Souffrance, Mort et Resurrection

Fresque de la Descente aux Enfers

La Descente aux Enfers
Fresque byzantine (Thessalonique)

 

La mort est vaincu : Les fins dernières selon les Pères de l'Église

par Père Placide (Deseille)

 

LE BUT DE LA CRÉATION

Le chrétien est un homme qui attend. Le Seigneur nous dit dans l’Évangile : " Que vos reins soient ceints et vos lampes allumées ; soyez semblables à des gens qui attendent leur maître à son retour des noces pour lui ouvrir dès qu’il viendra et frappera " (Lc 12,35-36). Peu de textes nous révèlent aussi parfaitement quels doivent être le sens et l’orientation profonde de la vie chrétienne.

Le but de la création est la déification de l’homme et de l’univers. Toute l’économie du salut, l’œuvre rédemptrice du Christ, l’action sanctificatrice du Saint Esprit, ont pour but de ramener l’humanité déchue à la fin pour laquelle elle avait été créée, vers la plénitude de la déification. Or c’est par le retour du Christ, que nous attendons, que se réalisera l’accomplissement suprême de ce dessein de Dieu, que cette économie du salut atteindra son accomplissement ultime.

Si nous voulons retrouver un christianisme vivant, qui soit pour nous une source perpétuelle de joie et d’élan spirituel, il faut que nous replacions au cœur de notre vie chrétienne le désir impatient et la certitude du retour glorieux du Seigneur, ce désir et cette certitude qui animaient les premières générations chrétiennes.

L’Esprit et l’Épouse disent : " Viens ! " Que celui qui entend dise : " Viens ! " Que celui qui a soif vienne et que celui qui le désire prenne de l’eau de la vie, gratuitement (Ap 22,17).

L’essentiel du message chrétien, la " bonne nouvelle " du salut, est l’annonce de la résurrection, de l’irruption de la vie nouvelle et immortelle dans notre monde voué à la souffrance et à la mort, du fait du péché de l’homme. Cette irruption de la vie véritable s’est réalisée, fondamentalement, dans la résurrection du Christ, dans son passage pascal de la mort à la vie. Déjà la mort est vaincue, déjà la vie a triomphé. Mais il faut que chacun de nous, tout au long de sa vie, et 1’Église tout au long de son histoire, fasse sien ce passage, qu’il le revive avec le Christ – ou plutôt que le Christ le revive en lui – en apportant le consentement de sa liberté à l’œuvre de la grâce divine. La Parousie du Christ, son avènement glorieux à la fin des temps, manifestera tout ce qui était virtuellement contenu dans la résurrection du Christ au jour de Pâques, en faisant participer tout son Corps, qui est l’Église, à son triomphe définitif sur le péché, la souffrance et la mort. Telles sont l’espérance de l’Église et sa certitude fondamentale.

L’ATTENTE DES DÉFUNTS

Sur ce point, la pensée des Pères de l’Église différait de ce qui est devenu la position commune dans le christianisme occidental depuis le Moyen Age. À cette époque en effet, l’accent se déplace sur les fins dernières de l’individu ; on considère que le sort éternel de chacun est définitivement fixé au moment de la mort : les saints vont directement au ciel, les pécheurs non repentis vont en enfer, et ceux qui ont encore quelque peine à expier vont au purgatoire pour un temps plus ou moins long, mais leur salut final est assuré. La résurrection finale n’apportera qu’un complément accidentel à la béatitude déjà plénière des élus, ou au châtiment des damnés. Le jugement dernier ne fera que manifester la sentence déjà définitive portée lors du " jugement particulier ", au moment de la mort. Dès lors, l’importance accordée à la Parousie comme terme de l’histoire, la tension eschatologique dans la vie du chrétien comme dans la vie de 1’Église, est singulièrement amenuisée.

Selon les Pères de 1’Église, ce n’est qu’à la Parousie que les hommes entreront dans leur destinée définitive, et le sort final de beaucoup ne sera fixé que lors du jugement dernier. Jusqu’à la résurrection, les saints eux-mêmes, bien qu’ils soient auprès du Christ, sont dans un état d’attente.

La manière dont l’Église ancienne concevait la situation de diverses catégories de défunts dans l’attente de la Parousie pourrait se résumer ainsi : tout d’abord, la pensée chrétienne est absolument unanime pour affirmer que notre existence terrestre est unique. La foi chrétienne est inconciliable avec toute idée de vies successives et de réincarnation. Ce sont des conceptions qui se retrouvent souvent dans des courants philosophiques ou religieux non-chrétiens, surtout d’origine extrême-orientale, mais elles sont absolument étrangères au christianisme. C’est une donnée fondamentale de la foi chrétienne que la vie terrestre est unique, et que le destin éternel de l’homme se joue durant cette unique existence terrestre.

Après la mort, l’âme reste aussi vivante, aussi consciente, aussi active que pendant la vie terrestre, quoique d’une autre manière. Mais elle ne peut plus rien pour son propre salut. Elle ne peut pas non plus entrer en communication avec les vivants, sauf permission divine, et toutes les formes d’évocation magique des défunts, de communication médiumnique avec eux et de spiritisme ont toujours été condamnées aussi bien par la Parole de Dieu dans l’Ancien Testament que par la conscience chrétienne à travers les siècles :

Qu’on ne trouve chez toi personne qui s’adonne à la divination et à la magie..., qui ait recours aux charmes, qui consulte les évocateurs et les devins et qui interroge les morts. Car tout homme qui fait ces choses est en abomination au Seigneur (Dt 18,10).

Dans la tradition orthodoxe, qui se fonde sur les visions dont certains saints ont été favorisés, on estime que durant les deux premiers jours après la mort, l’âme reste encore sur terre, parcourant les lieux où elle a vécu et auxquels elle a été attachée durant sa vie terrestre. À partir du troisième jour, elle passe par ce que les Pères de l’Église appellent les " postes de péage ". Ces "péages" sont représentés de la manière suivante dans des visions de saint Antoine le Grand que nous raconte saint Athanase :

Un jour, sur le point de manger, étant debout pour prier vers la neuvième heure, il se vit lui-même ravi en esprit. Chose étonnante, debout, il se vit lui-même hors de lui-même comme conduit à travers les airs par certains personnages ; ensuite il en vit d’autres, amers et cruels, debout dans l’air et voulant l’empêcher de monter. Ses conducteurs le défendant, les autres demandèrent s’il leur était soumis et voulurent lui faire rendre des comptes depuis sa naissance. Les guides d’Antoine s’y opposèrent, disant aux adversaires : Le Seigneur a remis les fautes commises depuis sa naissance ; vous pouvez lui demander compte de celles qu’il a commises depuis qu’il s’est fait moine et consacré au Seigneur. Les adversaires l’accusaient, sans pouvoir rien prouver La route fut libre et sans obstacles.

Alors Antoine se vit revenir ; debout devant soi, et de nouveau il fut lui-même. Oubliant son repas, il passa le reste du jour et la nuit dans les gémissements et la prière. Il admirait par quelle lutte et quels labeurs il faut traverser les airs et il se souvenait de ce que dit l’Apôtre du prince de la puissance de l’air (Ép 2,2). L’ennemi a pouvoir de combattre et d’empêcher ceux qui montent à travers (les airs). Il faisait donc surtout cette exhortation : " C’est pourquoi prenez l’armure de Dieu, afin de pouvoir résister aux jours mauvais en sorte que l’adversaire soit dans la confusion : n’ayant aucun (mal) à dire de nous " (2 Co 12,2).

Plus tard, il eut une controverse avec quelques visiteurs concernant le passage et le séjour de l’âme après la mort ; la nuit suivante, quelqu’un l’appela d’en haut : " Antoine, lève-toi et regarde. " Il sortit, car il savait à qui il convenait d’obéir ; levant les yeux, il vit un être géant, affreux, redoutable, debout et atteignant les nuées. Des êtres paraissant ailés montaient. Le géant étendait les mains, empêchait les uns ; les autres, volant au-dessus, traversaient, étaient conduits en haut sans être inquiétés. Pour ces derniers, le grand grinçait les dents ; il se réjouissait de voir tomber les autres. Aussitôt Antoine perçut une voix : " Comprends ce que tu vois. " L’esprit lui fut ouvert : il comprit que c’était le passage des âmes, que le géant debout était l’ennemi qui porte envie aux fidèles, règne sur ceux qui se sont soumis à lui et les empêche de passer ; mais ne peut dominer d’en haut ceux qui ne se sont pas laissé persuader par lui. Averti par cette nouvelle vision, il luttait de plus en plus pour progresser chaque jour (1).

Ainsi, pendant les quarante jours qui précèdent l’attribution à l’âme du défunt de ce qui sera son séjour provisoire jusqu’à la Parousie, les démons présentent tout ce qu’elle a pu commettre comme fautes durant sa vie terrestre ; son seul recours est alors le repentir qu’elle a manifesté pour les péchés qui lui sont reprochés, les bonnes œuvres qu’elle a accomplies durant sa vie terrestre et l’intercession de l’Église et des saints. La prière pour les défunts revêt ainsi, dès le moment de leur mort, une grande importance ; elle protège l’âme et la défend contre les entreprises des démons.

LE LIEU DE RAFRAÎCHISSEMENT ET DE REPOS

Si l’âme traverse victorieusement ces postes de péage, si les démons ne trouvent en elle rien qu’ils puissent revendiquer, elle est alors introduite par les anges dans le paradis ou le sein d’Abraham, dans ce " lieu de lumière, de rafraîchissement et de repos, où il n’y a ni douleur, ni larmes ", mais où l’âme, au contraire, jouit en compagnie des saints d’un bonheur ineffable.

Dans un très bel article qu’elle avait consacré à " La béatitude dans l’Orient chrétien " (2), Myrrha Lot-Borodine résumait ainsi l’enseignement de la tradition patristique sur ce séjour des bienheureux :

Requies aeterna : requies beata [repos éternel : repos des bienheureux]. Expression consacrée par l’Église, présentée comme le vœu suprême aux endormis dans le Seigneur, à ces destinées posthumes qui n’ont plus de forme à nos yeux. Expression que l’on doit entendre d’abord au sens d’une cessation de toute activité externe in absolutione corporis [dans la délivrance du corps]. L’image trop familière du sommeil, si proche – en apparence – de la mort, peut prêter à confusion et trahir une réalité autrement singulière et profonde. On devrait y reconnaître plutôt cet état de calme mental, appelé par les Grecs apatheia, ou " impassibilité parfaite ", imitant la divine. D’après saint Maxime qui reprend, en le rectifiant, l’idéal des Alexandrins, c’est là une absence totale de trouble, de cogitation, une stabilité permanente de l’esprit n’aspirant plus au changement. Une tranquillité sereine, la magna tranquillitas (saint Ambroise) régissant l’être simplifié réduit à son essence même, avec la suspension ou l’assoupissement des puissances. Oasis de la Paix, au-dessus de toute paix, celle que le monde ne donne pas, détente et repos au pays de la Consolation : Gloriosa requies futura [le glorieux repos à venir] (saint Ambroise).

Voilà le beatum esse [l'existence bienheureuse] de la première résurrection. Ce repos inaltérable, qui n’exclut ni la conscience ni la vie intérieure, immanente à ce nouveau mode existentiel, est un état éminemment contemplatif dont le cœur reste le symbole. L’Écriture l’assimile au repos divin de la Genèse. Sur son modèle, en effet, le Créateur institua jadis le sabbat d’Israël, prototype du sabbatisme paradisiaque. L’auteur de l’Épître aux Hébreux, en reprenant l’antique menace du Seigneur courroucé contre la race infidèle : " Ils n’entreront pas dans mon repos " (Ps 94,11), ajoute aussitôt : " Il y a donc un repos du sabbat réservé au peuple de Dieu. Car celui qui entre dans le repos de Dieu se repose de ses œuvres, comme Dieu s’est reposé des siennes " (He 14,19). Comparaison illuminatrice, que l’on retrouve dans l’admirable office orthodoxe du Samedi de la Passion, ce " sabbat des sabbats " où le Christ au Sépulcre entra dans le repos béni du triduum, ayant achevé son œuvre salvifique. Et voici la haute parole ultime de 1’Apocalypse : " Oui, dit l’Esprit, qu’ils (les saints) se reposent maintenant, car leurs œuvres les suivent " (Ap 14,13). Parole qui signifie la fin de tout travail, en tant que peine ou servitude. Et ailleurs, le lin pur dont sera revêtue toute l’Église triomphante, ce sont les œuvres mêmes des Saints (Ap 19,8). Pareilles aux lys évangéliques, qui ne tissent ni ne filent, les âmes quiescentes s’épanouissent, embaumées super omnia aromata [au-dessus de tout parfum] par leurs vertus.

Elles s’épanouissent dans la libertas paradisi [liberté du paradis] en l’union au Christ qui les porte en Lui. C’est l’harmonie bienheureuse, l’accord de résolution, le non turban de la requies aeterna [l'imperturbabilité du repos éternel], ce dernier qualificatif impliquant une autre optique du temps, incompatible avec la nôtre : la durée sans durée ou sans succession d’états. Quiétude qui présuppose le non posse peccare [l'incapacité de pécher] de la perfection, enfin atteinte avec la similitudo [la ressemblance (à Dieu)]. Perfection du vouloir et du pouvoir, infiniment supérieure à celle des ancêtres, encore en devenir. Et avec elle, ce sera l’offrande totale de l’imperturbatus amor [l'amour sans faille], l’agapé divine et la joie perdurable du vacare Deo [Nom de Dieu] que seuls connaissent et goûtent pleinement ceux qui, ayant mûri et porté leur fruit terrestre, s’infusent au silence des dons célestes. Telle l’épouse du Cantique, l’âme quiescente fait entendre l’aveu secret de sa vigile : Ego dormio sed cor meum vigilat [Je dors mais mon coeur veille - Ct 5,2]. Sommeil mystique de la micra anastasis [la " petite " ou première résurrection] (3).

Entre les saints et le monde des vivants, aucune communication " naturelle " ou de type spirite ne peut être légitimement établie (cf. supra). Mais entre les élus et l’Église terrestre, un autre mode de communication, purement spirituel, mais non moins réel, existe. Dans la prière, nous pouvons nous adresser à eux ; ils peuvent nous assister constamment. Entre la liturgie céleste qu’ils célèbrent avec les anges et nos liturgies terrestres, il existe une mystérieuse compénétration qu’évoquent les mosaïques et les fresques de nos églises.

Mais quel que soit le bonheur dont jouissent ainsi les saints, ils sont encore sous le signe de l’attente. Leur béatitude ne sera parfaite qu’au jour du retour du Christ et de la résurrection finale.

L’HADÈS

Quant aux pécheurs qui n’ont pu franchir victorieusement l’épreuve des " postes de péage " parce que leur repentir n’avait pas été suffisant et leurs bonnes œuvres trop rares, il vont dans un lieu de souffrance où ils sont tourmentés par les démons. Mais ici encore, la vision des Pères de l’Église diffère de celle qui a prévalu en Occident au Moyen Âge.

En premier lieu, cette souffrance n’a pas un caractère d’expiation et de " satisfaction " pénale temporaire. Le défunt ne peut plus rien pour lui-même, et sa souffrance ne peut en aucune manière contribuer à sa délivrance. Il n’est pas condamné à une peine plus ou moins longue, à l’issue de laquelle il serait infailliblement sauvé. Il n’est pas " au purgatoire ", mais dans l’Hadès, aux enfers, et son tourment, par lui-même, ne peut avoir de fin.

Mais en second lieu, cette souffrance n’a pas nécessairement un caractère définitif. La pensée commune de l’Église ancienne est en effet qu’avant le jugement dernier, les damnés peuvent être sauvés, mais cela, uniquement grâce à la prière des membres de l’Église terrestre. C’est pourquoi la prière pour les défunts revêt, dans la conscience de l’Église ancienne et de l’Église orthodoxe d’aujourd’hui, une extrême importance : il ne s’agit pas seulement en effet de prier pour que leur " temps de purgatoire " soit abrégé, mais pour qu’ils soient délivrés de l’enfer éternel. Toutes les liturgies anciennes de l’Église l’attestent, y compris la liturgie romaine telle qu’elle a été en vigueur jusqu’à une date récente : jamais, dans sa prière pour les défunts, l’Église n’a demandé la " délivrance des âmes du purgatoire " ; toutes les formules liturgiques demandent à Dieu d’être miséricordieux dans son jugement et de délivrer le défunt de la mort éternelle. L’Église prie d’une part pour que les défunts soient protégés par la miséricorde divine lors de leur passage à travers les " postes de péage " et parviennent au paradis, et d’autre part, s’ils sont déjà condamnés, pour que Dieu les sauve dans sa miséricorde.

LE RETOUR DU CHRIST À LA FIN DES TEMPS

L’objet de l’attente ardente de l’Église, des vivants et des défunts (qui sont aussi des vivants) est le retour du Christ. La fin des temps ne doit pas être conçue par le chrétien comme une catastrophe à redouter, mais comme la victoire définitive du bien sur le mal, de Dieu et de son règne sur le Malin et sur tous ses alliés. La Parousie est la réponse chrétienne au problème du mal. Elle sera l’accomplissement définitif du mystère de Pâques, l’ultime passage de la croix des épreuves terrestres (et celles des derniers temps, la " grande tribulation " eschatologique sera redoutable pour l’Église), à la joie radieuse de la résurrection.

C’est dans cette perspective que nous devons envisager le jugement dernier. Comme tous les " jugements " divins dans la Bible, il sera essentiellement un acte de délivrance et de salut. Ceux qui seront condamnés, ce sont ceux qui se seront volontairement identifiés aux puissances du mal, à l’opposition au règne de Dieu, à son dessein de salut et de bonheur infini pour ses créatures. À leur défaite définitive s’oppose la victoire de tous ceux qui auront accepté d’être sauvés, d’être aimés et d’aimer Celui qui les a aimés : " Efforçons-nous donc avant tout de porter en nous la marque et le sceau du Seigneur Car au temps du Jugement, quand paraîtra la rigueur de Dieu " (cf. Rm 11,22), quand toutes les tribus de la terre et Adam tout entier seront rassemblés, quand le pasteur appellera ses brebis, tous ceux qui porteront sa marque reconnaîtront leur pasteur, et le pasteur reconnaîtra ceux qui porteront son sceau spécial. Et il les rassemblera de toutes les nations. Car " les siens entendent sa voix et vont derrière lui " (Jn 10,27). Le monde, en effet, se verra partagé en deux : d’un côté, le sombre troupeau qui ira au feu éternel ; de l’autre, le troupeau resplendissant de lumière, qui sera conduit vers son héritage céleste. Or c’est précisément ce que nous possédons dès maintenant dans notre âme, qui brillera alors, se manifestera et revêtira nos corps de gloire.

Au mois de xanthique, les racines enfouies dans la terre produisent chacune ses propres fleurs et ses propres fruits avec leur beauté, et elles fructifient. Les bonnes racines et celles qui portent des épines deviennent manifestes. C’est ainsi qu’en ce Jour-là chacun révélera par l’éclat de son corps ses actions passées ; le bien comme le mal seront manifestés. C’est en cela en effet que consistent tout le jugement et la rétribution (4).

L’APOCATASTASE

Le terme d’apocatastase est un terme grec qui signifie la restauration d’un état antérieur, le retour à une situation originelle. Appliqué à l’eschatologie chrétienne, il exprime une théorie selon laquelle, à la fin des temps, tout l’univers créé serait rétabli dans son harmonie originelle et tous seraient sauvés, y compris les damnés et les démons.

Cette conception se rattache à la vision " mythique " du cosmos élaborée par Origène (v. 185 – v. 254). Celui-ci pensait qu’à l’origine, Dieu avait créé un univers composé d’êtres purement spirituels ; faisant un mauvais usage de leur liberté, tous – sauf l’âme du Christ – seraient tombés plus ou moins gravement, et auraient alors été revêtus de corps plus ou moins " épais ", et seraient ainsi devenus anges, hommes ou démons. À la fin des temps, après des purifications successives, tous reviendraient à leur condition première et reformeraient l’hénade originelle, c’est-à-dire l’unité primitive des créatures spirituelles.

Cette conception du salut universel, qui nie l’éternité de l’enfer, méconnaît à la fois l’insondable mystère de l’amour de Dieu, qui transcende toutes nos conceptions rationnelles ou sentimentales, et le mystère de la personne humaine et de sa liberté. L’amour de Dieu implique un total respect de ses créatures, allant jusqu’à une " impuissance volontaire " devant le refus éventuel de leur liberté. Les textes de l’Écriture nous obligent à maintenir les deux affirmations antinomiques de la totale victoire de Dieu sur le mal à la fin des temps, et de la possibilité de la damnation éternelle, la seconde ne pouvant être que l’envers de la première. Seul convient ici le silence de l’intellect devant le mystère.

C’est pourquoi la doctrine de l’apocatastase, acceptée par saint Grégoire de Nysse et, plus tard, par les grands mystiques syriens Isaac de Ninive et Joseph Hazzaya, a été condamnée en 553 par le Ve Concile œcuménique, en même temps qu’un certain nombre d’éléments de la doctrine d’Origène, réduite en système par des disciples tardifs. Ce rejet de l’affirmation du salut universel par la tradition orthodoxe n’interdit évidemment pas l’intercession ardente pour le salut de tous et l’espérance en leur conversion finale.

L’ÉPECTASE

Une question peut encore être posée au sujet de la béatitude éternelle des élus : celle-ci doit-elle être conçue comme une contemplation immobile et rassasiante, ou peut-elle comporter une croissance, une découverte sans cesse renouvelée d’une Réalité inépuisable ?

L’un des aspects les plus originaux de la pensée de saint Grégoire de Nysse est sa doctrine de l’épectase, selon laquelle la divinisation de l’homme, ici-bas et dans l’éternité, implique un progrès et une tension sans fin, qu’illustre l’image du coureur de l’Épître aux Philippiens (3,13) : " Oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l’avant, tendu de tout mon être (épecteinomenos) d’où le terme d’épectase) et je cours vers le but... " Comme l’explique Jean Daniélou, l’un des meilleurs connaisseurs du grand Cappadocien :

Il y a à la fois pour l’âme un aspect de stabilité, de possession, qui est la participation qu’elle a à Dieu – et de l’autre un aspect de mouvement qui est l’écart toujours infini de ce qu’elle possède de Dieu et de ce que Dieu est... La vie spirituelle est ainsi une transformation perpétuelle de l’âme en Jésus Christ sous forme d’une ardeur croissante, la soif de Dieu augmentant à mesure qu’il est davantage participé, et d’une stabilité croissante, l’âme s’unifiant et se fixant toujours davantage en Dieu (5).

Sans retenir l’idée d’une croissance dans la béatitude, de nombreux auteurs de l’époque patristique – saint Maxime le Confesseur en particulier – ont utilisé le thème du désir, de l’absence de satiété au sein même de la vision de Dieu pour exprimer l’éternelle nouveauté de la joie des élus. On en retrouve l’écho, en Occident, chez un Grégoire le Grand. Il s’agissait pour lui de concilier deux affirmations antinomiques de l’Écriture : " Les anges désirent fixer sur lui leurs regards " (1 P 1,12) ; et : " Dans le ciel leurs anges voient sans cesse la face de mon Père qui est dans les cieux " (Mt 18,10) :

Si l’on compare ces deux assertions, on constatera qu’elles ne se contredisent en rien. Car les anges, tout à la fois, voient Dieu et désirent le voir ; ils ont soif de le contempler et ils le contemplent. S’ils le désiraient sans jouir de l’effet de leur désir, ce désir stérile serait cause d’anxiété, et l’anxiété de souffrance. Mais les anges bienheureux sont éloignés de toute souffrance d’anxiété, puisque souffrance et béatitude sont incompatibles... Pour qu’il n’y ait donc pas d’anxiété dans le désir ils sont rassasiés tout en désirant, et pour que le rassasiement n’entraîne pas de dégoût, ils désirent tout en étant rassasiés... il en sera de même pour nous quand nous viendrons à la source de Vie : nous éprouverons avec délices, tout ensemble, soif et rassasiement (6).

Brochure édité par le
Monastère Saint-Antoine-le-Grand,
26190 St-Laurent-en-Royans, France.
Reproduit dans la revue Le Chemin, no. 33 (1996).
Reproduit avec l'autorisation de l'Archimandrite Placide.


NOTES

(1) S. Athanase d’Alexandrie, Vie de saint Antoine, c. 65-66.
(2) Myrrha Lot-Borodine, " La béatitude dans l’Orient chrétien ", dans Dieu Vivant, 15 (1950), pp. 85 ff.
(3) Idem., pp. 106-107.
(4) Macaire d’Égypte, Homélies spirituelles, 12, 13-14, (" Spiritualité orientale ", n° 40), Abbaye de Bellefontaine, 1984, p. 170.
(5) J. Daniélou, Platonisme et théologie mystique, Paris, 1944, pp. 305-307.
(6) S. Grégoire le Grand, Morales sur Job, 18,54,91 ; PL 76, 94ac.


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Dernière mise à jour : 16-08-02