Souffrance, Mort et Resurrection


La Resurrection de Lazare
Novgorod, 14e siècle

Saint Jean Chrysostome

Homélie sur les maux de la vie

Sur cette parole du prophète :
« Moi, le Seigneur Dieu,
j’ai fait la lumière et les ténèbres,
je donne la paix et j’envoie les maux. »
(Isaië 45,7)

Bien courtes sont ces paroles, mais elles nous ouvrent une source de miel, du miel le plus suave et qui n’engendre jamais le dégoût. Le miel matériel produit une agréable sensation qui s’arrête à la langue, puis il s’altère et se corrompt : le miel de la doctrine pénètre jusqu’à la conscience, l’inonde d’une perpétuelle joie, et devient en nous le principe de l’incorruptible vie. (…)

" Moi, le Seigneur, j’ai créé la lumière et les ténèbres, je donne la paix et j’envoie les maux. " Je reviens sur cette sentence pour qu’elle se grave dans votre esprit et pour que la solution soit mieux préparée. Isaïe n’est pas seul à tenir ce langage ; un autre prophète dit également : " Est-il un mal dans la ville que le Seigneur n’ait pas fait ? " (Amos 3,6) Que signifie cela ? Il faut donner une solution qui réponde à tous. Mais cette solution, où est-elle ? Elle est dans la portée bien comprise de ces expressions. Redoublez d’attention, je vous le demande encore ; ce n’est pas en vain et sans motif que j’insiste sur ce point. Nous avançons vers une doctrine qui nous commande ce respect par sa profondeur.

Il y a des choses bonnes, il y en a de mauvaises, et d’autres qui tiennent le milieu ; parmi ces dernières, plusieurs semblent mauvaises et ne le sont pas en réalité ; c’est nous qui les jugeons et les disons telles. Pour rendre ma pensée plus claire et plus ferme en même temps, je prends un exemple : on regarde généralement la pauvreté comme un mal ; elle ne l’est pas cependant, elle détruit même le mal quand la vigilance et la sagesse l’accompagnent. La richesse à son tour est généralement tenue pour un bien ; mais elle est loin de l’être, si l’on n’en fait pas l’usage qui convient. Si la richesse était absolument un bien, tout homme riche serait par là même un homme bon. S’il est vrai toutefois que tous les riches ne sont pas vertueux et que ceux-là seuls le sont qui usent bien de leur fortune, il est évident que la richesse n’est pas un bien absolu, un bien par elle-même, et qu’elle nous est offerte comme un instrument de vertu.

Voyez encore : le corps a des qualités par lesquelles on désigne celui qui les possède. Ainsi, la blancheur n’est pas une substance, c’est une qualité, une modification de la substance : qu’un homme la possède néanmoins, et nous donnons à cet homme le nom de " blanc." La maladie n’est elle-même qu’une modification de la substance, qu’un homme en soit affecté, et nous le désignons sous le nom de malade. Si donc la richesse était la vertu, il faudrait que l’homme riche fût dès lors nommé vertueux et qu’il le fût en réalité ; mais, si le riche n’est pas précisément vertueux, la richesse n’est pas une vertu, un bien essentiel ; il dépend de nos sentiments qu’elle le devienne. De même, si la pauvreté était un mal, tous les pauvres seraient des hommes méchants ; mais tant de pauvres ont conquis le ciel : la pauvreté n’est donc pas un mal.

Que direz-vous en présence des blasphèmes causés par la pauvreté ? m’objectez-vous. - Je dirai que ce n’est pas à la pauvreté, mais bien à la faiblesse d’esprit ou de cœur qu’il faut attribuer. Nous le voyons par l’exemple du bienheureux Job : réduit à la dernière indigence, tombé jusqu’au fond de l’abîme, non seulement il ne blasphéma pas, mais encore il continua de bénir Dieu ; et voici comment il s’exprimait : " Le Seigneur m’avait tout donné, le Seigneur m’a tout retiré ; c’est la volonté du Seigneur qui s’est accomplie ; que le Nom du Seigneur soit loué dans tous les siècles " (Jb 1,21). - À cause des richesses, me direz-vous encore, beaucoup se laissent aller à l’avarice et à la rapine. - Mais ce n’est pas non plus les richesses qu’il faut accuser, c’est la folie des hommes ; et le même juste est là pour le prouver : Quoiqu’il fût dans l’abondance, loin de ravir le bien d’autrui, il donnait du sien et faisait de sa maison un port aux voyageurs, comme il le déclare lui-même : " Ma maison était ouverte à tout étranger qui venait s’y présenter " (Jb 31,32). Abraham n’était pas moins riche, et les voyageurs profitaient également de ses richesses : elles n’ont pu rendre injuste ni celui-ci ni celui-là, pas plus que la pauvreté n’a fait du premier, ou de Lazare un blasphémateur [cf. parabole de Lazare et le riche, Luc 16, 19-31] ; dénués l’un et l’autre des aliments nécessaires, ils ont brillé d’un si vif éclat que Dieu Lui-même rend témoignage à l’un et lui communique les plus grands secrets, que l’autre quitte la terre précédé par les anges, est reçu dans le sein du patriarche et possède les mêmes biens que lui.

Voilà donc les choses que j’appelle indifférentes, la richesse et la pauvreté, la santé et la maladie, la vie et la mort, la gloire et le déshonneur, la liberté et la servitude. Inutile d’aller plus loin ; essayer de tout parcourir, ce serait prolonger le discours outre mesure. Qu’il vous suffise de cette indication, et je ne me détourne pas de mon but. Il est écrit : " Fourni au sage une occasion, et il deviendra plus sage. " (Pr 9,9) Voilà donc les choses qui tiennent le milieu entre le bien et le mal, dont les hommes peuvent user à leur gré pour l’un ou pour l’autre. Qu’il en soit ainsi des richesses, c’est ce que nous voyons par deux exemples opposés, celui d’Abraham, qui sut en faire un si parfait usage, et celui de ce riche que l’Évangile nous présente avec Lazare et qui fit servir ces mêmes biens à sa perte. Ainsi donc, la richesse n’est absolument ni un bien ni un mal. Supposez qu’elle soit un bien absolu, jamais ce riche n’aurait encouru le châtiment qu’il subit ; supposez qu’elle soit un mal, Abraham n’aurait pas acquis la gloire qu’il possède.

Il en est de même de la maladie. Si la maladie est un mal absolu, je le répète, le malade est un être mauvais. Par conséquent, tel doit être jugé Timothée, puisqu’il était affligé d’une maladie très grave. " Use d’un peu de vin, lui disait son maître, à cause de ton estomac et de tes fréquentes infirmités " (1 Tm 5, 23). Mais si, loin d’être mauvais pour cela, il trouva dans ses infirmités le sujet d’une plus grande récompense, parce qu’il les supporta patiemment, il est évident que la maladie n’est pas un mal. Un autre prophète était privé de la vue, ce qui ne l’empêchait pas de prophétiser et de prévoir l’avenir : son mal ne l’avait donc pas rendu mauvais et ne lui faisait pas obstacle dans le chemin de la vertu. De même la santé n’est pas absolument un bien ; elle ne l’est qu’à la condition qu’on en usera pour le bien, et non pour des œuvres perverses ou pour un repos désordonné ; car un tel repos suffit pour notre condamnation. De là cette parole de Paul : " Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus " (2 Th 3,10).

Je conclue donc que ces choses qui tiennent le milieu, comme nous l’avons dit, sont indifférentes, et ne deviennent bonnes ou mauvaises que par l’usage qu’on en fait. Mais pourquoi parler de la santé et de la maladie, de la richesse et de l’indigence ? Ce qu’on regarde comme le bien capital et comme le plus grand des maux, la vie et la mort n’ont elles-mêmes rien d’absolu ; nous les rangeons dans la même catégorie, et les dispositions seules dans lesquelles elles nous trouvent en font un bien ou un mal.

Voici ce que je veux dire : c’est un bien que la vie, mais pour celui qui en fait un bon usage ; pour celui qui la fait servir à l’iniquité, elle est plutôt un mal et mieux vaudrait pour lui mourir. Par contre, le plus redoutable de tous les maux dans l’opinion commune, est la source de mille biens, s’il est amené par une juste cause. Témoins les martyrs, dont la mort a fait les plus heureux des hommes. Voilà pourquoi Paul ne désire vivre dans le Christ que parce qu’il voit en cela le fruit de ses œuvres. " Je ne sais quel choix faire, dit-il, mon âme est comme partagée : j’éprouve le désir d’être affranchi de mes liens et d’aller avec le Christ, c’est ce qui me serait de beaucoup le plus profitable ; mais que je demeure encore dans la chair, c’est plus utile pour vous " (Ph 1,22-24). Le prophète exprimait ainsi le même sentiment : " Précieuse est devant le Seigneur la mort de ses saints " (Ps 65,15). Ce n’est pas la mort absolument parlant qui est précieuse, c’est une telle mort. Ailleurs il dit : " La mort des pécheurs est très mauvaise " (Ps 33,22). Ce n’est donc là, vous le voyez, ni un bien, ni un mal absolu ; seules les dispositions de l’âme en décident.

Le sage Salomon, appréciant et discutant la valeur de ces choses indifférentes par elles-mêmes, et voulant nous montrer que cela n’est pas un bien de soi et ceci un mal, que le mal devient un bien dans les circonstances convenables, malgré la peine qu’il nous cause d’abord, et que le bien devient un mal en dehors de ces mêmes circonstances, s’exprime ainsi : " Il est un temps pour pleurer, il est un temps pour rire ; il est un temps pour vivre, il est un temps pour mourir. " (Qo 3,4) En effet, il n’est pas toujours bon de se réjouir, quelquefois même c’est nuisible : il n’est pas non plus toujours bon de s’affliger, il peut arriver que cela soit funeste et mortel. C’est la pensée que Paul exprime en ces termes : " La tristesse qui est selon Dieu produit la pénitence, qui elle-même conduit sûrement au salut ; mais la tristesse selon le monde opère la mort " (2 Co 7,10).Voilà donc encore une chose indifférente en soi. C’est pour cela que le même apôtre nous ordonne, non pas simplement de nous réjouir, mais de nous réjouir dans le Seigneur (voir 1 Ph 4,4).

C’est assez toutefois avoir parlé de ces choses indifférentes, du moins pour des auditeurs attentifs ; nous devons maintenant passer à celles qui ne sont plus dans ce milieu, qui sont bonnes au point de ne pouvoir devenir mauvaises, ou mauvaises au point de ne pouvoir devenir bonnes. Quant à celles dont nous avons traité jusqu’ici, nous savons qu’elles passent d’un extrême à l’autre ; que les richesses, par exemple, sont tantôt un mal, quand elles ont pour but de satisfaire l’avarice, et tantôt un bien, quand elles sont employées en aumônes ; que toutes les choses de même nature sont soumises à la même loi. Mais il en est, nous venons de le dire, qui ne sauraient jamais devenir mauvaises ; et celles qui sont contraires à celles-là demeurent dès lors toujours mauvaises, impossible qu’elles soient jamais bonnes. Telles sont l’impiété, le blasphème, la mollesse, la cruauté, l’inhumanité, la gourmandise, et toutes les autres du même genre. Je ne dis pas que le méchant ne puisse jamais devenir bon, et réciproquement ; je dis que les choses elles-mêmes ne peuvent pas subir un tel changement. En restant dans leurs bornes respectives, les unes sont un bien et les autres un mal ; tandis que l’homme est bon ou mauvais suivant qu’il embrasse les unes ou les autres.

Les choses se divisent donc en trois catégories : il en est de bonnes dont l’essence ne change pas, telles que la tempérance, la générosité, et autres semblables ; il en est d’essentiellement mauvaises et qui ne changent pas davantage, comme la luxure, la férocité, la barbarie ; il en est enfin qui deviennent bonnes ou mauvaises selon l’usage qu’on en fait. Les richesses, je l’ai dit, sont l’instrument de l’avarice ou de la bienfaisance ; cela dépend des sentiments de celui qui les possède. La pauvreté aboutit tantôt au blasphème, tantôt à l’action de grâces et à la philosophie. Comme il y a des insensés, et en grand nombre, - j’arrive maintenant à la solution - qui tiennent pour mal non seulement ce qui l’est par essence et ne saurait jamais devenir un bien, mais encore ce qui de sa nature est indifférent, vous l’avez entendu ; comme beaucoup donc appellent mal ce qui n’est pas un mal, le prophète emploie leur langage ; il parle donc des maux qui sont tels dans l’estime des hommes, mais qui ne sont pas des maux réels : il parle de la captivité, de l’esclavage, de la famine, et d’autres fléaux pareils. Non seulement ce ne sont pas là des maux véritables, mais ce sont encore des moyens propres à guérir les maux ; et pour le prouver voyons la famine, qui certes nous fait tous trembler et frémir.

Eh bien, apprenez que la famine n’est pas un mal, laissez-moi vous donner une leçon de philosophie. Le peuple hébreu étant tombé dans une extrême corruption, Élie, cet homme extraordinaire digne d’habiter le ciel, voulant les arracher à leur indolence et les ramener au bien, s’écria : " Vive le Seigneur, devant qui je me suis présenté, la pluie ne tombera pas sans ma permission " (3 R 17,1). Et celui qui ne possédait pas autre chose qu’un manteau ferma le ciel, tant il avait de crédit auprès de Dieu. Vous voyez bien que la pauvreté n’est pas un mal. Si elle l’était, jamais, le plus pauvre des hommes n’aurait eu la puissance d’agir ainsi sur le ciel, tout en cheminant encore sur la terre. Par ce moyen Dieu envoya la famine comme la meilleure des institutrices, la plus capable de réformer les mœurs dépravées. Ce fut comme lorsqu’une fièvre violente s’empare de notre corps : les veines de la terre furent desséchées, les cours d’eau cessèrent, les herbes furent brûlées, et toute sève tarit. Hors, cela ne fut pas peu profitable à ce peuple, c’est ainsi que se trouva réprimée son impétuosité vers le mal, qu’il revint à de meilleurs sentiments et se montra plus docile à la voix du prophète. Ceux qui couraient tout à l’heure aux idoles et qui sacrifiaient leurs enfants aux démons, voyant maintenant frapper de mort tant de prêtres de Baal, ne témoignent plus aucune indignation, ni même aucun regret ; rendus meilleurs par la famine et saisis de frayeur, ils acceptent tout en silence.

Vous voyez donc bien que la famine n’est pas un mal, qu’elle sert même à le détruire, qu’elle est un remède propre à guérir nos maladies. Voulez-vous vous convaincre qu’il en est de même de la captivité, considérez ce qu’étaient les Juifs avant la captivité de Babylone et ce qu’ils devinrent sous le coup de cette épreuve ; vous resterez alors persuadés que la liberté n’est pas un bien absolu, que la captivité n’est pas un mal. Quand ils jouissaient de leur liberté, vivant tranquilles dans leur patrie, ils se conduisaient de telle sorte que les prophètes élevaient chaque jour la voix, tant les lois étaient enfreintes, le culte des idoles en honneur, les divins préceptes foulés aux pieds, mais, après avoir été transportés sur une terre étrangère, au milieu des barbares, il réprimèrent leurs mauvais instincts, ils renoncèrent à leurs vices, ils observèrent la loi, comme nous le voyons d’après un psaume que je dois mettre aujourd’hui sous vos yeux pour vous apprendre les heureux fruits de la captivité. Quel est ce psaume ? " Sur le bord des fleuves de Babylone nous nous sommes assis, et nous avons versé des larmes au souvenir de Sion . Aux saules de la rive nous avons suspendu nos instruments de musique. Là nous ont interrogés ceux qui nous avaient amenés captifs ; ils nous demandaient les paroles de nos chants sacrés ; faites-nous entendre, disaient-ils, les cantiques de Sion. - Comment chanterions-nous l’hymne du Seigneur sur une terre étrangère ? " (Ps 136, 1-4). Comme la captivité les a domptés ! Auparavant, ils ne supportaient que les prophètes vinssent les avertir de ne pas transgresser la loi, et maintenant, ils savent résister aux instances des barbares, aux ordres impérieux de leurs maîtres, qui veulent les obliger à la transgresser ; ils disent : Non, nous ne chanterons pas l’hymne du Seigneur sur une terre étrangère, parce que la loi nous le défend.

Souvenez-vous encore des trois jeunes Hébreux : bien loin de leur nuire, la captivité fit mieux éclater leur vertu. La même chose eut lieu pour Daniel. Et Joseph, quel mal résulta-t-il pour lui d’avoir été réduit en esclavage, traîné dans un autre pays, chargé de chaînes ? Est-ce que cela seul ne le couvrit pas d’honneur et de gloire. Et cette femme égyptienne qui vivait au sein de l’opulence, du faste et de la liberté, quel bien en retira t-elle ? Ne tomba t-elle pas dans l’état le plus déplorable pour n’avoir pas usé de ses avantages comme il le fallait ? Nous avons donc évidemment établi quelles sont les choses bonnes, mauvaises, indifférentes, et de plus que le prophète parle dans le texte cité de ces dernières, de la captivité, de l’esclavage et de l’exil, que nous savons n’être pas un mal, quoique généralement on suppose le contraire.

Il importe d’ajouter pourquoi de telles paroles ont été prononcées. Dans sa bonté pour les hommes, toujours prompt à pardonner et lent à punir, Dieu voulait épargner aux Juifs le châtiment de leurs crimes ; et c’est pour cela qu’il leur envoya les prophètes, afin que la terreur provoquée par ses menaces le dispensât d’en venir aux faits : ainsi s’était-il conduit envers les Ninivites. Il les avait jadis menacés de détruire leur ville, non pour la détruire en effet, mais pour la sauver, au contraire ; ce qui du reste eut lieu. Il agissait de même en cette occasion : il envoyait les prophètes, annonçant les incursions des barbares, l’effusion du sang, la captivité, la servitude, le séjour en pays étranger. Tel un père plein de tendresse, voulant ramener au bien un fils négligent et dissolu, prend en main les verges et lui présente des liens, en lui tenant ce langage : je t’attacherai, je te flagellerai, je te tuerai : autant de paroles par lesquelles il s’efforce de l’effrayer et de l’arracher au vice : tel Dieu faisait continuellement retentir de terribles menaces, dans le but de corriger ses enfants.

Voyant cela et voulant empêcher cet amendement, le diable envoyait à son tour de faux prophètes ; et tandis que les vrais ministres de Dieu annonçaient la captivité, la servitude et la famine, les autres promettaient la paix, la fertilité, l’abondance de tous les biens. De là ces avertissements donnés par les prophètes : " La paix, la paix ! Où donc est la paix ? " (Jr 6,14). Et tout homme instruit sait bien que les événements ont pleinement confirmé la parole des prophètes, à l’encontre de ceux qui retenaient le peuple dans sa léthargie. C’est donc pour combattre ces influences dissolvantes et funestes que Dieu dit par la bouche d’Isaïe : " Moi, le Seigneur Dieu, je donne la paix et j’envoie les maux. " Quels maux ? Ceux dont nous avons parlé, la captivité, la servitude et les autres du même genre ; mais non certes l’impureté, la mollesse, la cupidité, ni rien de semblable. De même, lorsqu’un autre prophète dit : " S’il est un mal dans la cité que le Seigneur n’a pas fait, " par ce mal, par ce mal il entend la famine, la maladie, les fléaux que le Seigneur envoie. C’est encore le sens de cette parole du Christ : " À chaque jour suffit son mal, " son labeur, sa fatigue, sa peine (Mt 6,34).

Voici donc ce que dit le prophète : ne vous laissez pas endormir par de fausses prédictions ; c’est Dieu qui peut vous donner la paix, mais aussi vous livrer à la servitude. – " Je donne la paix et j’envoie les maux, " n’a pas une autre signification. Pour mieux vous en convaincre, examinons avec soin chaque expression. C’est après avoir dit : " C’est moi qui fais la lumière et les ténèbres, " qu’il ajoute : " Je donne la paix et je crée les maux. " Il a d’abord mis en présence deux contraires, et puis deux autres ; ce qui vous fait voir qu’il ne parle pas de corruption, mais d’infortune. En effet, quel est le contraire de la paix ? Évidemment, c’est le trouble de la servitude, et non la fornication, l’adultère ou l’injustice. J’insiste : dans le second membre de la phrase comme dans le premier sont placés deux contraires ; et ce n’est pas le vice précisément qui est le contraire de la paix, c’est la tribulation ou le malheur. Or les hommes sont affectés envers les choses qui leur arrivent comme envers les éléments.

Je m’explique : le Seigneur a fait la lumière et les ténèbres, une chose que les hommes tiennent pour agréable, une autre qu’ils regardent comme pénible, puisqu’ils en viennent à maudire la nuit ; et voilà justement ce qu’ils font sous le premier rapport. Mais la nuit et les ténèbres ne doivent pas plus être accusées que l’exil et la servitude. Quel mal, je vous prie, voyez-vous dans les ténèbres ? Ne nous reposent-elles pas de nos travaux ? ne nous délivrent-elles pas de nos sollicitudes ? n’imposent-elles pas une trêve à nos douleurs ? ne raniment-elles pas nos forces ? Sans les ténèbres et la nuit, eussions-nous pu jouir de la lumière ? Cet être animé qu’on appelle l’homme ne tomberait-il pas bientôt épuisé ? Il y a des insensés néanmoins qui prétendent que les ténèbres sont un mal ; mais il n’en est rien : elles concourent même à nous rendre le jour utile, en nous rendant plus aptes au travail par le repos qui le précède.

Il en est de même de la captivité, dont il est parlé dans ce texte : " Je donne la paix et j’envoie les maux. " Elle est un bien pour ceux qui savent en user ; car elle leur inspire la modération et la sagesse, en rabattant leur orgueil. La vertu ne saurait être esclave ; rien ne peut en triompher, ni la servitude, ni la captivité, ni l’indigence, ni la maladie, ni la mort elle-même, le plus redoutable des tyrans. J’en appelle à ceux qui ont souffert tout cela, et qui n’en ont été que plus illustres. Quel préjudice causèrent à Joseph - rien n’empêche que je ne mette encore cet exemple sous vos yeux - l’esclavage, les fers, la prison, la calomnie, les embûches, un long exil ? En quoi nuisirent à Job la destruction de ses troupeaux, la mort violente et prématurée de ses enfants, les plaies et les vers qui couvrirent son corps, son intolérable affliction, sa couche immonde, la méchanceté de sa femme, les injustes reproches de ses amis, les outrages de ses serviteurs ? Lazare gît sous un portique, les chiens lèchent ses plaies, la faim le consume, le riche lui jette à peine un regard dédaigneux, la maladie l’accable, il est abandonné de tous, nul ne daigne lui venir en aide. Paul à son tour est assailli d’un essaim de maux, de persécutions, de morts, de naufrages, de tribulations de tout genre, qu’aucune langue ne saurait énumérer. Quel mal en est-il résulté pour l’un ou pour l’autre ?

Pénétré de tels enseignements, fuyons le vice, embrassons la vertu, prions pour ne pas succomber à la tentation, et, si parfois nous la subissons, ne nous décourageons pas, ne nous en affligeons pas ; car ce sont là les armes de la vertu pour ceux qui savent en faire usage, des moyens qui peuvent nous conduire à la gloire, si nous sommes vigilants, et à la possession des biens éternels. Puissions-nous tous les acquérir par le Christ Jésus notre Seigneur, à qui soit la gloire dans les siècles des siècles. Amen.


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Souffrance, Mort et Résurrrection - Introduction

Dernière mise à jour : 07-08-02