Souffrance, Mort et Resurrection

Fresque de la Résurrection du Christ : La Descente aux Enfers

La Résurrection du Christ :
La Descente aux Enfers

Fresque, Monastère Saint-Antoine-le-Grand (Vercors)

PARLER DE LA MORT AUX MOURANTS

par Mgr Antoine (Bloom),
Métropolite de Souroge

Le métropolite Antoine de Sourage (Antoine Bloom) (1914-2003 ) fut évêque de l’Église orthodoxe russe en Angleterre. Le texte qui suit est un extrait de la transcription de la période de questions après une conférence prononcée par Mgr Antoine sur le sujet « Comme un vivant revenu d’entre les morts ». (Voir le texte de cette conférence au Bulletin « Lumière du Thabor », No 42, septembre 2012) et à la page Mgr Antoine (Bloom).

Question : Je suis étudiant en médecine, en contact avec beaucoup de personnes qui vont mourir sans le savoir ou en refusant de le savoir. Qui peut être mon rôle en tant que chrétien, étant donné que je suis moi-même encore incapable de vivre chaque moment comme le dernier ?

Mgr Antoine : On ne peut répondre en quelques phrases, car il n’y a pas de recette précises. Du reste, le problème du mourant ne se pose pas uniquement au médecin et au prêtre, mais à tout l’entourage. Dans cette situation et ces relations complexes, où le mourant doit être préparé à se détacher de la terre pour entrer dans la vie éternelle, il n’y a personne qui soit tenu par fonction d’intervenir. Le premier problème c’est : faut-il dire à une personne que la mort la guette ? Je crois qu’on ne peut pas jeter au visage d’une personne une assertion de ce genre sans le nuancer. Dire à quelqu’un qui n’y est nullement préparé : « Vous allez mourir », risque de le jeter dans un désespoir dont vous serez incapable de le tirer. Ne rien dire du tout, c’est vouer à l’inconscience une personne qui a droit à sa propre mort. Il faudrait d’abord nous rendre compte dans ce domaine que nous ne préparons pas les êtres à mourir, mais à entrer dans la vie éternelle. Ce n’est donc pas de mort, mais de vie qu’il faut parler au début.

Je voudrais vous donner un exemple. J’ai connu quelqu’un qui, atteint d’un cancer, a été hospitalisé. Il ne savait pas encore que la mort était là, toute proche, alors que son entourage le savait. « Que faire, me dit-il, je suis malade, je ne peux plus servir rien. » Je lui réponds : « Souvenez-vous, je vous ai entendu dire pendant dix ans que votre rêve était que la vie se ralentisse pour que vous ayez le temps de vous reprendre, de vous approfondir. Vous ne l’avez jamais fait. Dieu le fait pour vous : vous êtes malade, vous n’avez aucune responsabilité. Réfléchissez, revoyez votre vie tout entière. » « Mais dans quel sens le faire ? » me dit-il. Alors je lui ai expliqué que la maladie, comme la mort, dépend de facteurs multiples, physiques, mais aussi moraux. « Il y a des pensées négatives, des dispositions d’âme qui tuent : le ressentiment tue, la jalousie tue. Bien d’autres puissances détruisent en nous la vitalité et en fin de comptes la vie même. Repensez donc votre vie, faites la paix avec tous ceux qui, autour de vous, sont tendus à votre égard, dégagez-vous de tout ressentiment, de toute haine, de toute culpabilité, de tout ce qui est destructeur en vous. Ensuite, allez dans le passé et, là aussi, faites la paix. »

Au bout de plusieurs semaines cet homme m’a dit : « Savez-vous, c’est étrange. Je suis de plus en plus faible, je me sens mourir, et je ne me suis jamais senti aussi vivant. » Nous avons continué la réflexion et, plus tard encore, il m’a dit : « J’ai toujours pensé que la vie dépendait de moi, de l’intégrité de mon corps. Or, moins j’ai de vigueur dans le corps, plus je me rends compte que je suis une personne, indépendante de cet état physique. Je vis, tandis que mon corps se meurt. » C’est alors que nous avons commencé à parler de sa mort, et il est entré dans la mort comme pour dépasser le mourir dans le vivre. Il est entré dans la mort en se sentant tellement vivant (malgré la mort de son corps) qu’il n’avait plus peur de mourir. Il savait que la vie était en lui et qu’il ne dépendait plus que de Dieu. À ce moment-là, on peut parler de la mort, mais jeter au visage de quelqu’un une phrase comme : « Vous vous rendez compte, c’est un cancer, vous allez en mourir », est quelque chose d’inhumain et d’erroné.

Qui doit faire tout cela ? C’est la personne qui est la plus proche du mourant. Ce peut être le médecin, ou une infirmière, ou la femme de ménage, ce peut être la femme ou le mari, un ami, n’importe qui. Le prêtre aussi, évidemment. Mais personne de par sa fonction : seulement de par sa situation concrète par rapport au mourant – ceci est d’une immense importance. Et aussi, une personne qui sera prête à ne pas fuir, mais à accepter les conséquences de ce qu’elle aura dit.

Si vous venez vers un malade, vous asseyez à son chevet et lui dites, d’une façon ou d’une autre, abruptement ou peu à peu, qu’il doit faire face à la mort, il faut que vous ayez le courage de rester à ses côtés tout le temps qui sera nécessaire. Entre l’instant où vous aurez porté ce coup et l’instant où la personne ainsi avertie se sera reprise, vous devez rester là. Porter le coup et dire : « Je vous quitte pour un instant, je vous apporte une tasse de thé », c’est laisser quelqu’un seul, abandonné en face de la mort, et ce peut être plus que cet homme n’est capable de supporter sans être profondément blessé ou brisé. Il faut savoir rester aux côtés de cette personne, un instant ou des heures, jusqu’à ce qu’elle émerge de nouveau à la vie. Il faut savoir aussi revenir et parler encore de la mort.

L’une des raisons pour lesquelles je pense qu’il faut parler à une personne de la mort, une fois qu’on l’a préparée, non à mourir, mais à vivre autrement, ce n’est pas seulement qu’il s’agit de la vérité – cela tombe sous le sens – mais parce qu’il arrive un moment où la personne qui doit mourir sait que la mort vient. Si on ne lui dit rien, alors, elle se trouve emprisonnée dans un mensonge. Elle n’ose pas dire à ceux qui l’entourent : « Cessez donc cette comédie, vous savez que je meurs. » Et les autres n’osent pas non plus lui parler. La solitude peut ainsi devenir plus pesante au mourant que la conscience de la mort qui vient. Cela, j’en suis certain, je l’ai vu, je l’ai éprouvé d’une façon très proche. Il faut briser cette gangue, rompre ce cercle de fer qui rend la maladie et la mort bien plus difficiles.

Pendant sa dernière maladie, ma mère savait qu’elle allait mourir parce que je le lui avais dit. Deux fois elle m’a dit : « Comme c’est étrange, je meurs et jamais nous n’avons été aussi heureux ensemble. » Le fait de vouloir faire de chaque geste et de chaque phrase ce chef-d’œuvre où la vie culminerait si la mort venait au même instant avait sans doute donné à notre vie, au cours des trois années de la maladie de ma mère, une profondeur jamais atteinte auparavant.

Cela, je crois que nous pouvons le faire à l’hôpital, ou en médecine générale, quand nous allons voir des malades. J’ai eu l’occasion de côtoyer ainsi des malades pendant quinze ans, et je ne parle pas à la légère. Je dirai donc à notre étudiant en médecine qu’il doit apprendre à ne pas avoir peur de la vérité, mais qu’il doit apprendre à communiquer une présence, à donner à celui qui va mourir la certitude qu’il y aura quelqu’un à côté de lui jusqu’au dernier moment et au-delà de ce dernier moment apparent de la mort. Lorsque le mourant tombe dans l’inconscience, il ne faut pas dire : « Maintenant il ne se rend compte de rien, nous pouvons le laisser mourir dans son coin. »

Je me rappelle, pendant la guerre, d’un soldat qui était tombé dans l’inconscience ; le jeune pasteur qui s’occupait de lui disait, en larmes dans le couloir : « Je ne peux plus rien pour lui, il ne m’entend pas, il ne peut plus me répondre. » Je lui ai dit : « Vous ne savez pas ce qu’il entend, ce qui peut l’atteindre. Rentrez dans sa chambre, asseyez-vous près de lui et lisez-lui l’Évangile de résurrection de Lazare. » Il est entré, il a lu, puis il a lu les quatre Évangiles parce que cette inconscience a duré des jours. Or, avant de mourir, ce soldat est revenu à lui, et il a dit au pasteur : «  e n’ai jamais pu vous faire signe, mais j’ai tout entendu. » Tout ce que nous pouvons faire, c’est donc de partager. Mais nous ne devons jamais essayer d’échapper à notre propre angoisse en oubliant que l’autre est dans une angoisse infiniment plus grande.

Contacts, Vol. 27, No 89, 1975.


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Première mise en ligne : 24-08-12.