté divine incréée et des volontés créées, dans un amour personnel réciproque. Cela implique, de la part des créatures, anges et hommes, une réponse libre, une coopération de leur liberté avec la grâce de Dieu. Pour que la déification de la créature s’accomplisse, pour qu’elle soit véritablement une communion totale dans l’amour réciproque, il faut que cette créature puisse librement se donner ou se refuser à l’amour.

L’état actuel du monde est provisoire ; dans le dessein de Dieu, il constitue un espace où la liberté humaine peut s’exercer sous la forme d’un choix entre Dieu et l’égoïsme, l’auto-suffisance, de la créature.

Cette condition présente de la création comporte, concrètement, deux caractéristiques :

– D’une part, le monde matériel et animal est soumis à ce que les Pères appellent la " corruption ", c’est-à-dire la souffrance et la mort. Il n’est pas encore transfiguré par les énergies divines, puisque l’homme ne l’est pas. Il est dans un état provisoire, qui prendra fin à la Parousie. Cet état n’est pas uniquement une conséquence du péché des créatures raisonnables avant la création d’Adam et sa faute, l’univers matériel n’était pas transfiguré. Mais il est certain que le péché des anges, celui de nos premiers parents, et ceux de toute leur descendance, ont très lourdement aggravé cet état de " corruption " de l’univers matériel et du monde animal.

– D’autre part, des créatures douées de liberté concrètement, une partie des anges, à la suite de Lucifer, et la totalité des hommes, à l’instigation du démon et à la suite d’Adam leur premier père, ont mal usé de leur liberté et ont péché, se séparant ainsi volontairement de Dieu, la Source de Vie.

Les anges déchus, en raison de la perfection de leur nature, se sont irrémédiablement fixés dans la haine de Dieu et de son dessein d’amour, et sont devenus des démons.

L'homme, image de Dieu, que le Créateur n’avait pas soumis à la mort et à la souffrance et qui aurait pu s’en préserver définitivement en restant en communion de volonté avec Dieu, s’est séparé de lui, et s’est mis ainsi au rang des animaux, devenant comme eux " corruptible ", soumis à la souffrance et à la mort. C’est ce que nous apprend le chapitre 3 de la Genèse :

À la femme, Dieu dit : " Je multiplierai les peines de tes grossesses, dans la peine tu enfanteras des fils. Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi. " À l’homme, il dit : " Parce que tu as écouté la voix de la femme et que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais interdit de manger, maudit soit le sol à cause de toi ! À force de peines tu en tireras subsistance tous les jours de ta vie. Il produira pour toi épines et chardons et tu mangeras l’herbe des champs. À la sueur de ton visage tu mangeras ton pain, jusqu’à ce que tu retournes au sol, puisque tu en fus tiré. Car tu es glaise et tu retourneras à la glaise. "

L’homme appela sa femme " Ève ", parce qu’elle fut la mère de tous les vivants. Dieu fit à l’homme et à sa femme des tuniques de peau et les en vêtit. Puis Dieu dit : " Voilà que l’homme est devenu comme l’un de nous, pour connaître le bien et le mal ! Qu’il n’étende pas maintenant la main, ne cueille aussi de l’arbre de vie, n’en mange et ne vive pour toujours ! " Et Dieu le renvoya du jardin d’Éden pour cultiver le sol d’où il avait été tiré. Il bannit l’homme et il posta devant le jardin d'Éden les chérubins et la flamme du glaive fulgurant pour garder le chemin de l’arbre de vie (Gn 3,14-24).

Nous lisons au chapitre 2 du Livre de la Sagesse : " Oui, Dieu a créé l’homme incorruptible, il en a fait une image de sa propre nature ; c’est par l’envie du diable que la mort est entrée dans le monde. "

Et l’apôtre Paul nous dit au chapitre 5 de l’Épître aux Romains : " Voilà pourquoi, de même que par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et qu’ainsi la mort a passé en tous les hommes, du fait que tous ont péché. "

La condition souffrante et mortelle à laquelle l’homme est soumis est donc une conséquence du péché. Cela ne veut pas dire que toute maladie qui atteint un homme soit causée par des péchés personnels ; mais elle est une conséquence de la participation de tout être humain à la nature déchue. Et toute faute individuelle, loin de n’affecter que celui qui la commet, a une répercussion en quelque sorte universelle. C’est ce que l’écrivain français Léon Bloy a exprimé avec son génie de poète et de prophète :

Notre liberté est solidaire de l’équilibre du monde... Tout homme qui produit un acte libre projette sa personnalité dans l’infini. S’il donne de mauvais cœur un sou à un pauvre, ce sou perce la main du pauvre, tombe, perce la terre, troue les soleils, traverse le firmament et compromet l’univers. S’il produit un acte impur, il obscurcit peut-être des milliers de cœurs qu’il ne connaît pas, qui correspondent mystérieusement à lui et qui ont besoin que cet homme soit pur, comme un voyageur mourant de soif a besoin du verre d’eau de l’Évangile. Un acte charitable, un mouvement de vraie pitié chante pour lui les louanges divines, depuis Adam jusqu’à la fin des siècles ; il guérit les malades, console les désespérés, apaise les tempêtes, rachète les captifs, convertit les fidèles et protège le genre humain.

Toute la philosophie chrétienne est dans l’importance inexprimable de l’acte libre et dans la notion d’une enveloppante et indestructible solidarité.

Toute responsabilité, assurément, est personnelle. Mais tout acte personnel contribue à accroître le bien ou le mal dans le monde.

Comme le précisait déjà saint Irénée de Lyon, la maladie et la mort ne sont pas des châtiments arbitraires infligés par Dieu à l’homme coupable, mais des conséquences logiques, qui découlent organiquement du péché :

La communion de Dieu, c’est la vie, la lumière et la jouissance des biens venant de lui. Au contraire, à tous ceux qui se séparent volontairement de lui, il inflige la séparation qu’eux-mêmes ont choisie. Or la séparation d’avec Dieu, c’est la mort ; la séparation d’avec la lumière, ce sont les ténèbres ; la séparation d’avec Dieu, c’est la perte de tous les biens venant de lui. Ceux donc qui, par leur apostasie, ont perdu ce que nous venons de dire, étant privés de tous les biens, sont plongés dans tous les châtiments, non que Dieu prenne les devants pour les châtier, mais le châtiment les suit par là même qu’ils sont privés de tous les biens. (2)

En ce qui concerne les créatures non-raisonnables, leur condition " corruptible ",. telle qu’elle est aujourd’hui, a un rapport indéniable avec le péché de l’ange et celui de l’homme.

Les anges ont certainement un lien avec le monde physique. J.H. Newman, qui connaissait bien la théologie des Pères de l’Église, et qui en même temps avait un sens aigu de la réalité du monde invisible, voyait dans les anges " non seulement les ministres employés par le Créateur dans ses rapports avec les hommes ", mais encore les agents qui effectuent l’ordre du monde visible. " Je les considérais, nous dit-il, comme étant les causes réelles du mouvement, de la lumière, de la vie et de ces principes fondamentaux de l’univers physique qui, lorsque leurs applications tombent sous nos sens, nous suggèrent la notion de cause et d’effet, et celle, aussi, de ce qu’on appelle les lois de la Nature. " Dans un sermon pour la fête de saint Michel, il disait des anges : " Chaque souffle d’air, chaque rayon de lumière et de chaleur, chaque phénomène de beauté est, pour ainsi dire, la frange de leur vêtement, l’ondulation de la robe de ceux qui voient Dieu face à face... "

Si tel est le rôle des anges à l’égard du monde créé et de ses lois elles-mêmes, on conçoit que la chute du Prince de ce monde et de ses anges ait pu y introduire de profondes perturbations. Je me demande parfois s’il n’y a pas un lien entre cela et les comportements "pervers ", " diaboliques ", de certains insectes, de certains virus et d’autres créatures, qui, cependant, ne sont ni intrinsèquement mauvaises, ni elles-mêmes pécheresses.

Quoi qu’il en soit, il est certain que, par ailleurs, Satan a transformé les créatures innocentes en instruments de tentation pour l’homme, et celui-ci, en les utilisant pour satisfaire son égoïsme et sa soif de jouissance, les a asservies, aggravant encore la " corruption " qui caractérise leur condition présente, tout en contredisant le dynamisme secret qui anime toute la création, puisque, selon l’apôtre Paul :

La création en attente aspire à la révélation des fils de Dieu: si elle fut assujettie à la vanité, – non qu’elle l’eût voulu, mais à cause de celui qui l’y a soumise, c’est avec l’espérance d’être elle aussi libérée de la servitude de la corruption pour entrer dans la liberté de la gloire des enfants de Dieu. Nous le savons en effet, toute la création jusqu’à ce jour gémit en travail d’enfantement (Rm 8, 19-22).

Les maux dont nous souffrons ici-bas sont donc des conséquences du péché. Dieu n’en est pas l’auteur. Il ne pourrait les faire disparaître qu’en supprimant l’exercice de notre liberté de choix, qui est notre bien le plus précieux, et la condition de notre déification.

Est-ce à dire que ces maux échappent à Dieu, et ne sont pas soumis au gouvernement de sa providence ? Assurément non. Ces maux qu’il n’a pas voulus, Dieu leur impose des limites et les fait servir au bien véritable des hommes, en proportionnant le secours de sa grâce à l’intensité de l’épreuve. Saint Paul écrivait aux Corinthiens :

Aucune tentation ne vous est survenue, qui passât la mesure humaine. Dieu est fidèle ; il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces. Avec la tentation, il vous donnera le moyen d’en sortir et la force de la supporter (1 Co 10, 13).

Et, au moins selon une variante du texte du verset 28 du chapitre 8 de l’Épître aux Romains : " Nous savons que pour ceux qui aiment Dieu, tout concourt à leur bien. "

C’est seulement en ce sens que les souffrances et les épreuves qui nous adviennent peuvent être dites " venir de Dieu ", " être envoyées par lui ", et qu’il nous faut les accepter avec un abandon confiant. Permises par Dieu, mesurées par lui aux forces qu’il nous donne, et ordonnées à notre bien, elles ne sont plus, selon l’expression de saint Jean Chrysostome, des maux véritables, pas plus que les soins douloureux que peut nous administrer le médecin. Il n’y a de mal véritable que le péché lorsque nous le commettons :

Le mal ? Ce mot est équivoque, et je veux en expliquer devant vous les deux significations, de peur que, l’ambiguïté de l’expression vous faisant confondre la nature des choses, vous ne tombiez dans le blasphème.

Le mal, le mal véritable, c’est la fornication, J’adultère, l’avarice et tous les autres péchés sans nombre qui méritent une condamnation et des châtiments suprêmes. Le mal, en second lieu, le mal improprement dit, c’est la faim, la peste, la mort, la maladie et toutes les autres calamités du même genre. Dans le fait, ce ne sont pas là des maux réels, on leur en donne simplement le nom.

Et pourquoi ne sont-ce pas là des maux ? S’ils l’étaient, ils ne seraient pas pour nous la cause de tant de biens : ils rabaissent l’orgueil, secouent l'indifférence, inspirent l’énergie, ravivent l’attention et le zèle. " Quand il les accablait de châtiments, dit le Prophète, c’est alors qu’ils le cherchaient ; ils se tournaient vers lui, et dès le point du jour ils revenaient à Dieu " (Ps 77, 34). Il s’agit donc ici du mal qui corrige, qui nous rend à la fois plus purs et plus diligents, qui nous enseigne la divine philosophie, et non de celui qui mérite le blâme et la condamnation. Ce dernier n’est certes pas l’œuvre de Dieu, il provient de notre propre volonté, que le premier tend à détruire. Si l’Écriture désigne sous le nom de mal l’affliction qui nous est causée par la souffrance, ce n’est pas à dire que ce soit là naturellement un mal, c’est en parlant d’après l’opinion des hommes qu’on peut l’appeler ainsi. En effet, ce n’est pas seulement le vol et l’adultère, c’est encore le malheur, qui se nomme mal dans notre langue ; et c’est à cet usage que se conforme l’écrivain sacré. Voilà ce qu’entend le Prophète quand il dit : " Il n’est pas de mal dans la cité que le Seigneur lui-même n’ait fait. " Isaïe parlant au nom du Seigneur, avait dit la même chose : " C’est moi, Dieu, qui produis la paix et qui crée les maux " (Is 45, 7) ; les maux, c’est-à-dire les malheurs. C’est encore là le genre de mal que le Christ indique dans son Évangile quand il s’exprime ainsi : " À chaque jour suffit son mal " (Mt 6, 34), son affliction, sa misère. Il est évident qu’il désigne par là les peines et les douleurs que lui-même nous inflige, et qui sont, je le répète, la plus haute manifestation de sa providence et de sa bonté.

Le médecin mérite des éloges, non seulement lorsqu’il conduit son malade dans les jardins et les prairies, quand il lui permet les délices du bain, mais encore et surtout quand il l’oblige à garder le jeûne, quand il le tourmente par la faim et la soif, quand il l’étend dans son lit et transforme sa demeure en prison, quand il le prive de la lumière et l’entoure d’épais rideaux, quand il porte dans son corps le fer et le feu, quand il lui donne des boissons amères, car toujours il est médecin. Or, si tant de douleurs qu’il nous cause ne l’empêchent pas de porter un tel nom, n’est-ce pas une chose qui révolte la raison de voir qu’on blasphème contre Dieu, qu’on ne reconnaît plus les bienfaits de sa providence universelle, alors qu’il nous impose de semblables douleurs, la faim, par exemple, et même la mort ? C’est lui, cependant, lui seul qui est le vrai médecin des âmes et des corps. Souvent, quand il aperçoit notre nature se complaire et s’enorgueillir dans la prospérité, se laisser envahir par la fièvre du vice, il emploie l’indigence, la faim, la mort, toutes les autres souffrances, comme autant de remèdes connus de lui, pour la délivrer de la maladie qui la dévore (3).

Saint Jean Chrysostome pose ainsi un principe d’application universelle. Mais il ne prétend pas pour autant que l’homme puisse discerner, en chaque cas, les raisons et les motifs de l’épreuve. La Parole de Dieu nous assure que tout ce que Dieu permet est pour le bien de l’homme, et est comme un " sacrement " de son amour sans limites. " Tout ce que Dieu permet est aussi adorable que ce qu’il veut, " disait Léon Bloy. Mais cela ne dissipe pas le mystère des voies de Dieu et de son " économie ". Il ne nous appartient pas de chercher pourquoi Dieu permet ceci ou cela.

Dans son Traité de la Providence divine, le même saint Jean Chrysostome pose la question :

Pourquoi avoir permis en ce monde l’action des hommes méchants, des démons et des diables ? " et il répond : " Si tu cherches pourquoi ces choses se sont produites, si tu ne t’en remets pas aux raisons profondes et inexplicables de ses plans, mais si tu ne songes qu’à poser des questions indiscrètes, allant toujours de l’avant, tu continueras à t’interroger sur bien d’autres points, par exemple : pourquoi le champ libre a-t-il été laissé aux hérésies, pourquoi le diable, pourquoi les démons, pourquoi les hommes méchants qui en font trébucher un grand nombre et, le plus grave de tout, pourquoi l’Antéchrist est-il appelé à paraître, ayant une telle puissance pour tromper que ses actes, au dire du Christ, seront capables d’égarer, s’il était possible, les élus eux-mêmes ?

Eh bien ! il ne faut pas chercher tout cela, mais s’en remettre à l’incompréhensibilité de la sagesse de Dieu.

Le saint avait déjà dit un peu plus haut, dans le même ouvrage :

Lorsque tu vois les Séraphins volant autour de ce trône élevé et sublime, protégeant leurs yeux sous l’enveloppement de leurs ailes, ses voilant les pieds, le dos et le visage et poussant un cri plein de stupeur... N’iras-tu pas t’enfouir toi-même, ne rentreras-tu pas sous terre, toi qui. avec une telle audace, veux scruter la providence d’un Dieu dont la puissance est indicible, inexprimable, incompréhensible aux Puissances d’en haut ?...

Car tout ce qui le concerne est seulement connu avec précision du Fils et de l’Esprit-Saint, de personne d’autre (4).

Mais Dieu ne s’est pas contenté de soumettre à son gouvernement divin les épreuves et les souffrances qui nous atteignent. Il ne s’est pas contenté de les régler par sa Providence et de les faire ainsi servir à notre salut. Le Père a envoyé son Fils pour qu’il assume notre nature, avec toutes les conséquences du péché, avec la souffrance et la mort. Le Seigneur Jésus Christ, parce qu’il était Dieu et homme, a pu, en les assumant, changer radicalement leur sens. La souffrance et la mort étaient les effets et les signes de la séparation de l’homme d’avec Dieu par le péché. Acceptées par lui pour accomplir la volonté du Père et par amour pour les hommes, sans en excepter ses bourreaux, elles sont devenues le signe et l’expression de son amour filial pour son Père et de sa divine " philanthropie ". Par là même, il les a vaincues. Et en envoyant son Esprit dans nos cœurs, il nous a donné le pouvoir de faire nous aussi de notre souffrance et de notre mort les moyens privilégiés de notre renoncement à tout égoïsme, de notre amour pour Dieu et pour les autres hommes, de notre pardon envers tout ennemi et tout adversaire.

Le Christ n’est pas venu supprimer la souffrance et le mal ici-bas : mais par sa mort et sa résurrection, il nous a donné le pouvoir de vaincre la mort par la mort, en attendant le jour de son retour glorieux, où la mort sera définitivement absorbée dans la victoire.

Comme l’a écrit un exégète contemporain du Livre de Job :

Pour accepter l’énigme de la souffrance, une certaine attitude d’âme s’impose, sans laquelle les plus belles considérations ne sauraient avoir de prise sur nous ou du moins nous apaiser tout à fait. Cette attitude d’âme, c’est l’humilité du petit enfant qui reconnaît ignorer le dernier mot de toutes choses et en particulier de son existence, qui accepte dans ses ultimes conséquences sa condition de créature, et qui, dès lors, ne s’étonne pas d’être embarqué dans une aventure dont seul l’Auteur de son être connaît les tenants et les aboutissants. Seul parvient à souffrir en paix celui qui cesse de vouloir comprendre sa vie dans son fond le plus intime et se réfugie, envers et contre tout, dans la pensée que cette vie, parfois si inhumainement brisée, est pourtant l’œuvre d’un Dieu tout puissant et infiniment bon. Encore une fois, les autres réponses qu’on pourra lui faire n’ont de valeur que subordonnées à celle-là (5).

Pour le chrétien, cette soumission aux voies de Dieu, à sa manière de conduire notre vie, prend une forme très concrète l’acceptation de la Croix comme instrument du salut, l’acceptation de la Croix du Christ, et de la nôtre unie à la sienne. Quand nous lisons l’Évangile, nous voyons combien il a été difficile pour le Seigneur de faire accepter par ses apôtres cette nécessité de la Croix. Il en va de même pour nous. Il ne suffit pas de croire, d’une façon théorique, que le Christ a réalisé son œuvre de salut par la Croix. Il faut encore que nous comprenions d’une façon réelle, concrète, avec le regard de notre cœur illuminé par l’Esprit Saint, que, pour chacun de nous, la Croix, la souffrance acceptée, est l’unique chemin vers la Résurrection, que la Croix elle-même renferme la puissance de la Résurrection.

Dans son entretien avec saint Grégoire le Sinaïte, rapporté dans la Philocalie, saint Maxime le Capsocalyvite disait que lorsque le Saint-Esprit s’empare de l’esprit d’un homme, il lui fait voir les choses d’une manière toute différente de sa façon habituelle de les percevoir. Le chrétien n’est-il pas essentiellement un homme qui, éclairé par l’Esprit Saint, voit dans la souffrance, dans la mort, dans toutes les formes que revêt pour nous la Croix, tout autre chose que ce que l’homme naturel y voit : la gloire de la Résurrection ?

Brochure édité par le
Monastère Saint-Antoine-le-Grand
26190 St-Laurent-en-Royans, France.
Reproduit avec l'autorisation de l'Archimandrite Placide.


NOTES

1. Lactance, De la colère de Dieu, 13.
2. Contre les Hérésies, 5, 27, 21.
3. S. Jean Chrysostome, Homélies au peuple d’Antioche, 1, 45.
4. S. Jean Chrysostome, Traité de la Providence, ch. 12 et 3.
5. A. Feuillet, L’énigme de la souffrance et la réponse de Dieu, dans Dieu vivant, no 17 (1950), p. 80.


Début de la Page Page d'Accueil

Souffrance, Mort et Résurrrection - Introduction

Dernière mise à jour : 07-08-02