Mère de Dieu

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Prières près du lac

par Mgr Nicolas Vélimirovitch
(Saint Nicolas de Jitcha et d'Ohrid)

Mgr Nicolas Vélimirovitch

 


Qui est-ce qui me regarde
Qui m’a placé sur ce nid de vers
Bénis mes ennemis, Seigneur
Seigneur, mystère très doux de mon âme
À genoux, peuples et tribus, devant la magnificence de Dieu
De la langue tacite et de l’esprit contemplatif


Qui est-ce qui me regarde

Qui est-ce qui me regarde
à travers l’ensemble des étoiles du ciel
et des créatures qui peuplent la Terre ?
Couvrez-vous les yeux, ô étoiles et créatures ;
n’abaissez pas votre regard sur ma nudité ;
la honte me tourmente bien assez
par mon propre regard sur moi-même !

Qu’y a-t-il à voir ?
Quoi d’autre qu’un arbre de vie,
maintenant réduit à une ronce en bord de route,
qui se pique autant qu’elle pique les autres ;
quoi d’autre, sinon une flamme céleste recouverte de boue,
une flamme qui ne donne aucune lumière,
mais qui ne s’éteint pas.
Laboureurs, ce n’est pas votre labour qui importe,
mais bien le Seigneur qui regarde.
Chanteurs, ce n’est pas votre chant qui compte
mais bien le Seigneur qui écoute.
Dormeurs, ce n’est pas votre sommeil qui importe,
mais bien le Seigneur qui éveille.
Ce ne sont pas les poches d’eau
dans les rochers en bordure du lac qui importent,
mais le lac lui-même.

Qu’est-ce que le temps qui passe pour le genre humain,
sinon cette vague qui vient mouiller
le sable brûlant de la rive,
puis regrette d’avoir quitté le lac,
quand, ce faisant, elle s’est asséchée ?

Ô étoiles, ô créatures,
ne posez pas vos yeux sur moi,
mais posez-les sur le Seigneur ;
lui seul a le don de Vue :
Regardez-le et vous vous verrez vous-mêmes,
dans votre propre maison.
Que voyez-vous quand vous me regardez ?
Un portrait de votre exil ?
Un miroir de vos existences éphémères ?

Ô Seigneur, mon beau voile
aux séraphins d’or brodés, recouvre ma face,
comme le fait le voile d’une veuve.
Reçois mes larmes
dans le foisonnement des peines
de toutes tes créatures.
Ô Seigneur, toi ma beauté,
viens et visite-moi,
afin que je n’aie plus honte de ma nudité,
et que les nombreux regards assoiffés posés sur moi
puissent rentrer chez eux rassasiés.


Qui m’a placé sur ce nid de vers ?

Qui m’a placé sur ce nid de vers ?
Qui m’a enseveli dans la poussière,
au voisinage des serpents,
comme appât pour les vers ?
Qui m’a rejeté de la haute montagne
me destinant à devenir compagnon
des hommes sanguinaires et sans Dieu ?
Mon péché et ta justice, ô mon Seigneur :
Mon péché s’étend
depuis la création du monde ;
il court plus vite que ta justice.

Je compte les péchés
qui me suivent tout au long de ma vie,
de celle de mon père
et depuis le début des temps,
et je dis : en vérité la justice du Seigneur
se nomme miséricorde.
Je porte les blessures de mes pères,
des blessures que je préparais moi-même,
alors que j’étais encore dans le sein de mes pères,
et aujourd’hui toutes ces blessures
apparaissent sur mon âme,
comme les taches sur la peau de la girafe,
comme un manteau fait de scorpions féroces qui me piquent.

Aie pitié de moi Seigneur,
ouvre les portes du barrage
qui retient le fleuve céleste de ta grâce,
lave-moi de la lèpre qui m’afflige,
afin que purifié de cette lèpre
je puisse proclamer ton nom devant les autres lépreux,
sans qu’ils se moquent de moi.
Au moins relève-moi d’une tête
au-dessus du miasme pourri de ce nid de vers,
afin que je puisse respirer le parfum céleste et revenir à la vie.
Au moins relève-moi à la hauteur d’un palmier,
afin que je puisse rire au nez des serpents
qui s’en prennent à mes talons.

Ô Seigneur, si de toute ma vie sur terre
je n’ai engendré qu’une seule bonne action,
pour l’amour de cette seule bonne action,
délivre-moi du compagnonnage
des hommes sanguinaires et sans Dieu.

Ô Seigneur, mon espérance dans le désespoir ;
Ô Seigneur, ma force dans la faiblesse ;
Ô Seigneur, ma lumière dans les ténèbres ;
Place un seul doigt sur mon front et je serai relevé.
Ou, si mon impureté te rebute,
laisse un seul rayon de la lumière de ton royaume
se poser sur moi et me relever.
Relève-moi de ce nid de vers,
Ô mon Seigneur Bien-Aimé !


Bénis mes ennemis, Seigneur

Bénis mes ennemis, Seigneur ;
ainsi que moi-même je les bénis et ne les maudis pas.
Mes ennemis m’ont poussé vers toi plus que mes amis.
Car mes amis m’ont attaché à la terre, alors que les ennemis m’ont libéré de la terre
et ils ont détruit toutes mes ambitions mondaines.
Mes ennemis ont fait de moi un étranger en ce monde
et un habitant superflu de la terre.
Ainsi qu’une proie trouve un abri plus profond que l’animal non traqué,
ainsi moi-même j’ai trouvé l’abri le plus sûr, étant réfugié sous ton Tabernacle,
là où ni amis ni ennemis ne peuvent tuer mon âme.

Bénis mes ennemis, Seigneur,
ainsi que moi-même je bénis mes ennemis et je ne les maudis pas.
Eux, plus que moi-même, ont confessé mes péchés au monde ;
ils m’ont puni, lorsque j’hésitais à me punir moi-même ;
ils m’ont tourmenté, lorsque je cherchais à fuir les souffrances ;
ils m’ont critiqué, lorsque je me flattais ;
ils m’ont craché à la figure, lorsque j’étais arrogant.

Bénis mes ennemis, Seigneur,
ainsi que moi-même je bénis mes ennemis et je ne les maudis pas.
Quand je me croyais sage, ils m’ont appelé stupide ;
quand je me croyais puissant, ils se sont moqués de moi ;
quand je prétendais diriger les gens, ils m’ont relégué à l’arrière-plan ;
quand je m’empressais de m’enrichir, ils m’en ont empêché de main forte ;
quand je souhaitais dormir paisiblement, ils m’ont réveillé de mon sommeil ;
quand je voulais me construire une maison pour une vie longue et tranquille,
ils l’ont démolie et m’en ont chassé.
Mes ennemis m’ont véritablement détaché de la terre
et ils ont tendu mes mains vers la frange de ton vêtement.

Bénis mes ennemis, Seigneur,
ainsi que moi-même je bénis mes ennemis et je ne les maudis pas.
Bénis-les et multiplie-les ;
multiplie-les et rends-les encore plus acharnés contre moi,
afin que ma fuite vers toi soit sans regard en arrière,
afin que toute ma confiance dans les hommes soit dispersée
comme fil d’araignée dans le vent ;
afin que la paix totale commence à régner sans partage en mon âme ;
afin qu’en mon cœur meurent mes fautes jumelles, l’arrogance et la colère ;
afin que je puisse amasser tout mon trésor dans le ciel ;
afin que je puisse être libéré de mon aveuglement,
qui m’a tant enlacé dans un effrayant tissu d’illusions.
Mes ennemis m’ont appris à connaître ce que peu savent :
nous n’avons d’autres ennemis que nous-mêmes.
Il haït ses ennemis, celui seul qui n’a pas reconnu
qu’ils ne sont pas des ennemis, mais des amis impitoyables.
Il m’est difficile à dire qui m’a fait le plus de bien ou de mal :
mes amis ou mes ennemis.

Ainsi, Seigneur, bénis et mes amis et mes ennemis.
L’esclave maudit les ennemis, car il ne comprend pas.
Mais le fils les bénit, car il comprend.
Car le fils sait que ses ennemis ne peuvent atteindre à sa vie ;
ainsi il marche libre au milieux d’eux
et il prie Dieu pour eux.


Seigneur, mystère très doux de mon âme

Seigneur, mystère très doux de mon âme,
comme ce monde est léger
quand avec toi sur la balance je le soupèse !
D’un côté de la balance, un lac d’or fondu,
et de l’autre, un nuage de fumée.
Tous mes soucis, avec mon corps et ses crampes folles
de douceur et d’amertume, que sont-ils sinon fumée,
sous laquelle nage mon âme dans le lac d’or ?
Comment confesser aux hommes le mystère,
que je regarde à travers les cercles de tes archanges ?

Comment parler en fragments de la totalité ?
Comment les ongles sur les doigts comprendraient-ils la circulation du sang dans le corps ?
Vraiment, il est pénible pour celui qui reste sans voix
de parler à ceux qui sont assourdis par le vacarme.

La naissance fut d’abord, puis la création.
De la même façon que naît la pensée prodigieuse
en l’homme, imperceptiblement et mystérieusement,
et que la pensée engendrée est crée,
ainsi est né imperceptiblement et mystérieusement
en toi l’Homme universel, le Fils unique de Dieu,
qui, ensuite, créa tout ce que Dieu pouvait créer.

Dans la quiétude de ta virginité,
par l’action du Saint-Esprit, le Fils a été engendré.
C’est la naissance de Dieu d’en-haut.
« Au Ciel comme ici-bas », disaient les Anciens.
Ce qui fut dans les Cieux fut aussi sur la terre.
Ce qui fut dans l’éternité fut aussi dans le temps.

Tu m’es cher, ô mon amour,
car tu es pour moi un mystère.
Et tout amour brûle et ne se consume pas
tant que le mystère demeure.
Si le mystère est dévoilé, l’amour est consumé.
Je te jure l’amour éternel
comme tu me jures le mystère éternel.

Tu t’es revêtu de sept cieux :
Tu t’es trop profondément caché des yeux de tous.
Quand bien même tous les soleils se déverseraient
dans un seul œil, ils ne parviendraient pas
à brûler tous tes voiles.
Tu ne te caches pas exprès, Seigneur Très Haut,
mais à cause de notre imperfection.
Une créature dissociée et broyée ne peut te voir.
Seul à celui qui avec toi ne fait plus qu’un
tu ne te caches pas.
À celui pour qui le mur entre le Moi et le toi
est détruit, tu ne te caches pas.

Seigneur, ô mystère très doux de mon âme,
comme ce monde est léger
quand je le soupèse avec toi dans la balance !
D’un côté de la balance un lac d’or fondu,
et de l’autre un nuage de fumée...


À genoux, peuples et tribus, devant la magnificence de Dieu !

À genoux, peuples et tribus,
devant la magnificence de Dieu !
Vous tombez prestement à genoux
devant vos supérieurs, et aux pieds du Tout-Puissant
vous rechignez à le faire !

Vous dites : « Le Seigneur ne va tout de même pas
nous châtier, nous qui sommes si petits ?
S’il nous avait créés plus grands et plus forts,
il aurait pu nous châtier !
Mais vois : nous sommes à peine plus grands
que le buisson d’épines le long de la route
au regard de l’univers tumultueux
qui est autour de nous,
et toi, tu nous menaces du châtiment de celui
qui est incomparablement plus grand que nous ? »

Insensés ! Quand vos supérieurs vous invitent
à faire le mal jusqu’à secouer l’univers,
vous ne dites pas alors que vous êtes trop petits !
Vous ne vous déclarez faibles
et petits que pour les bonnes œuvres...

Bien que petits à première vue,
vous êtes inscrits sous un grand nom
dans le livre de la Providence !
Votre aïeul avait une grandeur d’archange
et son visage rayonnait comme celui d’un archange.
C’est pourquoi il vous a été concédé
soit une récompense d’archange
soit un châtiment d’archange.

Quand dans le cœur de votre aïeul
s’est introduit subrepticement le désir
de connaître les choses en dehors du Créateur,
son visage d’archange s’est assombri
comme la terre et sa grandeur s’est brisée en particules.
Sa semence est en vous.
Car il a voulu connaître les particules,
afin d’y entrer, de les goûter, et de les observer,
et en particules il s’est brisé.
Toutes les particules, tous les êtres petits, trop petits,
doivent s’unir et se détourner de la terre
pour faire face au Créateur,
pour que votre aïeul à l’apparence d’archange
se rétablisse et que sa face de nouveau resplendisse
comme l’éclat du miroir tourné vers le soleil.

Mon Seigneur et mon Créateur,
rétablis l’homme comme tu le créas tout d’abord !
Tel qu’il est, l’homme n’est pas ton œuvre !
Tel qu’il est, l’homme est le résultat
de sa propre création.
Son nom est « maladie »,
or la maladie peut-elle provenir de tes mains ?
Son nom est « crainte »,
or la crainte peut-elle provenir de l’Intrépide ?
Son nom est « méchanceté »,
or la méchanceté peut-elle provenir
de celui en qui n’est nulle méchanceté ?

Remplis-moi de toi, ô ma santé !
Remplis-moi de ta lumière du matin éternelle !
Et de moi s’en iront maladie,
crainte et méchanceté,
comme le marais s’assèche au soleil
et devient un champ fertile !


De la langue tacite et de l’esprit contemplatif

De la langue tacite et de l’esprit contemplatif
tu te rapproches, époux de mon âme,
ô Esprit Très Saint.

De la langue parlée tu te caches,
comme des lacs houleux le cygne.
Tel un cygne tu nages dans le silence
de mon cœur et tu le rends fertile.

Mes voisins, arrêtez avec votre sagesse terrestre !
La sagesse est engendrée et non point créée.
Comme la sagesse naît en Dieu,
elle naît aussi en terre.
La sagesse engendrée est créée,
mais elle ne se crée pas elle-même.

De votre intelligence vous vous vantez, vantards !
Qu’est-elle, votre intelligence,
sinon une mémoire multiple ?
Et puisque vous mémorisez beaucoup,
comment n’avez-vous pas retenu
les instants de la naissance miraculeuse
de la sagesse en vous ?
Je vous entends parfois parler de grandes pensées
qui naissent en vous subitement
et sans un effort de votre part.
Qui les engendre, vous qui êtes si intelligents ?
Comment sans père furent-elles engendrées,
puisque vous reconnaissez ne pas être leur parent ?

En vérité, je vous le dis :
leur père est l’Esprit Très Saint, et leur mère
ce reste de petit recoin virginal dans votre âme,
où l’Esprit Très Saint peut encore entrer.
Ainsi est engendrée toute sagesse
au Ciel comme sur la terre :
de la Vierge et de l’Esprit Très Saint.

Par-delà la virginité de la première hypostase
plane l’Esprit Très Saint,
et fut engendré l’Homme universel, Sagesse de Dieu.

Ce qu’est la virginité du Père au Ciel,
la virginité de la Mère l’est aussi sur la terre.
Ce qu’est l’action de l’Esprit Saint dans le Ciel,
son action l’est aussi sur la terre.
Ce qu’est la naissance de la sagesse au Ciel,
la naissance de la sagesse l’est aussi sur la terre.

Ô mon âme, mon éternel étonnement !
Vois, ce qui eut lieu une fois au Ciel
et une fois sur la terre, aura lieu aussi en toi.
Tu dois devenir une vierge
pour pouvoir concevoir la Sagesse de Dieu.
Être une vierge tu le dois,
pour que l’Esprit Saint te prodigue des caresses.
Tout miracle au Ciel et sur la terre
provient de la Vierge et de l’Esprit.

La vierge enfante une sagesse créatrice.
La femme de mauvaise vie crée
une connaissance stérile.
Seule la vierge peut voir la vérité ;
quant à la femme de mauvaise vie,
elle ne peut que connaître les choses.

Seigneur en Trois Hypostases,
purifie le miroir de mon âme,
et penche ton visage sur elle.
Pour que mon âme se mette à rayonner
de la gloire de son Seigneur.
Pour que la très miraculeuse histoire du Ciel
et de la terre lève les scellés en elle.
Pour qu’elle se remplisse d’éclat
à l’instar de mon lac,
quand par-dessus lui le soleil est suspendu à midi.

« Qui est-ce qui me regarde »,
« Qui m’a placé sur ce nid de vers »,
et « Bénis mes ennemis, Seigneur » -
traduit de l'anglais par le frère Élie Marier.
« Seigneur, mystère très doux de mon âme »,
« À genoux, peuples et tribus, devant la magnificence de Dieu »,
et « De la langue tacite et de l’esprit contemplatif » -
Nicolas Vélimirovitch (Saint Nicolas de Jitcha), Prières sur le lac,
 L'Âge d'Homme, 2005.
 


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Dernière mise à jour : 18-11-07