Mère de Dieu

 Pages de la prière

S. Jean Baptiste

par Igor I. Sikorsky

 

Igor Sikorsky (1889-1972) fut un pionnier russo-américain de l'aviation, inventant et construisant et des aéronefs à voilure fixe et des hélicoptères. Il conçut et pilota le premier avion à plusieurs moteurs en 1913. Après avoir immigré aux États-Unis en 1919, Sikorsky fonda la société Sikorsky Aircraft Corporation en 1923, qui développa un hydravion, permittant à Pan-American Airways de traverser les océans dans les années 1930. En 1939, il conçut le premier hélicoptère viable américain ; la configuration des rotors de ce prototype s’imposa par la suite chez la plupart des constructeurs. Le succès du prototype de 1939 fut suivi de l’hélicoptère R-4, qui en 1942 devint le premier hélicoptère produit en série.

Sikorsky, homme de science et de technologie et un grand industriel, fut un profond croyant, membre de l’Église orthodoxe. Il publia deux livres de spiritualité : un commentaire sur le Notre Père (The Message of the Lord's Prayer) en 1942 ; et Rencontre avec l’Invisible (The Invisible Encounter) en 1947 ; ainsi que plusieurs essais, dont " L’évolution de l’âme " et " À la recherche des réalités supérieures ". Nous présentons ici pour la première fois en français son commentaire sur le Notre Père.


Préface.
La Prière du Seigneur.
Notre Père qui es aux cieux. "
" Que ton nom soit sanctifié. "
" Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. "
      [Où se trouve le royaume de Dieu ?]
      [Triomphe du mal ?]
      [La flamme du Royaume de Dieu.]
      [" Comme au ciel… "]
      [Liberté et ordre de l’univers et chez l’homme]
      [L’enfer et la non-existence]
      [Fini et infini – Lumière et ténèbres – Souffrance et bonheur]
      [La Vie d’ici-bas et la Vie future]
" Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour. "
" Et pardonne-nous nos dettes comme nous pardonnons à nos débiteurs. "
" Et ne nous induis pas en tentation, mais délivre-nous du mal. "
      [Le mal : Analogie entre le monde physique et le monde spirituel]
" Car à toi appartiennent le règne, la puissance et la gloire pour les siècles des siècles. "


Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien, pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à nos débiteurs. Ne nous soumets pas à la tentation mais délivre-nous du mal. Car à toi appartiennent le règne, la puissance et la gloire, pour les siècles des siècles. Amen. (Mt 6, 9-13).

Préface.

Depuis des temps immémoriaux, les hommes ont associé le soleil et les étoiles directement ou de manière figurée à l’idée de la Providence divine. La puissance solaire, source de lumière et de vie, ainsi que la calme et mystérieuse beauté des étoiles apparaissaient comme un reflet des voies et de la volonté de Dieu. Pendant des milliers d’années, l’humanité a essayé de lire et d’interpréter ce message céleste. Un enfant ou une âme humaine primitive comprendrait ce message à sa façon. Il serait impressionné par la calme simplicité dans laquelle il percevrait une grandeur solennelle et mystérieuse. Un contemporain qui essaierait d’étudier et de réfléchir à ce sujet aurait les mêmes sentiments, mais il réaliserait, avec crainte, l’immensité, la splendeur et la puissance dynamique de l’univers-céleste matériel créé par Dieu.

Les idées développées ci-dessus reflètent quelque peu l’impression créée dans ma conscience par la Prière du Seigneur eu égard aux réalités invisibles du monde spirituel. Les phrases brèves consistant en quelque soixante-six mots sont simples et peuvent être comprises par un enfant. Mais lorsqu’on commence à réfléchir et à les analyser attentivement, on réalise petit à petit l’immensité écrasante du message. On comprend alors que la Prière du Seigneur ne dit pas seulement tout ce qu’une créature humaine se doit de demander à son Créateur, mais jette indirectement sa lumière sur plusieurs questions fondamentales, comme le sens de notre vie, ainsi que notre relation à Dieu et à l’univers.

À part le fait que ce soit la prière chrétienne fondamentale de l’Église et de la famille, la Prière du Seigneur s’adresse spécialement à l’homme pour être dite en privé, dans la solitude. Dans les versets qui précèdent immédiatement le texte, nous pouvons lire : " Mais toi, quand tu veux prier, entre dans ta chambre la plus retirée ; verrouille ta porte et adresse ta prière au Père qui est là dans le secret " (Mt 6,6).

Il serait difficile d’insister davantage sur la fait qu’au moins quelques fois, l’être humain doive se retirer dans la solitude, fermer sa porter à toute influence extérieure quand il adresse hardiment ce message spirituel au Créateur de l’univers.

Prenant ces indications au sérieux, j’ai commencé, à un moment de ma vie, à étudier et analyser sérieusement le texte de la Prière afin de comprendre, autant que je le pouvais, la pleine signification de la phrase que je prononçais. Souvent, me promenant seul à travers les forêts ou escaladant les montagnes, je réfléchissais à cette grande prière jusqu’au moment où je commençais à réaliser qu’à côté du sens immédiat de quelques phrases simples en apparence, la Prière comportait indirectement un message de grande et profonde envergure.

Dans les pages qui suivent, j’ai essayé de développer quelques idées personnelles et quelques conclusions à ce sujet.

La Prière du Seigneur.

L’ingénierie électrique moderne sait comment envoyer simultanément plusieurs messages différents en se servant d’un seul fil. De même, le fondateur du christianisme, en plus de sa parole puissante et précise, avait l’admirable capacité de glisser, à souhait, plusieurs sens ou messages en une seule phrase. En guise d’illustration, prenons la discussion qui précède le récit de la parabole des vignerons (Lc 10, 1-8).

Le tragique dénouement de la vie terrestre du Seigneur approchait. La rupture entre lui et ses adversaires était complète ; ils cherchaient toute opportunité pour jeter le discrédit sur lui, et si possible, l’accuser. Un jour qu’il prêchait dans le Temple, les grands prêtres et les anciens s’approchèrent de lui et lui demandèrent par quelle autorité il faisait cela.

L’attaque était habile, probablement bien préparée. Cela se passait dans le Temple même où ses adversaires étaient maîtres et entendaient bien faire valoir leurs droits. Ils se devaient d’exiger une preuve patente de la personne qui prêchait dans le Temple. Ils se targuaient de détenir des accréditations célestes pour agir ainsi. La seule preuve probante pour les personnes rassemblées là aurait été un miracle évident. Moïse avait le pouvoir d’ordonner aux eaux de la Mer Rouge de se retirer, il pouvait faire se fissurer la terre, pour y engloutir les hommes qui osaient mettre son autorité en doute. Josué pouvait arrêter la course du soleil, etc. Ces histoires et d’autres semblables étaient crus au pied de la lettre par les gens de l’époque. On acceptait alors que ces miracles s’étaient vraiment produits ; c’est ainsi qu’un messager céleste devait donc prouver son autorité

Les grands prêtres savaient déjà que le Christ ne faisait jamais usage de son autorité miraculeuse pour prouver son importance personnelle. C’est pourquoi ils pouvaient s’attendre à ce que le Christ soit ne donne pas de réponse, soit qu’il les oblige à entrer dans une dispute théologique avec des adversaires habiles et malhonnêtes, devant un groupe de personnes ignorantes. Cela offrirait à ses ennemis l’occasion de le discréditer et de le dénoncer. Toutefois, ce plan échoua. Le Christ, de fait, ne fit pas usage de ses pouvoirs surnaturels ; il justifia sa position par une simple phrase et mit ses ennemis en déroute à tel point qu’ils n’osèrent même pas continuer la discussion. Cette réplique, elle-même en forme de question, était la suivante : " Le baptême de Jean, d’où venait-il ? Du ciel ou des hommes ? " (Mt 21,21 : Lc 20,4).

Cette phrase était une réponse complète : trois significations géraient les phases différentes de la situation :

1. Le Christ mentionne un témoin, sa qualité dont personne n’aurait osé mettre en question l’autorité et l’intégrité. Jean Baptiste, qui était déjà mort à cette époque, était considéré par les gens de Jérusalem comme un prophète ; cependant on savait que le Baptiste considérait le Christ comme plus grand que lui-même.

2. Certaines personnes, pourtant prêtes à écouter et accepter le Christ, pouvaient avoir été perturbées par les critiques et la méfiance des grands prêtres. La même phrase pourrait leur fournir un autre exemple : celui d’un homme qui prouvait par sa vie et sa mort être un prophète, tout en n’étant pas reconnu par les prêtres.

3. Les adversaires du Christ commencèrent la discussion afin de le discréditer. Par une simple phrase, sous forme de question, le Christ les obligea de répondre ; ce qui changea toute la situation. En se référant à Jean Baptiste, il était de leur devoir de scribes et de prêtres, soit de reconnaître et d’accepter un prophète, soit de le dénoncer comme imposteur. S’ils étaient incapables de faire la différence entre les deux ou s’ils n’avaient pas le courage de dire la vérité, ils prouvaient dans les deux cas qu’ils ne méritaient pas d’être les guides religieux du peuple.

Le Christ avait montré, en de nombreuses occasions, cette capacité remarquable de condenser une vérité vaste ou un message, en une petite phrase. Des expressions comme : " Rendez à César ce qui est à César… ", ou : " Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre ", sont des exemples bien connus, utilisés par des incroyants aussi. On pouvait donc bien s’attendre à ce que dans la prière, qui est une des parties les plus importantes de tout l’Évangile, un message fort et profond y soit inclus. Il semble qu’il n’y ait aucun doute que ce soit le cas.

Me référant à la Prière du Seigneur, je suis un fondamentaliste, prêt à accepter chaque parole et phrase dans leur sens plénier, direct et complet. Il n’y a aucun doute historique au sujet de l’auteur de la prière. Même si nous imaginons que, par accident, la prière n’ait pas été écrite dans le véritable Évangile mais ait atteint l’humanité par quelque source obscure et douteuse, j’ai la conviction qu’il y aurait nombre de chrétiens intelligents et cultivés qui reconnaîtraient immanquablement l’Auteur sur base de la valeur spirituelle suprême et de la puissance de la prière. La prière serait alors tout simplement acceptée comme d’origine humaine ou surhumaine, selon notre reconnaissance de l’Auteur. Et nous serions biens inspirés de prendre chaque mot et chaque phrase dans le sens le plus direct et précis que nous sommes capables de comprendre.

L’importance universelle et remarquable de la prière est bien connue. Des centaines de millions de personnes la répètent chaque jour. Pour des millions, la Prière du Seigneur est sans doute le seul lien avec la religion. Pour nombre de personnes, en exil ou persécutées, qui ne disposent pas de la Bible et ne peuvent pas s’assurer d’une guidance nécessaire auprès d’un ami religieux, la prière mémorisée depuis l’enfance peut devenir le seul lien fiable avec les réalités supérieures de la vie.

Prenant en considération ces faits, nous pouvons facilement comprendre que l’Auteur a mis dans la prière un sens tellement grand qui ne couvre pas seulement tout ce qu’un homme peut demander à son Créateur mais qui comprend également, indirectement, des vérités majeures sur Dieu, sur l’homme et sa place dans l’univers.

Un enfant ou l’âme la plus simple peut comprendre cette grande prière apte à satisfaire ses besoins spirituels, et à guider le savant le plus sage jusqu’à la fin des temps.

Nous trouvons une soigneuse sélection de mots et d’expressions dans le texte de la prière de façon à en protéger le sens profond contre des changements dus aux traductions et à l’usure du temps. Des mots comme " juge " ou " despote ", par exemple, peuvent avoir des significations dissemblables à différents moments de l’histoire et lorsqu’ils sont traduits dans des langues différentes.

Dans la Prière du Seigneur, nous trouvons donc de nombreux mots et expressions choisies de telle façon que le sens, indépendamment de l’influence du temps et des traductions, en soit préservé. Des mots tels que père, royaume, volonté, pain, tentation, terre etc. ont une signification précise et identique dans toutes les langues et époques. Il est vrai que quelques expressions et plus particulièrement les mots ciel et mal, s’avèrent des sujets très difficiles sur lesquels des opinions divergentes existent. Mais si controverse devait y avoir, elle ne serait pas due à l’emploi de mots particuliers ou de traductions mais bien au caractère profondément mystérieux des concepts que chacun de ces mots recouvre.

La signification de certaines expressions de la Prière du Seigneur s’est considérablement élargie grâce aux informations scientifiques modernes. Je crois cependant fermement vous livrer ici un développement correct des idées que les paroles mystérieuses et puissantes de la prière nous ont transmises. La mention du mot science peut demander quelque clarification. Dans le passé et parfois même aujourd’hui on a tenté de discréditer les sciences naturelles, en général parce que quelques découvertes semblent être en désaccord avec le livre de la Genèse ou quelque autre livre de l’Ancien Testament. Alors que de telles tendances ont jadis retardé le progrès scientifique, elles sont regrettables aujourd’hui parce qu’elles font du tort à la religion en l’associant à l’ignorance. Sans vouloir rouvrir le soi-disant conflit entre la science et la religion, ou plus exactement la théologie, je voudrais simplement mentionner que les premiers hommes qui trouvèrent et acceptèrent le Christ étaient des savants astronomes riches et étrangers. Ils ont à leur enviable crédit le fait d’avoir été parmi les premiers à reconnaître et à adorer le Christ, d’avoir été les premiers à l’aider de façon significative, parce que leurs dons opportuns et précieux ont sûrement aidé Joseph à entreprendre l’expédition en Égypte, nécessaire pour sauver la vie de l’enfant nouveau-né. Bien que la signification immédiate de l’étoile de Bethléem puisse demeurer inconnue, le sens indirect est clair et important. Il signifie que la science peut conduire les hommes au Christ et à Dieu.

La plupart des premiers chrétiens ne s’intéressaient pas aux sciences naturelles. Nous pouvons en comprendre facilement le motif. Selon les conceptions de la grande majorité des gens de l’époque, la terre formait la partie la plus importante et la base de l’univers avec le soleil et les étoiles comme accessoires seulement. Les premiers chrétiens croyaient que la terre allait être détruite bientôt, probablement du temps de leur vie ou peu après. La catastrophe serait suivie par la création d’une terre nouvelle; ce qui signifiait pratiquement pour eux un nouvel univers. Nos idées à ce sujet sont aujourd’hui tout à fait différentes. L’univers, dans lequel la terre n’est qu’un point minuscule s’est montré d’une majesté, d'une dimension et d'une beauté immensément plus grandes. Elle existe depuis probablement des centaines de milliards d’années et on peut raisonnablement penser que son avenir est d’un ordre semblable de grandeur. Alors que la destruction de la terre par le feu a été prédite dans le Nouveau Testament, cette catastrophe future peut être considérée comme un événement local, sans importance en dehors du système solaire. Il n’y a pas de doute que cet univers grand, majestueux et mystérieux demeurera encore pendant des milliards d’années comme monument visible de la puissance et de la sagesse du Créateur. Ce n’est pas sans raison qu’il s’ouvre à notre observation et notre étude par cette faculté mystérieuse de la vue combinée avec les caractéristiques assez rares de l’atmosphère terrestre, ce qui permet l’observation et l’étude des corps célestes. Et alors que tout être humain raisonnable devrait être intéressé simplement à cause de leur beauté et de leur majesté, une personne religieuse se doit, pour ces mêmes motifs, de s’y intéresser par révérence et amour pour son Créateur.

Un professeur âgé et respecté de l’Académie navale où j’étudiais me demanda un jour si j’avais lu les livres que mon père avait écrits ; il mit l’accent sur le fait qu’un fils doit s’intéresser à l’œuvre créatrice de son père. Je crois que cette sage suggestion peut s’appliquer directement au cas d’une personne religieuse qui considère le Créateur de l’univers comme son Père des cieux. Que dirions-nous d’un fils de Raphaël ou de Shakespeare, s’il existait, qui ne s’intéresserait pas à regarder ou à lire l’œuvre de son père ? Ou bien que dirions-nous d’un commentateur qui nous parlerait de Thomas Edison, en n’employant que des données biographiques mais qui se désintéresserait des écrits mêmes d’Edison comme sans importance ou du moins sans mériter une quelconque considération ? Les raisons pour lesquelles je mentionne ces idées, tout en discutant un sujet religieux, seront reprises plus tard.

Lorsque nous analysons la structure de la Prière du Seigneur, nous remarquons d’abord une composition symétrique précise qui en rend la mémorisation facile. Un enfant apprend et retient les vers beaucoup plus facilement que la prose, même s’il n’en connaît pas la différence. La forme en vers serait déplacée pour la prière à cause du caractère sérieux et solennel du sujet et parce que l’intention était clairement sa traduction en des centaines de langues différentes, mais la belle symétrie d’une formule mathématique précise convenait très bien.

Dans les structures qui suivent plusieurs faits intéressants se reconnaissent de suite.

Notre Père qui es aux cieux : la salutation.

La première prière traite principalement de la destinée finale et éternelle de l’humanité dans ses rapports à Dieu et à l’univers :

1. Que ton nom soit sanctifié,
2. Que ton règne vienne,
3. Que ta volonté soit faite,
4. Sur terre comme au ciel.

La deuxième prière considère spécialement les besoins matériels et spirituels du présent :

1. Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour,
2. Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés,
3. Et ne nous induis pas en tentation, mais délivre-nous du mal.

La conclusion :

Car à toi appartiennent le règne, la puissance et la gloire pour les siècles des siècles. Amen.

Quel que soit le sens que nous accordons aux nombres, nous savons que trois et sept sont employés de façon importante dans toutes les religions. La Prière du Seigneur se compose essentiellement de ces deux nombres. À part l’adresse, elle consiste en sept propositions précises, qui à leur tour présentent deux prières séparées différentes en trois phrases chacune et une conclusion.

Les trois phrases de la seconde prière se rapportent au temps présent et à notre niveau terrestre de vie. Le reste de la prière traite principalement d’un ordre plus élevé d’existence et d’événements. Les anciens écrivains inspirés avaient l’habitude d’appeler cet ordre, l’" éternité ". Ceci est en accord parfait avec les idées modernes ; ce n’est que maintenant que nous pouvons comprendre que l‘éternité n’est pas une répétition infinie de jours et de siècles mais une vie d’un ordre d’existence plus élevé au-delà des limites du temps.

En analysant la Prière du Seigneur, nous suivrons cette répartition en deux parties et nous étudierons chaque phrase. Nous essayerons de comprendre, entre autre, son sens direct et aussi ce que l’on peut considérer comme message inclus indirectement ou rendu dans des paroles profondément significatives de la plus grande des prières.

Notre Père qui es aux cieux. "

Il est difficile de réaliser pleinement l’immense importance des deux premiers mots de la prière. C’est à peine si un livre entier pourrait communiquer le message d’une telle profondeur sémantique incluse dans ces deux paroles.

L’expression " Notre Père " nous est familière. Nous nous référons souvent à cette prière par ces deux paroles. Nous sommes quelque peu habitués à les prononcer de façon mécanique sans en réaliser vraiment la profonde signification. Une bonne partie des conceptions religieuses médiévales et même de l’époque contemporaine ne s’accordent pas sur la pleine signification de ces paroles. Pour être en harmonie avec ces conceptions désuètes, les paroles auraient du être : " Notre dictateur éternel et juge sévère ", mais grâce à Dieu, ce n’est pas le cas.

Les mots " Notre Père " précisent et expliquent la relation qui existe entre Dieu et l’homme, en la comparant à l’expression très familière des relations humaines. Un sentiment irrésistible de confiance optimiste et d’espérance très joyeuse se crée dans le cœur de quiconque accepte ces paroles sérieusement avec leur sens plénier.

En général, un brave père humain est bienveillant à l’égard de son enfant. Il pourvoit à tout ce qui est nécessaire au développement de celui-ci, s’attendant à ne recevoir rien ou peu de choses en retour. Si nécessaire, un père peut imposer une punition temporaire afin d’améliorer le caractère et la personnalité de son enfant. Il ne lui causera cependant jamais des souffrances, à moins de croire qu’elles entraîneraient un bénéfice durable. La punition permanente la plus grande qu’un père humain puisse envisager, peu importe la faute commise, serait de renier son enfant pécheur et de lui donner l’ordre de s’en aller et de ne jamais revenir.

Si on croit profondément que même le meilleur et le plus noble des pères sur la terre doit se situer incomparablement en dessous du Père des Cieux, un être humain peut trouver un réconfort spirituel immense de pouvoir s’adresser au Seigneur de l’Univers par ces paroles " Notre Père ".

Il faut cependant reconnaître le fait que tous les êtres humains ne se considèrent pas comme des enfants de Dieu. Dans une des déclarations les plus sévères de l’Évangile, le Christ dit à un groupe d’adversaires : " Vous, vous êtes fils de votre père, le diable. C’est un assassin dès le début…. et un menteur " (Jn 8, 41).

On ne peut pas fermer les yeux sur une phrase aussi sévère et précise. Elle montre clairement que parmi les êtres humains, il y en a qui sont enfants de Dieu et d’autres pas. Il est hors de doute cependant qu’il y ait un troisième groupe, englobant sans aucun doute la plus grande partie de l’humanité. Ceci semble être la situation dans la parabole de l’enfant prodigue. Le jeune homme de l’histoire s’est servi de sa liberté pour s’en aller avec sa part de biens et " il gaspilla son bien dans une vie débridée " (Lc 15, 13). La logique de l’histoire consiste en ce que le jeune homme qui vivait de cette façon ne devint pas le fils du diable, ni même des ivrognes et des voyous en compagnie desquels il vivait et dépensait son bien. Il demeura toujours le fils de son père ; ce n’est qu’en partant qu’il se priva lui-même de recevoir la guidance et l’aide de son père. Finalement, lui-même se mit dans une situation de détresse et de danger. Réalisant ses fautes, il revint et fut accueilli par son père qui en exprima une grande joie et dit à son autre fils : " Car ton frère que voilà était mort et il ressuscite, il était perdu et il est retrouvé " (Lc 16,32).

Nous n’essayerons pas de discuter de ce vaste sujet en général, plutôt ce qui a rapport avec les idées inspirées par la Prière du Seigneur. La question fondamentale est celle-ci : " Est-il possible qu’un être humain tende ses mains vers Dieu et dise avec foi et espérance : " Notre Père " et que la prière n’aboutisse nulle part parce qu’il se pourrait que la personne en question ne soit pas digne de s’adresser à Dieu comme : " Notre Père " ? Y a-t-il une autorité qui puisse décider ou bien une loi qui pourrait indiquer si une personne déterminée peut s’adresser à Dieu comme " Notre Père " ?

L’auteur de ce texte croit sincèrement ce qui suit : La guidance de l’Église ou des prédicateurs a beaucoup de valeur et se révèle d’une aide précieuse pour assister quelqu’un dans sa quête spirituelle, mais aucune autorité ni institution ici-bas ne peut accorder ni refuser à quelqu’un le droit et l’occasion de s’adresser à Dieu comme " Notre Père ". Cette question ne concerne que la vie intérieure et spirituelle entre la créature et son Créateur.

En outre, plusieurs déclarations du Christ et plus encore ses actes justifient les plus hautes espérances dans ce domaine. Le jeune homme de la parabole ou la femme prise en flagrant adultère et même le larron sur la croix, qui avait probablement plusieurs vols et meurtres sur la conscience, n’encoururent aucun mot de condamnation. Ils furent tous considérés comme des enfants perdus de Dieu et non pas comme des descendants du diable.

Mais si c’est le cas, quels sont alors ceux à qui le Christ a adressé ces paroles terribles : " Vous avez comme père le diable " ? Sans pour autant vouloir me justifier par des raisonnements philosophiques ou scripturaux, je tiens cependant à développer ma pensée personnelle.

Parmi les différentes transgressions et fautes qui séparent l’homme de Dieu, on peut reconnaître deux groupes en général : celles qui concernent les faiblesses de l’homme en particulier et d’autres qui soulignent le pouvoir orgueilleux et auto-satisfait du mal. Ce dernier groupe semble être le plus dangereux. Il est caractérisé par une haine intentionnelle du Christ et une insulte à sa puissance divine. L’avertissement de Matthieu 12, 21 : " Tout péché, tout blasphème sera pardonné aux hommes, mais le blasphème contre l’Esprit Saint ne sera pas pardonné ", ceci fut adressé à un groupe de Pharisiens qui disaient que le Christ chassait les démons par le pouvoir du malin. De même la phrase : "Vous avez pour père le démon " citée auparavant, était adressée à ceux qui disaient au Christ : " N’es-tu pas possédé par un esprit mauvais ? " (Jn 8,48). Le plus grand danger consiste donc en une haine délibérée, des insultes, des moqueries, à l’égard de la puissance divine et de la personne du Christ. De toute façon il est clair que, quelqu’un, animé de pareils sentiments, ne réciterait pas la Prière du Seigneur.

Ceci étant, l’auteur croit sincèrement qu’aucune permission ne peut être accordée ni refusée par aucune autorité sur terre et qu’aucune autorisation n’est nécessaire pour pouvoir dire cette grande prière. N’importe qui, ayant confiance, foi et amour pour le Christ peut entrer " dans sa chambre secrète, fermer la porte et prier le Père qui le voit dans le secret " avec l’espérance heureuse et assurée que sa prière sera entendue.

" Que ton nom soit sanctifié. "

Nous ressentons la signification de cette phrase dans notre for intérieur plutôt que d’en discuter les termes. Je crois qu’elle fut dite en relation avec la vie courante et encore davantage avec, en perspective, les destinées finales et l’ordre futur plus élevé de l’existence. Elle a aussi un autre sens et un autre but. Par le fait de pouvoir appeler le Créateur de l’univers " Père ", l’homme peut se percevoir comme plus important que ce qu’il est. La deuxième phrase que l’homme prononce respectueusement, avec amour et de façon délibérée, comme s’il jurait sur sa vie et pour l’éternité, le remet à la place qui est bien la sienne. Cette place est très modeste en comparaison avec celui à qui il promet un profond respect et révérence pour toujours.

Je crois fermement, en me basant sur la logique et l’intuition, que les humains ici-bas ne soient d’aucune façon les seuls existants ou les êtres conscients les plus élevés, qui prononcent pareille phrase. Alors qu’un système planétaire proche d’une étoile doit être considéré comme une exception rare, cependant parmi une multitude immense d’étoiles dans l’univers, il est peu douteux que quelques unes au moins aient une multitude de planètes et il est probable qu’il y ait d’autres mondes habités que le nôtre. Si l’on comprend la religion non pas comme un produit de l’imagination humaine mais comme une réalité suprême, révélée par la puissance divine, il est simplement naturel de s’attendre à ce que des êtres spirituels éclairés par la même Providence divine et développés sous les mêmes lois fondamentales de l’univers, expriment leur révérence au Créateur de la même façon.

Des idées religieuses de tous les temps indiquent qu’à côté de notre sorte de vie matérielle, il y a aussi des degrés plus élevés d’êtres spirituels que nous croyons immortels, libres de toutes limitations et besoins, liés à notre existence physique, indépendants de la gravitation et pouvant apparaître n’importe où ils le désirent ou traversant l’espace plus vite que l’éclair. Ces êtres plus élevés, dont l’existence ne peut faire que l’objet de la foi, parce qu’on ne peut ni le prouver ni le réfuter, ne prient pas pour que le Royaume vienne parce qu’ils y vivent déjà. Mais voyant et réalisant la puissance de l’univers céleste divin, comme nous ne pouvons pas le rêver ni l’imaginer, ils expriment sûrement leur dévotion révérencielle d’une façon qui, si elle se ramenait aux maigres possibilités du langage humain, trouverait certainement sa meilleure expression dans les paroles : " Que ton nom soit sanctifié ".

Lorsque nous disons la Prière du Seigneur, nous nous unissons aux centaines de millions de chrétiens sur la terre et même à l’humanité entière parce que tous les hommes ont besoin des objectifs que nous demandons dans la prière, même si beaucoup ne s’en rendent pas compte. Mais les paroles : " Que ton nom soit sanctifié " détruisent, au sens figuré, les limites de notre petite planète. En les disant, nous nous sentons membres d’une immense famille d’êtres doués de conscience, à des degrés différents, qui habitent l’univers et sont unis dans la louange révérencielle de leur Créateur et Père commun.

" Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. "

Les deux phrases restantes de la première partie de la prière sont mentionnées ensemble parce qu’elles sont en relation l’une avec l’autre, se rapportent à la même idée et se soutiennent mutuellement. De fait, une des façons les plus simples et cependant très correcte pour expliquer ce qu’est un royaume serait de dire que c’est un endroit ou une foule immense de personnes où la volonté d’un roi se réalise.

Nous pouvons comprendre ces phrases comme notre prière pour que la volonté de Dieu, telle qu’expliquée par le Christ, soit adoptée petit à petit par les hommes, apportant la paix et l’harmonie sur la terre. Une telle explication est vraie, mais je crains qu’elle révèle seulement un sens secondaire alors que la signification principale et la plus importante est différente et met l’accent sur un événement sans équivoque qui clôturerait pour la personne et finalement pour l’humanité entière, l’ère temporaire et terrestre de compromis, de souffrances et en ouvrirait une qui serait totalement différente, appelée le Royaume des Cieux.

Lorsque nous analysons la signification vraie et plénière des mots : " Que ton règne vienne ", nous nous trouvons devant deux messages importants. Afin qu’il " vienne ", il faut que l’objet en question : 1) N’existe pas encore à l’endroit dont on parle ; et 2) Existe déjà en un autre lieu, d’où on attend sa venue.

Ces deux conclusions sont obligatoires et logiques, si le mot venir est employé correctement ; ce qui est le cas sans aucun doute. Si nous devions présumer que le royaume à venir n’existe pas encore quelque part, alors la phrase correcte serait " Que ton Royaume " soit créé ou établi, mais pas qu’il " vienne ". Si, d’autre part, le Royaume de Dieu, tel qu’il est spécifié dans la prière, était déjà conçu comme déjà existant sur terre, il serait alors logique de demander sa continuation ou son expansion victorieuse et le mot vienne ne serait pas tout à fait exact. En conséquence, le sens donné au mot vienne semble être exact.

La phrase suivante confirme et clarifie davantage cette idée. " Que ta volonté soit faite sur terre comme au ciel ". Les six premiers mots de cette phrase, pris à part, pourraient se comprendre comme mettant l’accent sur le meilleur de l’humanité qui apprendra peu à peu à vivre et agir sur terre conformément à la volonté de Dieu. Mais la partie suivante de la phrase permet une interprétation plus large et plus encourageante. Alors que des hommes droits qui vivent selon la volonté de Dieu ont toujours existé sur la terre, ils ont toujours été une minorité et ils le resteront. En général, la caractéristique prédominante de la vie sur la terre était et sera toujours un mélange de bien et de mal.

Je crois que cette conclusion s’accorde parfaitement avec le Nouveau Testament. Tout auteur qui se réfère au Christ tout en exprimant ses propres convictions, prévoit de la haine, des guerres, la persécution et le chaos. En conséquence, je crois que la phrase " Comme au ciel " fut mise dans la prière afin de nous avertir de prendre ces deux versets fondamentaux comme quelque chose qui puisse se réaliser dans le cœur d’une ou de plusieurs personnes, alors que la phase actuelle du processus historique est en route. Regardant la vérité telle qu’elle est et reconnaissant les faits humains de base de la nature humaine et de l’histoire, nous devons en tirer la conclusion quelque peu déprimante que les plus grandes réussites auxquelles on peut s’attendre dans l‘avenir, en prenant les hypothèses les plus optimistes, seront toujours une sorte de trêve temporaire, un compromis entre le bien et le mal, entre ce qui est droit et ce qui est faux.

On croit que les dernières paroles " comme au ciel " déterminent le sens de la phrase. Il se peut que le Royaume de Dieu puisse exister vraiment dans le cœur de quelques êtres humains purs, mais la Prière du Seigneur nous permet et nous encourage à prier non seulement pour cela mais également pour un objectif infiniment plus élevé et heureux.

[Où se trouve le royaume de Dieu ?]

Lorsque le Christ mourut, sa Mère, son disciple bien-aimé et quelques fidèles bouleversés se trouvaient au pied de la croix. Ils avaient sûrement la foi dans leurs cœurs courageux et loyaux, mais extérieurement ils étaient impuissants; toute la tragédie était également le symbole du Royaume de Dieu tel qu’il est sur la terre. Les forces funestes, qui avaient excité une foule malavisée à exiger la mort du Christ, sont tout aussi mauvaises, actives et agressives aujourd’hui qu’il y a deux mille ans. Sous le vernis extérieur peu sûr et impuissant, appelé civilisation, se trouve la même bête féroce avec soif du pouvoir et empressement à verser des flots de larmes et de sang, afin de conquérir ou de maintenir sa domination sur les hommes et sur l’argent.

Il existe aussi des hommes et des femmes aujourd’hui qui sont des artisans de la paix, miséricordieux et idéalistes. Ceux-ci, les meilleurs de l’humanité, tendent souvent les mains vers le ciel et crient leur détresse physique ou mentale : " Ô Dieu, pourquoi nous as-tu abandonnés ? " Leurs cris et leurs prières s’adressent à la Puissance céleste, qui, selon toute évidence, reste indifférente à leur souffrance, comme elle semblait indifférente à ces quelques hommes et femmes bouleversés portant, dans leurs cœurs brisés, le Royaume de Dieu. Ils regardaient la vie du Christ, mourant sur la croix, s’échappant d’un corps supplicié ; ils écoutaient les rires et les moqueries d’une cruauté triomphante. Tel est le Royaume de Dieu sur la terre. La terrible chute morale de l’humanité à laquelle nous assistons nous force à la conclusion que le soi-disant progrès actuel de l’humanité ne contient pas d’espoirs fiables et dignes, même pour le futur.

De plus, en des moments critiques, l’étincelle du Royaume de Dieu dans le cœur, risque elle-même de devenir source de souffrance. Le Christ a dit à ses disciples de porter leurs croix. Ceci signifie davantage que porter patiemment le poids de la vie. Une croix n’est pas seulement une lourde charge, c’est un instrument par lequel torture et mort doivent être infligées à celui qui la porte. Porter la croix dans la foi nous fait réaliser que la flamme divine au cœur de l’être humain est incapable de dominer les puissants et l’agressive obscurité ambiante. Cela ne peut que renforcer l’idée que vérité et bonté sont condamnées, en ce monde, à subir la moquerie et la persécution. Nous réalisons clairement que la voix du véritable idéalisme est à peine perceptible dans ce monde, alors qu’une méchanceté triomphante est bien établie aux postes influents. Le mal se lit en premières lignes dans les gros titres des journaux ; il fait un bruit de tonnerre avec sa propagande de mensonges et de haine dans toutes les radios du monde. Et les réalisations de la science et du progrès, qui ont énormément amélioré le standing matériel de vie en donnant à l’humanité des jouets mécaniques merveilleux : l’électricité, l’avion, la radio etc., se sont révélées, en fin de compté, désespérément impuissantes à élever l’humanité spirituellement et moralement.

Considérons seulement un cas parmi des milliers qui illustrent notre propos. Le meurtre délibéré d’un enfant sans défense, qui étendait ses petits bras et demandait pitié, semblait révoltant à des hommes à qui il restait un peu de sentiments humains dans le cœur. Il y a dix-neuf siècles, Hérode ordonna le massacre d’un petit nombre d’enfants parce qu’il pensait, et non sans raison de son point de vue, que c’était nécessaire pour protéger son pouvoir politique. Cet acte a toujours été considéré comme un des plus grands crimes de l’humanité. Les poètes et les artistes, les prédicateurs et les philosophes l’ont tous condamné avec toute la force en leur pouvoir.

Dans ce vingtième siècle de lumière et de civilisation, nos Hérode modernes, dans le même but de se battre pour un nouveau pouvoir ou pour protéger une domination politique existante, ont donné la preuve qu’ils étaient prêts à vouloir détruire la vie de milliers et de milliers d’enfants innocents et sans défense, avec des bombes ou d’exterminer ces vies par un torturant blocus de la faim. Ils justifient leurs actes par des explications appropriées, parce qu’ils sont tous accomplis invariablement pour le bien ultime de l’humanité, le triomphe de la justice et que sais-je encore. Parce qu’en fin de compte, la fin ne justifie-t-elle pas les moyens ?

À la lumière des principes moraux et certainement du point de vue chrétien, les moyens sont souvent plus importants que la fin. C’est pourquoi, lorsque de tels crimes contre l’humanité ont lieu, l’étincelle divine, tout en restant source de réconfort, devient aussi source de tristesse parce qu’elle aiguise la perception, la compréhension de la profonde et désespérante tragédie intérieure de l’humanité. Dans l’Évangile, nous trouvons une phrase du diable qui dit que tous les pouvoirs et la gloire des royaumes terrestres lui ont été remis et qu’il les remet à qui il veut (Lc 4, 6). Devant la banqueroute morale actuelle de la civilisation humaine, cette audacieuse affirmation nous montre une sinistre réalité.

[Triomphe du mal ?]

La religion traditionnelle explique une telle dégradation morale par le péché originel, la liberté de la volonté, la connaissance du bien et du mal, mais une âme humaine, stupéfaite et désespérée, ne peut se contenter de telles justifications. Bien que nous acceptions que tous les adultes soient vraiment des pécheurs et méritent toute la misère qu’ils endurent, il y a cependant encore des milliers d’enfants innocents dont la douleur reste sans explication. Si ceci est le prix à payer pour comprendre le bien et le mal, il semble que les dépenses soient alors trop élevées, spécialement parce que l’humanité, après avoir étudié pendant des milliers d’années et après avoir payé ce prix élevé désastreux, prouve avoir fait très peu de progrès au-delà des idéaux d’un Caïn. Le slogan d’un amiral britannique sévère était : " Frappez le premier, frappez dur, continuez à frapper. " De telles lois peuvent être inévitables sur le champ de bataille, mais, actuellement les idées qu’elles incarnent deviennent de plus en plus le principe normal et accepté régissant les relations entre les peuples qui ne sont pas en guerre. Si Caïn devait revenir, il s’exclamerait probablement : " Ô mes enfants, je n’aurais pas pu dire mieux. "

Pendant des périodes que nous considérons comme pacifiques, lorsque la politesse civilisée et les hypocrisies traditionnelles nous empêchent de voir la bête monstrueuse, nous en venons à nier sa réalité et nous pensons que toute inhumanité relève d’un lointain passé. Il est alors facile de croire au triomphe du progrès et de l’idéalisme. Mais dans un moment de crise, la flamme divine dans le cœur peut devenir une lumière qui nous conduit vers une croix et un calvaire qui peuvent être tout aussi réels, même au seul plan mental. Ceux qui sont spirituellement grands et forts peuvent endurer une telle croix, bien qu’elle épuise toute leur foi et tout leur courage. Ce ne sont pas seulement les hommes, mais même le Christ, avec son pouvoir surhumain, qui furent écrasés dans le jardin de Gethsémani et plus tard, sur la croix, lorsqu’il s’écria : " Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné " ? Le Christ et les plus grands parmi ses disciples restèrent loyaux et fidèles à Dieu, qui semblait, de l’extérieur, les avoir abandonnés aux mains d’un mal triomphant. Mais il se peut que cet acte intérieur d’héroïsme spirituel suprême soit au-delà des forces d’un être plus faible malgré sa foi et son idéalisme. Cette indifférence apparente de la puissance divine en relation avec le mal triomphant peut causer déchirement et rébellion contre le ciel même. Ceci est probablement la pointe extrême de la révolte et du désespoir humains.

Ce n’est pas là une révolte de rêveurs indépendants et radicaux dont le succès amène habituellement au remplacement d’un gouvernement faible par un gouvernement pervers qui aussitôt, renie tous ses engagements idéalistes, une fois au pouvoir. Ce n’est pas non plus la révolte superficielle d’un athée, qui peut être sincère dans sa négation de Dieu, parce que son être spirituel, étriqué et sans ampleur, reste aveugle aux réalités supérieures de l’univers. Il n’y a pas de Dieu pour lui comme il n’y en a pas pour une pierre ou un mulet.

Il s’agit de la suprême révolte d’un être humain, qui a la foi et poursuit des idéaux, mais dont la confiance en Dieu est ébranlée à la vue du triomphe du mal.

Cet abîme de doute et de désespoir humains été exploré par le génie de Dostoïevski, dans son roman Les Frères Karamazov. Lors d’une des discussions, le héros principal, Ivan, exprime ses sentiments de la façon suivante :

" Je renonce complètement à la dimension supérieure…les larmes d’un seul enfant torturé qui se frappe la poitrine avec son petit poing et prie, ne valent pas la peine : larmes vaines adressées au cher Bon Dieu. Si les souffrances des enfants amplifient la souffrance nécessaire, pour prix de la vérité, alors je proteste que la vérité ne vaut pas ce prix-là… Ce n’est pas Dieu que je n’accepte pas ; simplement avec le plus grand respect je lui renvoie le ticket. "

Nous pouvons penser que la façon dont ces idées ont été exprimées exagère par trop le côté sombre de l’existence. Néanmoins, nous ne pouvons pas nier la réalité et la permanence de cet aspect de la vie ici-bas. Lorsque l’épreuve devient trop grande, l’âme humaine peut se décourager et devenir perplexe. Elle peut mettre en doute non seulement les plus hautes qualités de la vie humaine et de la destinée de l’homme, mais même la valeur morale de tout le processus créateur par rapport à la vie sur terre.

Un doute résultant d’une recherche sérieuse, sincère, et idéale de la vérité est une réaction humaine légitime et raisonnable. Lorsque saint Thomas a exprimé ses doutes devant le témoignage unanime des dix autres disciples, le Christ ne l’a pas condamné, mais il lui a donné la preuve absolue de ce qu’il cherchait. Devant cette question immense et tragique, l’âme humaine a le droit de chercher une explication. La pensée religieuse et philosophique, depuis des temps immémoriaux, a cherché à comprendre les causes de la souffrance innocente et du triomphe du mal. La question a souvent été jugée insoluble. Dans d’autres cas, on a proposé des solutions dont aucune ne fut vraiment probante.

L’explication fondamentaliste traditionnelle tire argument du fait que toute la misère des créatures humaines a commencé avec le péché originel d’Adam et Ève. Avant cela, les hommes et les animaux vivaient dans un paradis où la souffrance, la violence et la mort étaient inexistantes. C’est le péché de l’homme qui a apporté la malédiction de la souffrance et de la mort et sur lui-même et sur le règne animal. L’histoire de la chute de l’homme dans la Bible représente un grand mystère dont l’interprétation doit être revue. Nous savons maintenant que quoique l’homme ait commis individuellement ou collectivement, il n’est pas responsable du fait que la violence et la mort soient la règle générale de la nature. Elles étaient bien présentes sur terre, il y a des centaines de millions d’années, avant l’apparition de l’homme. Contrairement donc aux vieilles idées traditionnelles, l’homme n’est pas la cause du mal physique dans la nature, mais il en est plutôt la victime.

[La flamme du Royaume de Dieu.]

Ce fait corrobore un point de vue pessimiste. Il semblerait que les efforts de quelques idéalistes qui apparaissent de temps en temps dans l’humanité puissent à peine renverser les principes fondamentaux que la nature n’a cessés d’attribuer à toutes les créatures vivantes depuis des centaines de millions d’années. Cependant, le sens intérieur et l’esprit du message du Christ, avec une toute petite flamme vraiment divine dans le cœur, devraient inspirer et justifier une compréhension tout à fait différente.

Le désespoir et la révolte mentionnés auparavant ne sont jamais le résultat d’une flamme et d’une foi vraiment divines. Le pessimisme et l’amertume peuvent provenir d’une substitution terrestre du Royaume de Dieu dans le cœur, à cause d’un idéalisme et d’un sentimentalisme matérialiste. Ceux-ci ressemblent extérieurement à la flamme divine, mais ne possèdent même la moindre trace de sa puissance. La véritable étincelle divine dans le cœur, en plus d’augmenter énormément la capacité de l’homme à comprendre le sens et les mystères de la vie, est toujours source de la plus grande consolation et du plus grand courage. Il en est ainsi, malgré le triomphe visible du mal, parce qu’il souligne l’importance infinie et la réalité de l'éternité. Cette flamme nous fait comprendre que Dieu n’est pas loin, ni indifférent mais tout proche, regardant et voyant tout. Bien plus, il se révèle comme aide et soutien dans la crise, bien qu’en général ce ne soit pas de façon visible ni matérielle.

Mais il y a eu une réponse et une explication franche, dont la puissance fulgurante compense la question de la souffrance de l’innocent et du triomphe du mal. C’est la réponse donnée par le Christ dans son message et dans ses actes. Le calvaire et les événements tragiques qui l’ont précédé doivent être considérés comme la souffrance mentale et physique la plus grande qu’un être humain puisse devoir subir dans sa vie. Et cependant le Christ l’a acceptée volontairement. Quelle que soit l’argumentation verbale que l’on puisse invoquer pour nier ou expliquer la souffrance de l’innocent, le Christ a confirmé que la souffrance a un sens, en acceptant volontairement la plus grande souffrance possible. Il aurait pu éviter la croix, en se servant de son pouvoir miraculeux et même par des moyens naturels. Mais au lieu de cela, il alla à Jérusalem pour une dernière visite malgré les conseils de ses disciples, et sachant ce qui devait arriver. En réalité, il suscita la tragédie en disant à Judas: " Ce que tu as à faire, fais-le vite " (Jn 13, 27). L’enchaînement des événements qui commença au calvaire l’a conduit à la gloire suprême de la Résurrection ; ceci provoqua la plus grande renaissance spirituelle et même intellectuelle jamais vue sur terre. Nous devons cependant considérer ces résultats immenses et visibles comme mineurs parce que les véritables objectifs du Christ se situent davantage sur le plan supérieur et spirituel de la vie éternelle et pas dans le domaine temporel.

Des idées très réconfortantes au sujet du sens profond du processus douloureux de la vie sur terre trouvent un écho indirect dans la Prière du Seigneur. Si nous devions accepter le texte en question : " Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre ", comme une phrase finie, logique et terminée, le sens en serait complètement différent. Il serait alors nécessaire d’étudier sur base de l’Écriture ou d’une autre preuve raisonnable pour comprendre ce que pourrait être ce Royaume de Dieu sur terre, dont la venue était l’objet de notre prière.

Mais le texte indique formellement une autre direction. Il ne mentionne d’aucune façon les maux ou injustices terrestres ; il ne propose ni ne promet un remède divin ou humain ; il s’en détache complètement comme sans importance durable, comme parlant d’un monde destiné à une autodestruction. En ce sens le texte n’offre aucune réalité concernant la pérennité du monde. La Prière du Seigneur nous invite à vouloir prier pour le Royaume de Dieu, comme il est au ciel. Les cinq derniers mots constituent une définition qui précise l’objet de notre prière.

[" Comme au ciel… "]

En accordant grande importance à cette phrase, je vais essayer d’en analyser le sens. Logiquement parlant, la phrase a le même sens que celle-ci : le cours des études doit être disposé " comme il l’est à l’université Yale ". Ceci signifierait qu’une personne intéressée par la question devrait trouver comment les choses se passent à l’université Yale.

Laissant la discussion des preuves scripturaires à des chercheurs plus compétents, je vais me tourner vers une autre source d’information. Bien qu’elles soient habituellement absentes des discussions religieuses, les réalités qui vont être mentionnées représentent, à mon sens, une preuve non seulement légitime mais évidente. Si on demandait à un homme du passé ou à un enfant où se situe le ciel, il lèverait son doigt, ce qui serait pour sûr pointer la bonne direction. La littérature religieuse comme l’astronomie moderne appellent le soleil, la lune et les étoiles des corps célestes. Il est vrai qu’en général la doctrine chrétienne ne voit pas de rapport entre le ciel d’un astronome et celui d’une personne religieuse. Sous cet aspect, la doctrine religieuse suivrait les conclusions des premiers chrétiens qui étaient fortement influencées par l’idée que la terre était la fondement de l’univers avec le soleil et les étoiles comme accessoires.

Leur univers était une petite structure créée selon eux en six jours, il y a environ quatre mille ans. Les choses tournèrent mal depuis le commencement et on s’attendait alors à ce que la terre disparaisse bientôt, détruite par le feu pour être remplacée par une structure nouvelle. Pour une personne éclairée, moderne, la conception générale est différente. L’univers créé ou rechargé d’énergie, il y a environ quelques cent milliards d’années, continuera probablement d’exister pour une durée similaire encore. Sa grandeur et sa splendeur sont généralement au-delà de notre compréhension. Avec le peu que nous savons, nous avons déjà découvert de nombreux exemples de beauté et de précision mécanique qui sont simplement impensables comparées à nos plus hautes réalisations.

Le soleil et les étoiles, qui sont les usines qui génèrent lumière et puissance, sont conçus pour produire un résultat d’une efficacité inimaginable pour un ingénieur de la planète terre. Si nous savions comment utiliser l’énergie des combustibles de la façon dont cela s’opère dans le soleil, nous pourrions envoyer un bateau à vapeur à travers l’océan avec un litre de mazout, pour de nombreuses traversées.

Si je mentionne ces idées, c’est que je crois que le mot " univers " devrait être compris dans son acception a plus haute, très proche, pour ne pas dire identique, au mot spirituel " ciel ". J’avoue que ceci amènerait une révision des idées habituelles sur le sujet. Je dois aussi souligner qu’un sens plus direct ne doit pas outrepasser ce qui est raisonnable.

Avec nos télescopes, nous ne découvrons pas le ciel dans la conception de la religion, mais plutôt cet immense arrangement de la matière, structure mystérieuse, dont la finalité et le sens dépassent notre entendement.

Indéniablement, cela a été créé par Dieu et répond à sa volonté. De toute évidence, nous n’observons que des évènements purement matériels. Et pourtant, dans certains cas, j’en arrive à cette conviction intérieure qui me pousse à croire que ces évènements reflètent un ordre supérieur, répondant à une Volonté, " comme au Ciel ". Au niveau du cœur, je crois que c’est vrai. Toutefois, ma tentative d’interprétation de ce message est loin d’être complète et satisfaisante ; je ne la mentionne qu’avec l’espoir qu’on la fera progresser.

C’est à peine si un savant moderne peut prédire la pluie avec la précision d’une heure. Au mieux, on peut l’annoncer soit pour le matin ou pour l’après-midi. À propos de la mécanique céleste, les savants peuvent prédire le temps et le lieu d’une éclipse en précisant la minute et l’endroit ; et cela, dans plusieurs milliers d’années. Ceci évoque un ordre merveilleux, comparable à la sagesse et à l’intelligence d’un projet, que traduit la précision du soleil et des étoiles.

" Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel."

[Liberté et ordre de l’univers et chez l’homme]

Le Fondateur du christianisme accordait une grande place à la liberté. Comment agencer cela et l’ordre magnifique de notre analogie avec les mécanismes visibles dans le ciel ? Sur terre, l’ordre et l’efficacité sont presque inévitablement associés à la discipline et à la restriction de la liberté. Nous tournant à nouveau vers l’analogie avec des machines matérielles, terrestres et célestes, nous trouvons une indication qui a, je crois, un sens profond. Dans la mécanique terrestre, nous nous servons de boulons, de tringles, de câbles etc. pour fixer solidement les mécanismes. Un boulon ou un câble cassé dans un avion peut conduire au désastre. Lorsqu’un bateau en remorque un autre, cela se fait avec des câbles fixés à des crochets ou des anneaux alors que toutes les autres parties du bateau qui ne " participent " pas sont indifférentes. Un câble ou un anneau cassé laisserait le bateau aller à la dérive. Les mécanismes célestes fonctionnent sur un principe de base fondamentalement différent. La terre tourne autour du soleil et est guidée sur son orbite par une force de gravitation énorme de trois millions et demi de trillions de tonnes. Au contraire du cas des deux bateaux et des cordes, dans les corps célestes c’est chaque particule qui attire individuellement et indépendamment chacune et toutes et il en va de même pour les autres corps célestes. Chaque grain de sable et chaque goutte d’eau " sent " et est attiré par chacune et toutes les particules du soleil. Chaque goutte de sang dans notre corps est attirée par chaque goutte brûlante du matériel solaire incandescent. La même chose est vraie de la chaleur et de la lumière qui nous sont envoyées par le soleil, non pas en tant que tel, mais plutôt comme contribution de chaque particule pour rendre notre vie physique possible. Ce n’est pas le travail d’une discipline imposée par la force. C’est plutôt un travail d’équipe, une coopération libre et volontaire d’une quantité innombrable de trillions et de trillions de particules, chacune étant libre ; toutes ensemble elles maintiennent la précision miraculeuse des mécanismes célestes qui permettent la prévision d’un évènement astronomique à quelques secondes près, à des milliers d’années de distance.

Dans toutes les machines fabriquées par l’homme, nous trouvons plus ou moins de friction qui engendre de la chaleur et diminuent l’efficacité du mécanisme. Au sens figuré, la même chose est vraie, dans une mesure plus large, lorsque nous nous référons à nos activités humaines. Quand il faut coordonner les efforts et collaborer entre différents groupes ou classes de personnes dans un pays, il est de règle que des " frictions " se développent qui engendrent invariablement de la " chaleur " et réduisent considérablement l’efficacité et les résultats des activités. En nous reportant aux évènements du monde astronomique, nous découvrons que des corps d’une masse énorme se déplacent avec une vélocité inouïe et en général avec une absence complète de friction.

Le fonctionnement des machines célestes donne quelque vague idée de ce qui pourrait se passer dans un ordre supérieur à l’univers matériel visible. L’attraction et la gravitation seraient remplacées par la bonne volonté et l’amour, dans le sens le plus élevé. Nous pouvons imaginer des multitudes d’être vivants intelligents et puissants dans un ordre plus élevé que le nôtre, agissant entièrement libres dans cet univers céleste, tout en étant en harmonie absolue, réunis au Seigneur de l’univers par un immense sentiment de bonne volonté. À cette assemblée, le Christ nous a invités et a ouvert la porte par ses paroles, ses actes et son sacrifice. Les paroles " que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel " doivent nous faire comprendre que la prière en pleine harmonie avec la volonté de Dieu, à laquelle la Prière du Seigneur nous invite à croire, existe déjà dans l’univers ; elle descendrait également pour envelopper notre terre. La meilleure partie de notre humanité serait alors élevée à l’ordre supérieur d’existence.

[L’enfer et la non-existence]

Notre analogie avec le ciel astronomique matériel nous suggère une autre idée, mais cette fois de nature catastrophique et tragique. Nous réalisons que toutes les particules matérielles tiennent ensemble dans cet univers par une force de gravitation mutuelle, et que c’est cette attraction même qui entraîne et contrôle la merveilleuse fiabilité et la précision des opérations des mécanismes célestes. Mais que se passerait-il pour une particule qui n’aurait pas préservé ou aurait perdu sa puissance d’attraction, à supposer qu’une telle particule existe ? Nous pouvons très bien nous l’imaginer. Poussé par la pression de la lumière, une telle particule serait chassée loin du soleil, hors du système solaire, à l’écart de notre île-univers, loin de toutes les nébuleuses parce que leur nombre est limité et les dimensions de tout l’univers matériel sont également supposées limitées. Éloigné de toute lumière et vie, dans le froid et l’obscurité mortelle. Un astronome moderne dirait, avec une admirable précision scientifique, qu’elle serait poussée dans l’" obscurité extérieure ". Les scientifiques modernes croient que l’espace est en quelque sorte interdépendant de la matière et de la gravitation. Nous pouvons comprendre le sens de ceci comme le fait que là où il n’y a pas de matière, il n’y aurait pas de gravitation ni d’espace non plus et la particule privée d’attraction et expulsée devrait être considérée comme anéantie, pas seulement de manière pratique mais également de manière scientifique.

Ceci offre probablement une certaine analogie avec la tragique destinée des malheureux qui n’ont pas développés en eux-mêmes, en suivant les conseils divins, les qualités requises et nécessaires pour demeurer en permanence dans le Royaume de Dieu. Pour autant que je m’en souvienne, Tolstoï a dit : " Le péché n’est pas ce que l’homme a fait, mais ce qu’il est devenu. " Tandis que Dostoïevski qualifiait le diable d’esprit malin et terrible de l’autodestruction et de la non-existence.

L’idée d’enfer comme un lieu désigné par Dieu où il fournirait l’équipement et le personnel nécessaire pour une torture volontaire et perpétuelle d’une multitude de créatures malheureuses est, à mon avis, inacceptable. Mais il paraît tout à fait certain que si on peut être heureux et jouir d’une vie sans fin au ciel, il y a une alternative tragique et désespérée : c’est l’obscurité extérieure, la lente autodestruction vers la non-existence, la mort finale.

Le terme autodestruction ne doit pas être comprise dans ce cas-ci comme quelque chose de semblable à un suicide. Le sentiment et la conscience de se fondre dans les ténèbres de la mort définitive de l’âme et de la personnalité individuelle, après avoir pris connaissance plus que probablement de la gloire de la vie éternelle, sera la désespérance suprême. Ce sera incomparablement plus fort que ce que n’importe quel prisonnier expérimente, lorsqu’il est condamné à mort. Celui-ci réalise que sa peine est limitée au maximum à quelques dizaines d’années de vie sur terre et qu’il peut y avoir encore l’espoir d’une vie après la mort corporelle, alors que le premier réaliserait l’immensité de la perte et de l’absence définitive du moindre espoir.

La question d’une punition éternelle est sérieuse et controversée. Le terme même peut être compris de deux façons différentes, notamment comme une mort finale, absolue, ou comme " résurrection " dans une vie d’éternelle souffrance. Nous pouvons recourir à des textes différents de l’Écriture pour défendre l’une ou l’autre position. Il y a encore des chrétiens sincères qui insistent sur la torture éternelle de l’enfer. Il n’y pas longtemps cependant, des étudiants en exégèse, sincères et apparemment compétents, ont cité avec assurance des textes de la Bible pour défendre des doctrines scientifiques absurdes, comme brûler au bûcher, protester contre la vaccination, condamner sévèrement l’allègement de la souffrance lors de l’accouchement etc. Ces faits et un certain nombre de même nature posent la question du choix et de l’utilisation des textes de l’Écriture un peu comme un avocat manipule des preuves au tribunal.

La véritable signification intérieure, religieuse, doit se rechercher non dans une investigation légaliste ou de pure logique et de mots séparés, mais plutôt dans un esprit de vérité évangélique donné et personnifié par le Christ. Un univers définitif habité par la vérité, l’amour, le bonheur éternel, où tout mal, ténèbres et souffrances seraient éliminées, voilà ce qui serait en parfaite harmonie avec cet esprit. Un univers où la souffrance serait infligée délibérément et perpétuée sans fin serait à l’opposé de cet esprit.

Pour expliquer et illustrer ses idées sur le Royaume des Cieux, l’évangéliste a utilisé des faits bien connus de la structure de l’univers matériel. Cette méthode semble raisonnable. Les réalisations et les idées des hommes, de même que toute l’histoire de l’humanité, reflètent, à côté du plan divin, la volonté turbulente et chaotique des hommes mais aussi quelque influence sombre et malveillante. En revanche, une personne religieuse doit considérer le soleil, les étoiles et toutes les lois fondamentales qui contrôlent les opérations de l’univers matériel comme réfléchissant directement le plan et la volonté de Dieu et de personne d’autre. Et bien que nous ne puissions tirer des conclusions qu’avec le plus grand respect, il semble cependant tout à fait logique de s’attendre à ce que les idées du Créateur se reflètent dans sa création, de la même façon que chez les humains les idées d’un artiste ou d’un architecte se reconnaissent habituellement dans son œuvre.

Il se peut que par analogie certaines caractéristiques de l’univers matériel puissent indiquer la solution de la question posée auparavant au sujet des destinées futures de l’humanité, après la fin de son parcours historique. Nous pourrions énoncer la question de la façon suivante : devrions-nous accepter que la justice de Dieu nécessite, d’une part la bénédiction et le bonheur d’une partie de l’humanité et d’autre part, une souffrance sans fin d’une intensité comparable pour le reste de l’humanité ? Ou bien devons-nous accepter que la sagesse infinie, la bonté et l’amour de Dieu se manifesteront dans le fait que la totalité du bonheur intense de ses créatures sera infiniment plus grand que la somme totale de tristesse et de souffrance liée au processus créatif, et en particulier en tant que conséquence de la liberté humaine, parce que nous devrions envisager cette dernière autant comme une partie du plan divin que l’électricité et la gravitation ?

[Fini et infini – Lumière et ténèbres – Souffrance et bonheur]

En mathématique nous ne connaissons pas de différence entre le positif et le négatif. Tout nombre et même l’infini peut prendre le signe plus ou moins. L’homme peut s’imaginer au milieu, disons, d’une infinité positive de n’importe quelle amplitude mathématique s’étendant jusqu’à l’infini, dans une direction lointaine, tandis qu’une infinité négative paraîtrait également infiniment loin dans la direction opposée.

En faisant allusion à l’univers matériel, le mot " infini " semble théoriquement déplacé. Pour autant que nous sachions, l’espace, quantité de matière et d’énergie, la lumière etc. sont tous finis. Cependant la plupart des données atteignent de telles échelles et dimensions que, du point de vue pratique terrestre, nous pouvons les considérer comme infinis.

En analysant les caractéristiques fondamentales majeures de l’univers matériel nous pouvons tirer des conclusions intéressantes. Prenons le cas de la lumière opposée aux ténèbres, il serait raisonnable d’associer la lumière à la vie, la bonté, le bonheur et d’associer les ténèbres au mal, à la souffrance et à la mort. Il saute aux yeux cependant que grandeur et intensité de chacun d’eux sont totalement différentes. L’homme peut créer de la lumière, d’une certaine puissance, de façon artificielle. Le soleil est un nombre incalculable de fois plus puissant que n’importe quelle lumière que l’homme puisse un jour créer. De plus, il y a des étoiles qui sont des dizaines de milliers de fois plus lumineuses que le soleil. Par rapport à toute échelle de valeurs pratiques, il y a dans l’univers une lumière qui est infiniment plus grande que n’importe laquelle à la mesure de l’homme. L’expression " lumière immensément ou infiniment puissante " est tout à fait pertinente

En ce qui concerne les ténèbres, c’est tout différent. L’expression " ténèbres immenses ou infinies " n’aurait pas de signification. Les ténèbres complètes ne seraient que ce qu’elles pourraient être. Si quelqu’un descendait dans une mine ou dans un tunnel seulement à quelques dizaines de mètres sous le sol, il y trouverait des ténèbres presque aussi complètes que celles qu’il puisse rencontrer dans " les ténèbres extérieures ". C’est pourquoi, contrairement aux mathématiques, l’homme ne se trouve pas du tout au milieu, il est au bout de l’échelle. Il peut voir et expérimenter les conditions qui, pratiquement, ressemblent aux ténèbres, aussi complètes qu’elles puissent exister. C’est bien à sa portée. Mais la lumière peut être incomparablement et immensément plus grande que tout ce qu’il pourrait reproduire, observer ou même supporter.

Le cas est identique à celui de la chaleur. La plus haute température que l’homme puisse créer se situe entre trois et quatre mille degrés centigrade, ce qui est la température des fourneaux électriques. La température à l’intérieur du soleil, elle, atteint environ quarante millions de degrés. Elle est plus élevée encore dans d’autres étoiles. Ces températures sont bien plus élevées que ce que l’homme peut reproduire. Mais en ce qui concerne le froid, la situation est à nouveau complètement différente. Alors que l’expression " million " ou quarante millions de degrés au-dessus de zéro est parfaitement réaliste, l’expression de quelque mille degrés en dessous de zéro n’a pas de sens ; de telles conditions n’existent pas dans la nature. Deux cent septante trois degrés centigrades en dessous de zéro est ce qu’on appelle le zéro absolu ; c’est la température la plus froide qui existe dans tout l’univers. En faisant des expériences avec l’hydrogène liquide et l’hélium, les scientifiques sont parvenus à créer des températures extrêmement basses qui frisent le zéro absolu. C’est pourquoi, dans ce cas-ci, une fois de plus, l’homme peut approcher de très près l’extrême limite de basse température, mais la température la plus haute est immensément et incomparablement supérieure à tout ce que l’être humain peut atteindre.

Ces quelques notions de base, qui concernent l’univers matériel de Dieu, encouragent l’acceptation d’une perspective générale plus élevée qui rejette assurément l’idée d’une souffrance éternelle, délibérément infligée. L’analogie du monde spirituel avec les lois divines qui gouvernent le monde matériel suggère seulement quelques idées. La conscience chrétienne, inspirée non par la lettre mais par l’esprit du message évangélique, ne pourrait pas accepter l’idée que le Christ, après avoir souffert au calvaire, infligerait consciemment une souffrance incomparablement plus grande à une multitude d’êtres humains. Je crois fermement que nous devons considérer les souffrances du Christ comme étant les plus grandes possibles dans l’univers. Et dans ce cas la signification mystérieuse de cette action peut s’étendre bien au-delà des destinées de l’humanité terrestre.

Les ténèbres et le froid que nous pourrions atteindre dans l’univers sont pratiquement les plus grands possibles ; la lumière et l’énergie ne sont qu’une fraction négligeable et insignifiante dans l’univers céleste matériel de Dieu. La même chose doit se vérifier en ce qui regarde une vie éternelle plus haute. Le mal, les épreuves et la souffrance que nous voyons sur terre sont sans doute proches des extrêmes de l’univers. Mais le bonheur et les bienfaits de l’ordre plus élevé de l’univers céleste divin peuvent et doivent être incomparablement et infiniment plus élevés, meilleurs et plus grands que n’importe quel bonheur ou satisfaction que l’on peut atteindre sur terre.

En général, il semble logique de résumer nos idées, concernant le but de notre vie sur terre, comme un don immense, une occasion donnée à chaque être humain de développer un caractère et une personnalité individuelle, de bonne volonté, digne et capable de survivre dans un ordre plus élevé d’existence. Le sens de cet ordre et son caractère de transition demeurent en effet un profond mystère qui dépasse notre entendement. Le plus que nous en sachions sont certaines idées générales et vagues que des guides religieux nous ont laissées et qui sont confirmées, pendant quelques moments heureux de notre existence sur terre par un sentiment inspiré, une sensation intérieure.

[La Vie d’ici-bas et la Vie future]

Presque toutes les religions comparent Dieu au soleil, et l'action de son pouvoir spirituel à la lumière. Dans cette vie, la lumière du soleil est généralement le facteur le plus important ; il est la cause de presque tous les processus naturels à la surface de la terre. Alors que les personnes normales et la plupart des autres créatures tirent santé et joie du soleil, il y a aussi pas mal de germes de maladies que la même lumière du soleil détruit si on les y expose directement.

Je pense que ceci est une bonne comparaison avec ce que le futur réserve à notre petit coin d’univers. Notre terre se meut progressivement sur la route du temps, vers un événement précis d'une immense importance. Pour l'instant nous vivons dans un état de compromis peu enthousiasmant : un mélange de bien et de mal, de vérité et de mensonges. Nous ne sommes pas encore exposés aux rayons tout puissants et pénétrants de la lumière spirituelle qui vient de la Source du Très-Haut. Il y a comme un écran épais qui couvre la terre ; à travers celui-ci une très petite partie de lumière seulement pénètre nos ténèbres profondes. De différentes façons, des êtres humains ont reçu quelque information préliminaire au sujet de cette lumière mais ils ont été grandement protégés de son action directe par cet écran. Cette condition laisse les êtres humains développer leur personnalité intime en toute liberté suivant les lignes d'une bonté et d'une vérité éternelles ou bien dans la direction contraire. Les mêmes conditions, à savoir l'absence temporaire d'une lumière divine directe, permet plus que probablement le développement de quelques êtres spirituels aux caractéristiques négatives. Tous les êtres terrestres doivent demeurer temporairement sous cet écran, pour des raisons que nous ne percevons que vaguement mais qui sont apparemment nécessaires pour garantir la liberté de la volonté.

Une majorité de personnes considère cette existence comme plus ou moins normale et semble se satisfaire des réalisations douteuses et extrêmement précaires du progrès humain mais ils ont, dans leur inconscient, des aspirations à un ordre différent et meilleur en devenir. D'autres, spirituellement et intellectuellement inférieurs, engagent l'humanité à oublier complètement une vie plus élevée et à concentrer leurs efforts et espoirs sur les réorganisations des réalités matérielles d'ici bas seulement. On ne réalise malheureusement que rarement le grave danger que cette attitude comporte dans la négligence de la vie future. Mais même en cette vie, les tendances que nous venons de mentionner n'ont contribué qu'à augmenter énormément le désordre, l'injustice et les souffrances.

La meilleure part de l'humanité a invariablement en toutes circonstances considéré cette existence sous une forme ou autre comme un exil temporaire. Ils ont ressenti l'écran qui les séparait de la source éternelle de vie et de la lumière spirituelle. Ils souhaitaient et priaient que vienne ce grand événement, le changement fondamental des conditions qui donneraient accès à la lumière spirituelle ; celle-ci à son tour, détruirait et chasserait toutes ténèbres spirituelles. L'enseignement du Fondateur du christianisme a révélé et expliqué cet événement, son sens et son but comme jamais auparavant. Il révéla qu'un profond mystère est lié à la vie humaine dans son stade actuel et, plus spécialement, aux destinées des hommes après ce très grand événement qui terminera l'étape actuelle du processus historique. Il y est également révélé que l'humanité est immensément redevable au Christ lui-même, en relation avec cet événement, en ouvrant la possibilité d'une existence individuelle au-delà.

Il n'y a pas de doute que la toute première partie de la Prière du Seigneur concerne principalement cet événement final qui clôturera l'ère actuelle de compromis, de souffrances et de mort. Il ouvrira la nouvelle ère de lumière, d'harmonie complète, de bonne volonté, de bonheur et de vie éternelle. L'aspect le plus étrange et le plus encourageant de la Prière consiste en ce qu'elle suppose que la personne qui la récite se considère déjà en route vers cette existence heureuse et éternelle. Bien sûr, à cause de notre péché ou de notre bêtise, il nous est possible de gâcher notre héritage de la même façon que nous pouvons ruiner notre héritage terrestre ; mais la Prière montre clairement qu'une occasion infinie nous est offerte ; elle est déjà nôtre, avec le droit incroyable de nous adresser au Créateur, Roi et Propriétaire de l'univers non par une quelconque envolée véritable mais par ces simples mots : " Notre Père ".

Les idées que nous venons d'exprimer supposent un sens infiniment plus large et peuvent mieux se comprendre maintenant à la lumière de notre connaissance actuelle de l'univers. Nous avons déjà mentionné que si nous prenons les paroles d'ouverture comme la seconde et troisième phrase de la première prière, dans leur sens direct et logique, la conclusion serait que la terre ne fait pas encore partie du Royaume de Dieu. La terre est encore privée de sa Présence et la volonté de Dieu n'est pas encore active sur cette terre, à la mesure où elle s'exerce déjà dans le Royaume de Dieu, au ciel. Ces conclusions ne peuvent guère être mises en doute, à moins de changer le sens obvie de ces phrases de la Prière. Ceci est plus facile à comprendre si le sens des phrases est analysé sur base de l'information moderne de la constitution de l'univers céleste et de l'importance relative de notre terre.

Si nous prenions tout le territoire des États-Unis pour représenter l'entièreté de notre univers, notre terre représenterait quelque chose comme une petite éprouvette avec, disons, trois centimètres cubes en volume. La proportion véritable serait encore beaucoup plus petite, mais pour notre débat actuel, nous pouvons prendre cette échelle relative comme illustration de ce que nous avançons. Certains grands scientifiques ont mis dans l'éprouvette le matériel approprié ; ils ont créé les conditions nécessaires, scellé l'éprouvette et l'ont abandonnée dans un laboratoire jusqu'à ce que la réaction escomptée se fasse. Dans l’optique d'une pareille image, il est évident que le scientifique ne se situe pas à l'intérieur de l'éprouvette, mais de l'extérieur, il voit et sait ce qui se passe à l'intérieur. Dans beaucoup de processus chimiques et biologiques, le processus ordinaire consisterait à créer des conditions, insérer des matériaux et de les laisser tout seuls pendant un certain temps, jusqu'à ce que la réaction attendue s'achève. En prenant ceci comme une analogie, nous pouvons continuer à présumer que le Grand Scientifique peut temporairement suspendre l'exercice de sa volonté quant aux événements isolés dans l'éprouvette. De façon générale, sa volonté a déjà été imposée puisque c’est lui qui a arrangé toute l'expérience. Il laisse la réaction se poursuivre selon ses lois jusqu'à ce que tous les éléments de valeur se cristallisent et se séparent de ce qui n'a pas de valeur et est toxique dans ce processus. Au temps voulu, le Grand Scientifique brisera l'éprouvette scellée, placera les précieux cristaux où il les veut et ordonnera de détruire les restes.

L'histoire ci-dessus veut donner une image acceptable de l'importance relative de la terre et de l'univers céleste, du point de vue de l’espace-temps. Ceci n'est pas difficile à comprendre. Toutefois, il est presque impossible d’imaginer que la différence est probablement semblable, en ce qui concerne les valeurs spirituelles et intellectuelles, en relation avec un ordre plus élevé d'existence qui habite cet univers céleste.

On se sent élevé à des hauteurs insoupçonnées d'espérance et de gratitude à l'égard du Créateur et Éducateur, qui, d'une certaine façon mystérieuse, a ouvert la porte de notre petite terre. Celle-ci sera finalement détruite avec tout ce qu'elle contient dans l'immensité et la splendeur de l'univers céleste. Ceci est le sens profond et important de la première partie de la Prière du Seigneur.

Dans les pages qui précèdent, l'auteur a exprimé sa foi en la première partie de la Prière du Seigneur, consacrée essentiellement à la fin ultime du processus terrestre et de la destinée éternelle de l'humanité dans le Royaume de Dieu. Dans un contraste frappant sous cet aspect, la seconde partie de la Prière ne traite essentiellement que des besoins et des difficultés du temps présent et du futur immédiat. Nous demandons notre pain pour " ce jour ", même pas pour demain. La même chose vaut pour les deux autres demandes.

Chacune des trois phrases traite des aspects complètement différents de notre existence terrestre. Comprises largement, elles couvrent tous les besoins matériels et spirituels de notre vie actuelle.

" Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour. "

Cette phrase a d’abord un sens direct. Nous pouvons la comprendre aussi comme une prise en considération de toutes les autres nécessités raisonnables comme la maison, l'habillement, l'assistance médicale, etc. qui sont tout autant nécessaires pour notre vie sur terre que la nourriture. Il y a peu de doute que cette demande approuve et même enjoigne à l'homme de travailler pour ses nécessités matérielles et celles de sa famille. Nous pouvons demander de l'aide pour n'importe quelle nécessité raisonnable de notre vie ; mais il se peut que cette prière n'ait pas d'effet si la personne elle-même ne contribue pas à faire tout ce qu'elle peut, par son travail, pour accomplir la part qui lui revient. Celui qui a préparé son champ et qui l’a planté peut bien prier pour obtenir des résultats; personne ne pourra prouver que sa prière est inutile. Mais la prière d'un paresseux, pour que l'on plante son champ comme par miracle, n'obtiendrait aucun résultat. Mais si cette personne est malade ou que pour une raison quelconque, elle ne sache pas le faire elle-même réellement, une telle prière peut obtenir des résultats d'une façon indirecte. Il semble également logique que la demande " notre pain quotidien " concerne aussi nos besoins intellectuels et spirituels. De façon différente, ces facteurs sont tout aussi importants pour la vie et le développement de la personnalité humaine. Le Fondateur du Christianisme a souvent fait référence aux désirs humains et aux besoins spirituels comme une faim et une soif, et à ses dons, comme " pain " et " eau ". C'est pourquoi, dans le cas des besoins matériels, la prière trouve toute sa justification, mais un sérieux effort préalable est requis de la personne ; elle doit faire tout ce qu'elle peut pour ses réalisations intellectuelles et spirituelles ; elle a toutefois le droit et le devoir de demander aide et conseils dans des problèmes et des situations qui dépassent ses compétences et ses possibilités.

" Et pardonne-nous nos dettes comme nous pardonnons à nos débiteurs. "

Cette demande a un sens direct et évident mais, en plus, ce même pardon et une attitude à cet égard ont une portée ultérieure pour la vie future et notre préparation à cette vie.

Un avertissement sérieux et un sens direct et positif sont inclus dans les cinq derniers mots de cette demande. C'est une demande claire de pardonner à ses ennemis personnels, d'annuler toute mauvaise pensée contre eux, avant de commencer à prier pour son propre pardon. La demande imposée par le Fondateur du Christianisme est sans équivoque. La personne qui dit cette prière ne peut pas fermer les yeux sans rendre sa propre prière inefficace. Le sens de cette demande ne doit pas s'étendre au-delà des limites indiquées. Un vieux moine chrétien, qui commentait cette demande, disait qu'un homme doit vivre en paix avec tous les autres, même avec ses ennemis, mais pas avec les ennemis de Dieu. Il semble certain que ceci, comme d’autres phrases de l'Évangile, ne libèrent pas l'homme de son devoir de dénoncer ou de résister aux forces qui menacent les valeurs plus hautes. Déterminer ce qu'elles sont ou reconnaître les véritables ennemis de Dieu soulève un autre problème dont la discussion ne fait pas l'objet de la présente étude. Il suffit de mentionner, dans ce domaine, que celui qui cherche honnêtement la vérité pourra la reconnaître.

En nous référant encore à cette demande, nous attirons l'attention sur la précision remarquable des expressions employées qui sont caractéristiques de la Prière du Seigneur. Par exemple les mots "Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons les offenses des autres personnes " " pourraient facilement ouvrir le chemin à des interprétations conflictuelles. Mais la véritable demande "comme nous pardonnons à nos débiteurs" est claire et nette et ne laisse planer aucun doute sur son véritable sens. Nous recevons l'ordre de pardonner les torts qui nous ont été faits. Nous ne sommes pas autorisés à pardonner les insultes ou les torts faits à toute autre personne.

Il est intéressant de noter que le mot "amour", qui apparaît si souvent en relation avec les enseignements chrétiens, n'est pas mentionné une seule fois dans la Prière du Seigneur. L'enseignement que nous devons aimer nos ennemis est un des plus souvent mentionnés dans l'Évangile. On ne fait pas souvent remarquer que cette exigence est rarement, sinon jamais remplie par les hommes. Elle n'a apparemment même pas été accomplie par le Christ lui-même, si nous nous référons au mot amour au sens moderne. Alors que des exemples innombrables illustrent cette sympathie et ce pardon sans limites, y compris même la prière pour les soldats au Calvaire, nous n'avons pas de raisons de dire que le Christ aimait les Grands Prêtres, ses véritables ennemis. Le désaccord que nous venons de mentionner n'en est cependant pas un véritable. Je pense personnellement que le mot "amour", qui a certainement été rapporté exactement dans les Évangiles, avait alors un sens quelque peu différent du sens moderne actuel. Aujourd’hui l'amour signifie la plupart du temps un sentiment et comme tel ne dépend pas vraiment de notre volonté. Le sens ancien du temps des Évangiles avait plutôt comme caractéristique une volonté positive à l'égard d'une personne. Ceci peut se faire par un acte intérieur de la volonté et pouvait donc être requis de ses disciples par le Christ; lui-même observa sans faille cette attitude.

L'objet principal de la demande en question est la récompense ultime pour la personne qui dit cette prière, mais il comporte des changements pratiques immédiats qui déterminent son attitude à l'égard de ses semblables. Il est obligé de supprimer ses mauvais sentiments et ses haines personnelles. Ceci contribue à ce que nous appellerons la purification de l'atmosphère spirituelle ; un processus qui est plus important que la plupart ne le réalisent habituellement.

" Et ne nous induis pas en tentation, mais délivre-nous du mal. "

La sympathie sans limites et la bonne volonté de l'auteur de la Prière pour l’humanité est largement reconnue et acceptée mais je crois qu'on n'a pas assez mis l'accent sur le fait qu’il connaissait et comprenait totalement les hommes sans se faire la moindre illusion sur leurs limites et leurs péchés. La vulnérabilité de l'homme devant la tentation et la faiblesse spécifique qui rend tout sujet humain vulnérable, selon les faiblesses particulières de son caractère, est considérée comme allant de soi par l'Auteur de la Prière. Il ne suggère pas une prière pour demander le courage et la puissance de résister à la tentation. Il demande à la personne d'éviter les situations dangereuses.

En d'autres mots, aussi étrange que cela puisse paraître à de nombreux contemporains, la prière nous enjoint non pas de demander le courage et la détermination pour gagner un certain combat, mais l'aide de Dieu pour éviter ce combat. Parmi les trois demandes de la seconde partie de la prière, celle-ci contient le mystère le plus profond, et, à mon avis, elle touche aux mystères les plus importants et les plus dramatiques de notre vie terrestre. L'origine et la cause des plus grandes tragédies dans la vie des individus comme des nations peuvent être attribuées aux facteurs mystérieux de cette demande de onze mots plus qu'à une quelconque autre cause. Cette affirmation est en contradiction avec l'interprétation matérialiste de la vie et de l'histoire largement acceptée aujourd'hui, mais je crois qu'elle est plus proche de la vérité.

La grande difficulté pour comprendre entièrement cette partie de la prière ne porte en rien atteinte à sa valeur lorsque nous la disons, si nous faisons confiance à son Auteur. Nous pouvons décrire la situation tout simplement comme suit : nous sommes avertis d'un danger ; nous sommes avertis que nos forces sont insuffisantes pour résister à l'ennemi et nous sommes chargés d’en appeler à l'aide de Dieu. Il est évident que l'homme doit faire tout ce qu'il peut pour résister aux tentations mauvaises, mais il ne doit pas s'attendre à réussir dans tous les cas vraiment importants, à moins de demander et de recevoir l'assistance divine.

Le sujet principal contenu dans la première moitié de la demande est le mot " tentation ". Le sens de ce mot est clair en général. Différentes explications sont valables, mais on peut les résumer comme étant un conflit dans lequel des valeurs d'ordre inférieur sont poursuivies au dépens de valeurs d'un ordre supérieur. Le sujet principal de la seconde partie de la demande concerne le mot " mal ". Toute la phrase fait de toute évidence mention de deux thèmes d'un même sujet, comme si les idées de tentation et de mal étaient enchevêtrées. C'est le sens du mot " mal " qui prête fortement à controverse avec son lot de mystère.

Une discussion très intéressante à ce sujet se trouve dans la dernière œuvre de Vladimir Soloviev qui était un étudiant éminent de la philosophie religieuse en Russie à la fin du XIXe siècle. Il a écrit les Trois Conversations quelques mois seulement avant de mourir. Soloviev accordait une grande importance à ce sujet, et il introduisait ainsi son histoire :

" Est-ce que le mal est seulement une faiblesse, une déficience naturelle qui disparaîtra progressivement d'elle-même, au fur et à mesure que la bonté progressera ou bien est-ce un pouvoir réel, actif qui contrôle le monde en se servant des tentations, de sorte que pour y résister, il faut avoir un point d’appui dans un autre ordre d'existence ? "

Soloviev a bien souligné les deux points de vue différents sur ce sujet important. On ne se rend pas compte souvent de cette distinction et beaucoup de personnes modernes, même religieuses, prennent la première partie des deux propositions comme chose acquise et considèrent la deuxième comme un préjugé dépassé depuis longtemps. Dans ce cas précis, si le mal est considéré comme une faiblesse, comme un manque de bonté et d'intelligence ou bien comme un héritage de notre animalité ancestrale, les deux étant parties de notre nature, alors en effet, une amélioration de notre intelligence, de notre bonne volonté serait un remède efficace et suffisant. L'aide de Dieu pourrait être utile mais pas absolument nécessaire.

[Le mal : Analogie entre le monde physique et le monde spirituel]

Ce que nous discutons se trouve davantage dans le monde spirituel que dans le monde matériel ou intellectuel. Ceci a pour conséquence qu'une étude directe due à nos facultés intellectuelles avec des preuves directes et logiques est impossible, mais tandis que sa solution demeure une question de foi, on peut avoir une meilleure compréhension du sens véritable de la controverse par l'emploi bien connu d’analogies avec des événements qui ont lieu à un niveau inférieur d'existence. Considérons le corps physique de l'homme. Supposons que des facteurs qui contribuent à sa santé et à sa puissance reflètent la bonté et la bonne volonté, tandis que les facteurs qui causent la souffrance et la maladie représentent le mal. Il semble que cette idée de similitude entre les domaines spirituels et physiques de la vie soit raisonnable. Pouvons-nous alors supposer pouvoir résister à toute maladie en améliorant simplement la santé en général par une meilleure nourriture, un logement décent, de l’air frais, du repos etc. ? Nous savons bien que ce n'est pas possible. Il nous est bien connu par contre que la souffrance, les maladies causées par la sous-alimentation, le surmenage, le manque d'air frais, les blessures et autres causes semblables puissent recevoir un traitement adéquat avec de méthodes humaines. C'est dire que la simple bonne volonté et la bonté seules sont suffisantes pour supprimer le " mal " dans ces cas.

Les maladies d'une autre nature nous sont familières aussi. Regardons le choléra ou autre forme de peste. Lorsque des épidémies se produisent, elles frappent les sujets jeunes et forts qui meurent autant que les vieux et les handicapés. Une meilleure nourriture, des habits plus séants, du repos etc., en d'autres mots, des facteurs que notre analogie considère comme représentatifs de la bonté humaine et de la bonne volonté sont pratiquement inefficaces pour résister à de telles maladies ou en prévenir leur propagation.

Certaines maladies de ce groupe sont incomparablement plus terribles que n'importe quelle de toutes celles mentionnées dans le premier groupe. On a connu des cas au cours de l'histoire où plus de la moitié de la population d'un pays fut décimée par une épidémie ; où toute la population des villages fut tuée par une maladie à tel point que les loups et autres bêtes sauvages vinrent se nourrir de leurs corps, parce qu'il ne restait plus personne pour les enterrer. Une maladie comparativement moins dangereuse, la variole, il y a seulement cent années, a entraîné chaque année dans nos pays plus de morts que le plus grand nombre de victimes tué pendant la Première Guerre mondiale.

Toutes les tentatives pour combattre ces maladies restaient pratiquement inefficaces, jusqu'à ce qu'on découvre que la maladie n’était pas due à une faiblesse ou à une carence du corps humain, mais bien causée par une attaque d'une force maléfique dans ce cas-ci. Les germes de la maladie attaquent de l'extérieur et entraînent souffrances et mort, suite au poison qu'ils inoculent. Actuellement le corps médical des pays civilisés contrôle de telles maladies infectieuses et nous nous représentons difficilement les désastres causés par ce mal physique dans le passé.

Nous ne pouvons pas savoir dans quelle mesure la comparaison ci-dessus, empruntée au domaine matériel, ressemble à celui du domaine spirituel car nous ne connaissons pas suffisamment celui-ci. En supposant qu'il y a une certaine analogie entre le mal physique et le mal spirituel nous ne pouvons pourtant pas nous attendre à ce que l'un serve de modèle à l'autre. Les quelques conclusions suivantes semblent cependant raisonnables.

La présence du mal dans les domaines physiques et spirituels de la vie humaine sur terre est évidente. Plusieurs de nos sages se sont étonnés qu'il y en ait tant. Nous avons remarqué que dans le domaine physique, le mal trouve son origine dans deux sources tout à fait différentes, l'une en relation avec la faiblesse et la déficience de notre propre corps, l'autre étant le résultat de la pénétration et de l'empoisonnement causés par une force tout à fait étrangère et maléfique. Il n'y a pas de raisons valables pour nier la possibilité que le cas soit dans une certaine mesure semblable en ce qui concerne l'ordre spirituel de notre vie ici-bas.

Quant à la résistance, nous avons remarqué que dans le domaine physique, la victoire décisive a été remportée lorsque des esprits comme Pasteur ont pris la tête de la lutte contre le terrible ennemi physique. Pareil esprit est une puissance d'ordre supérieur à celui des bactéries. Au vu de ce contraste et en poursuivant notre analogie, nous pouvons supposer l'existence de forces maléfiques mystérieuses dans le domaine spirituel de notre vie ici. Selon les idées de Soloviev, nous ne pouvons résister avec succès à ces forces que si nous avons un point de soutien dans un ordre spirituel supérieur à l’homme lui-même.

Nous devons comprendre la conclusion de Soloviev ci-dessus comme se référant à des cas où des hommes ou des nations sont confrontés à des manifestations vraiment graves du mal. Nous pouvons et nous devons résister à des transgressions courantes comme les jeux d'argent, la boisson, le vice et le crime, par un acte de la volonté personnelle. Il est facile de montrer qu’un certain nombre de personnes ne demandent jamais l'aide de Dieu et néanmoins peuvent mener une vie respectable, résister aux tentations, pour autant que nous puissions en juger sur les apparences.

On répond souvent à la question de savoir en quoi consiste le mal en mentionnant les jeux d'argent, la boisson, le vice et le crime. Une telle réponse est incontestable mais elle semble indiquer seulement des manifestations secondaires du mal. Presque tout le monde considère comme allant de soi que les ivrognes, les joueurs et les criminels n'ont pas de valeur aux yeux de Dieu et sont nuisibles pour l’humanité. Peu de personnes reconnaissent que, de manière figurée, pour le diable aussi, ils sont de peu de valeur car les agressions réellement dangereuses du mal viennent principalement d’une autre source.

En ce qui concerne un des plus grands affrontements entre la bonté et le mal, notamment les événements du Calvaire, les saoulards, les criminels et les joueurs n'y ont pas participé pour autant que nous le sachions. La violente haine contre le Christ, responsable de la tragédie, fut alimentée essentiellement par des puritains qui allaient au temple et lisaient la Bible, ainsi que par des fanatiques. Les deux groupes agissaient pour des raisons qu'ils croyaient hautement défendables et ils voyaient dans le Christ leur plus grand adversaire. Ce serait une erreur d'expliquer les actions des ennemis du Christ simplement par leur égoïsme et leur amour propre blessé. La puissance agissante derrière la grande tragédie était une forme d'idéalisme et de patriotisme, dont s'empara une influence idéologique, mauvaise et vraiment sinistre.

Beaucoup de juifs de l'époque rêvaient d'un Roi-Messie qui ne délivrerait pas seulement leur nation mais conquerrait et dominerait le monde. L'existence de telles aspirations se trouve confirmée par le document suivant : " Ce qui a poussé la plupart à entreprendre cette guerre (la rébellion contre Rome) était un oracle ambigu qui se trouvait également dans leurs textes sacrés, à savoir comment à cette époque quelqu'un de leur patrie deviendrait gouverneur de la terre. "

La même idée forme l'objet de la dernière et plus importante tentation du Christ dans le désert : " Le diable lui fit voir en un instant tous les royaumes de la terre et lui dit : Je te donnerai tout ce pouvoir avec la gloire de ces royaumes " (Lc, 4, 5-6).

Le Christ a rejeté et condamné cette ambitieuse proposition. Il y a reconnu non une destinée décrétée par Dieu mais une tentation du malin. Le Christ a causé grand tort à ceux qui voulaient la rébellion en donnant une interprétation complètement différente de l'idéal messianique, causant de ce fait la perplexité et la division dans le peuple devant la révolte qui se dessinait.

L'auteur est convaincu que la position sans aucun compromis du Christ dans ce conflit idéologique fut la cause principale de la rage contre lui qui se termina par les cris : " Qu'il soit crucifié... Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants " (Mt 27, 23, 75). La même idéologie profondément malheureuse et populaire fut responsable de la révolte fatale de 67-71 AD, qui se termina par la destruction de Jérusalem et un désastre national sans précédent.

Le cas n'était pas exceptionnel. La plupart des grands assauts du mal au cours de l'histoire peuvent s'expliquer par des causes semblables. Le véritable Mammon pour le triomphe duquel des hommes désintéressés et apparemment bons sont disposés à ne pas respecter les commandements fondamentaux du Christ et sont disposés à mentir, haïr et tuer peuvent mieux s'identifier avec l'envie de domination politique plutôt qu'avec l'envie de bien-être ou du plaisir personnel. Les tromperies les plus éhontées et les meurtres de masse les plus redoutables peuvent s'attribuer à des causes idéologiques mauvaises plutôt qu'à n'importe quel péché ou crime individuel.

Il est hors de doute que tous les pirates, bandits et criminels du monde entier ont pendant mille années, versé moins de larmes, répandu moins de sang et causé moins de dégradation morale que les communistes l'ont fait pendant un quart de siècle en Russie. (Sikorski est mort en 1976 NDT). Et cependant, selon une remarque pertinente de D. Merejkovsky, certains bolcheviques sont honnêtes et sincères, et ceux-ci, ajoute-t-il, sont les plus redoutables.

Les deux cas cités sont parmi les plus grandes manifestations historiques du mal, sur une grande échelle. Il peut y avoir aussi un nombre de cas individuels différents où des êtres humains peuvent être confrontés à des tentations variées du mal, parfois seulement de nature intérieure, qui néanmoins, puissent être assez sérieuses pour justifier et nécessiter un appel à l'aide de Dieu. En général, la nature du mal est très importante et il faut le reconnaître comme un réel danger pour la vie des personnes comme des sociétés.

Nous allons maintenant essayer de déterminer directement ce qu'est le mal et quelles en sont les manifestations dangereuses les plus importantes dans son développement. Nous trouvons cette phrase puissante et forte dans l'Évangile: "Il (le diable) s'est révélé criminel dès le commencement ; il n'a pu se maintenir dans la vérité parce qu'il n'y a pas en lui de vérité. Lorsqu'il profère le mensonge, il puise dans son propre bien parce qu'il est menteur et père du mensonge (Jn. 8,44).

Dans le Grand inquisiteur, Dostoïevski l'appelle "le sage et terrible esprit d'auto destruction et de non-existence".

Un auteur russe moderne de talent Yvan Lukash, impressionné par les terribles réalités du communisme athée, écrit:

"Le diable est un assassin, un extincteur de l'esprit et de la pensée, un serpent qui paralyse la vie... Oh! Oui, je comprends, je vois le diable dans ma Russie, et dans le monde entier... Le diable est la matière morte, la poussière de la terre qui étouffe l'esprit, qui dénature par ses mensonges... Le diable est l'inspiration écrasée par l'immensité morte du monde matériel".

Cette analyse inspirée et profonde est suivie par un reproche sévère adressé aux hommes qui se mettent au service d'un but qui n'en vaut pas la peine.

"Je comprends que la matière lutte toujours avec la pensée, que les masses de scories qui s'éteignent étouffent le feu éternel, mais je ne comprends pas toute cette populace, tous ces serviteurs du matérialisme quels qu'ils soient, professeurs, faux prophètes, révolutionnaires. Comme des souris aveugles, ils veulent remplacer le principe de vie éternelle par le principe de mort éternelle dans le matérialisme".

Dans la ligne des déclarations ci-dessus, la principale manifestation du mal réside dans la fausseté et l'assassinat. Nous pouvons alors comprendre que la conséquence fondamentale sera l'empoisonnement, l'effet paralysant, et la destruction du composant spirituel, ce qui alors tour rendrait la vie éternelle impossible. Tandis que les résultats destructeurs demeurent imprévus et inconnus parce qu'on ne pourrait connaître les conséquences que de l'autre côté de la mort physique, de grands désastres cependant peuvent se produire déjà dans cette vie lorsque l'atmosphère morale et spirituelle devient excessivement embrumée par l'impiété et que les hommes se privent des conseils divins et de la protection contre le mal. C'est cela le véritable sens profond des événements désastreux qui se sont produits en Russie pendant le dernier quart du siècle passé.

Selon nos croyances nous pouvons accepter ou refuser toute réalité quant à la première cause du mal. Nous pouvons envisager qu'elle n'existe pas en dehors de la conscience de l'homme. Mais que la cause soit vraie ou imaginaire, il n'en reste pas moins que ses conséquences et ses manifestations sont tragiquement réelles dans ce monde.

En général, l'humanité moderne ne réalise pas la valeur de la protection accordée par le Christ contre les mystérieux dangers spirituels de cette vie même. À cet égard nous pouvons comparer l'humanité à un enfant qui a été mordu par un chien enragé et qui ne comprend pas la gravité du danger ni l’importance de la vaccination vitale procurée par un Docteur sage et bienveillant.

L'auteur croit que la dernière demande de la Prière du Seigneur se rapporte à une influence mystérieuse, mauvaise et dangereuse capable de couvrir une multitude d'aspects et qui peut même se présenter sous le déguisement du service des principes humanitaires et idéalistes. Tout le processus historique et l'expérience tragique de notre temps montrent que l'intelligence humaine et la formation scientifique la plus développée sont incapables de reconnaître et de résister, impuissants face au sinistre danger du mal spirituel. Les découvertes scientifiques et les inventions techniques sont sujettes à devenir les servantes du mal, aidant à répandre des mensonges, la crainte, la haine et le meurtre, à une échelle sans précédent. Une multitude de faits de cette nature confirment l'idée de Soloviev que les hommes et les nations sont incapables de résister longtemps au poison mortel du mal spirituel à moins que d'avoir un point d’appui dans un ordre plus élevé d'existence. L'auteur croit qu'un tel soutien, c'est-à-dire une aide et une protection divines sont l'objet de la demande: "Et ne nous induis pas en tentation, mais délivre nous du mal".

" Car à toi appartiennent le règne, la puissance et la gloire pour les siècles des siècles. "

Au début des trois évangiles [synoptiques], il y a le récit d'un événement étrange et mystérieux connu sous le nom de "Tentation du Christ". Il n'y avait pas de témoins dans le désert, et de ce fait, le compte rendu doit être l'histoire racontée par le Christ lui-même à ses disciples ; un fait qui accentue la grande importance de l'événement. Il est plus que probable que des décisions très importantes prises par le fondateur du christianisme à ce moment ont déterminé non seulement le cours de sa propre vie terrestre mais également le cours général de l'histoire de l'humanité à partir d'alors. Dostoïevski, le grand auteur et philosophe russe a examiné la signification de cet étrange dialogue du désert dans l'intéressante Légende du Grand Inquisiteur, selon laquelle l'histoire de la tentation, comme décrite dans l'Évangile, représente un très bref résumé de deux points de vue conflictuels qui couvrent toutes les controverses principales déterminant les tragédies et destinées de l'humanité en cette vie. Ces désaccords sont profondément ancrés dans la nature humaine et se prolongent, ou au moins se projettent, dans un ordre plus élevé d'existence.

Il y a une forte analogie entre la deuxième partie de la prière et les idées et même les expressions de l'histoire de la tentation. Nous pouvons le remarquer à partir du tableau suivant :

LA SECONDE PARTIE
DE LA PRIERE DU SEIGNEUR

Donne-nous aujourd'hui notre PAIN quotidien…

…ne nous INDUIS pas en TENTATION, mais délivre-nous du MAL

 

Car à toi appartiennent le RÈGNE…

 

et la PUISSANCE et la Gloire pour toujours

LA DEUXIEME PARTIE
DE L'HISTOIRE DE LA TENTATION

…ordonne que ces pierres deviennent PAIN (Mt 4,3).

Alors Jésus fut CONDUIT par l'Esprit au désert pour être TENTE par le DIABLE (Mt 4,1)

Et le diable le conduisant sur une haute montagne, lui fit voir tous les ROYAUMES du monde en un instant (Lc 4,5).

Et le diable lui dit: "Je te donnerai tout ce POUVOIR avec la GLOIRE de ces royaumes (Lc 4, 6).

Il semble hors de doute que, dans les deux documents, l'on fasse référence aux mêmes facteurs fondamentaux qui influencent les actes et déterminent les destinées des hommes et des nations. L'histoire de la tentation donne un bref compte rendu de l'étrange confrontation où on discute des destinées futures de l'humanité mais où on n'est pas parvenu à un accord. La seconde partie de la Prière du Seigneur se rapporte aux mêmes facteurs, mais cette fois-ci du point de vue de la vie quotidienne d'un individu.

Dans la question finale de la tentation, l'adversaire du Christ prétendait posséder et contrôler les Royaumes ainsi que le pouvoir et la gloire de ce monde. Le Fondateur du Christianisme n'a pas mis en doute cette revendication mais il nous a donné l'instruction de répliquer dans la conclusion de la prière, chaque fois que nous disons: "Car à toi appartiennent le règne, la puissance et la gloire...".

Une analyse de ces questions extrêmement importantes soulève le problème de ne pas donner d’explication convaincante aussi longtemps que nous considérons la terre la partie la plus grande et la plus importante de l'univers. La première partie de la prière montre que le Royaume de Dieu n'existe pas encore sur terre. L'histoire de la tentation rapporte la revendication du diable de posséder et de contrôler ce monde. Cette prétention semble malheureusement justifiée par trop d'événements, tant du passé que du présent ; même beaucoup de passages de l'Évangile l'admettent. Mais la conclusion de la grande prière dit: " Car à toi appartiennent le règne, la puissance et la gloire ". La phrase dit " appartiennent " et pas " appartiendront ". On peut cependant se demander si un royaume peut être considéré comme établi si, sur une plus grande partie de son territoire, on ne respecte pas la volonté du Roi ou si une puissance hostile étrangère peut y exercer son contrôle. L'image n'est pas claire et ne se clarifie pas non plus en y introduisant les idées de péché.

Toutes ces contradictions disparaissent comme par miracle et le sens de la grande prière devient clair et compréhensible, dès que nous y considérons le véritable univers divin à la lumière de la science moderne. La zone occupée par le pouvoir hostile, à savoir notre terre, se rétrécit jusqu’à l’insignifiance et la puissance mauvaise qui prétend la contrôler n'est plus une autre autorité souveraine, d'un standing comparable, propre à y disputer le pouvoir.

Métaphoriquement parlant, il demeure seulement un nid de souris qui séjournent sous le sol d'une cabane d'un petit pays, situé quelque part dans les bois et isolé temporairement pour une quelconque raison dans une sorte de quarantaine à l'écart du reste du vaste Royaume. Le grand Roi lui-même est bien au courant de ce qui se passe dans son immense et merveilleux palais mais il connaît aussi ce petit détail. Pendant un certain temps, il n'y fait pas attention tout en sachant qu'au moment opportun il fera enlever cette petite cabane et détruira cette vermine. En rapport avec cette façon de voir les choses, le futur comporte pour chacun soit l'isolation ou la destruction éventuelle, accompagnée du refus spirituel pernicieux du processus terrestre, ou bien une vie éternelle dans la lumière et la splendeur de l'univers céleste.

Nous pouvons maintenant conclure en un bref aperçu le développement des idées inspirées par la Plus Grande des Prières. L’adresse constitue l’affirmation hardie que nous sommes enfants de Dieu.

Contrastant avec l’adresse, la phrase suivante : " Que ton nom soit sanctifié " reflète la modestie, en soulignant la différence infinie et éternelle entre l’homme et le roi de l’univers à qui, précédemment, on s’adressait par les mots: " Notre Père ".

Les deux propositions suivantes : " Que ton Règne vienne ", " Que ta volonté soit faite sur terre comme au ciel " élèvent de nouveau l’homme à des hauteurs immenses, d’une importance capitale. Ces phrases comportent un aspect étrange. Imaginons semblables mots, adressés à un potentat médiéval, par un humble sujet. On pourrait alors s’attendre à une réponse indignée. Il serait dit que ce règne existait déjà et que la volonté du potentat serait exécutée, sans tenir compte ou non de la volonté d’un esclave insolent. Et pourtant, aussi incroyable que cela paraisse, le libre assentiment de l’homme garde apparemment sa raison d‘être, en ce qui concerne la venue du Royaume, du Règne de Dieu. L’importance et la dignité de l’homme, inclues dans la demande directe adressée au Roi de l’univers, comme aboutissement final de toute l’évolution terrestre, cette importance est rarement soulignée. Lorsque l’homme prononce ces mots hardis mais révélateurs, il s’élève au-dessus des besoins, des ambitions, des humiliations, des insultes, de tout ce apparaît comme triomphe de la perfidie. C’est avec confiance que l’homme y découvre la solution à toutes les contradictions de ce monde, la vraie justification des turbulences de la vie ici-bas et la seule réalité vraiment objective. Unissant son attention et ses aspirations à la volonté divine, l’homme s’inscrit dan le respect du but ultime, éternel, du déroulement total de la création de l’humanité.

C’est en priant pour l’avènement du futur règne divin, sa vérité et sa gloire, que l’homme exprime indirectement son espoir d’y participer. Si l’homme était condamné à ne jamais voir la vérité divine, il éprouverait une amère déception en priant à cette intention. Il en serait de même, si son existence d’individu conscient devait se limiter au monde d’ici-bas, fait d’obscurités et de souffrances.

La seconde partie de la Prière du Seigneur, est, comme on l’a indiqué, tout à fait différente ; elle s’occupe des besoins immédiats et des dangers de cette vie. Les mots " Notre pain de ce jour " peuvent être appliqués à tout besoin, matériel, intellectuel et spirituel de notre existence terrestre. Les demandes concernant " pardon " et " tentation " se réfèrent aux événements, aux dangers de la vie intérieure et spirituelle dans un futur rapproché. Ces demandes sont capitales car elles influencent les actes intérieurs de la volonté et l’engagement qui peuvent déterminer la vie éternelle de chaque individu.

La prière commence et se termine par des expressions simples et respectueuses de louange à la Divine Providence. Comme telle, elle reflète tout le processus de la création. La première demande se rapporte seulement à Dieu : " Que ton Nom soit sanctifié ", alors que la conclusion fait mention "du règne, de la puissance, et de la gloire. On peut très bien comprendre ceci comme une référence à la sagesse et à la puissance divines qui ont créé et qui contrôlent tout l'univers matériel et spirituel.

La prière du Seigneur a été composée par son auteur pour notre vie terrestre dans le but de nous guider à travers le processus turbulent et dramatique de notre naissance spirituelle. Lorsque ce temps sera passé sur terre et peut-être aussi sur d'autres planètes semblables, l'objectif de toute la prière sera accompli. Mais il n'est pas impossible qu'en louant et en glorifiant leur Créateur, les êtres heureux d'un ordre d'existence plus élevé répètent encore les trois demandes suivantes de la Prière du Seigneur qui sont et resteront au delà de toute limitation d'espace et de temps.

Traduction Valère De Pryck.


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Première mise en ligne : 15-12-11