La Vie spirituelle

Deisis : L'intercession de l'Église

Deisis : L'intercession de l'Église

par Mgr Alexandre Semenoff-Tian-Chansky

 


Né en 1890 à Saint-Pétersbourg, Mgr Alexandre Semenov-Tian-Chansky a reçu une solide formation de juriste à l’université de Saint-Pétersbourg. Il émigre en 1921 et s’installe en France en 1925 où il fréquente les milieux artistiques et littéraires. Sa vocation sacerdotale fut tardive. C’est à l’âge de 47 ans qu’il entreprend des études de théologie à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge. Ordonné prêtre en 1943, il reçoit la consécration épiscopale en 1971 et continue son ministère jusqu’à sa mort en mai 1979. Mgr Alexandre est l’auteur d’une étude sur Jean de Cronstadt (éditions russe et anglaise) et d’un recueil de sermons.

En 1961, Mgr Alexandre Semenov-Tian-Chansky publia dans un numéro spécial de Contacts (No° 36 bis, 3° trimestre 1961) son Catéchisme orthodoxe : Catéchèse pour adultes (traduction française sous le contrôle de l’auteur et du père Jean Meyendorff ; texte original russe revu par Vladimir Lossky, texte français par le père Boris Bobrinskoy et Olivier Clément).

Le document qui suit constitue la quatrième partie du Catéchisme orthodoxe (ré-édité par YMCA-Press, Paris, 1984). Signalons en particulier -

- Le commentaire sur le Décalogue (ss. 4-11) ;
- Résumé de l'enseignement de Jésus (ss. 12-27) ;
- Commentaire sur les Béatitudes (s. 27) ;
- Commentaire sur le Notre Père (s. 32).

Plan du document.

1. Le but de la vie chrétienne.
2. La Révélation (Écriture et Tradition).
3. Les lois fondamentales de la vie spirituelle
  de l’homme et leur découverte
 dans l’Ancien Testament.
4. Le Décalogue.
5. Les deux premiers commandements.
6. Le troisième commandement.
7. Le quatrième commandement.
8. Le cinquième commandement.
9. Le sixième commandement.
10. Le septième commandement.
11. Les huitième, neuvième et dixième commandements.
12. La morale du Nouveau Testament
 comparée à celle de l’Ancien.
13. Les œuvres du Christ. ses miracles.
14. Comment le Christ nous invite à la charité.
15. Les paraboles sur le Père.
16. Les paraboles sur le Sauveur.
17. Les paraboles sur le Royaume de Dieu,
  l’Église et la Grâce.
18. Les paraboles sur la conduite de l’homme.
19. Les origines du péché.
20. La naissance du péché et la lutte contre lui.
 
21. " Et Moi je vous dis : Aimez vos ennemis ".
22. " Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés ".
Le pardon.
23. Le souci du lendemain
 et le danger des richesses.
24. Le sens et le caractère
 des préceptes évangéliques.
25. Sur la vie dans la grâce.
26. La voie étroite. La Croix.
 Mort et Résurrection avec le Christ.
27. Dieu reçoit les sacrifices.
28. Les Béatitudes.
29. Le chrétien devant la mort.
30. La plénitude de la vie chrétienne.
 La multiplication des talents.
31. La vie chrétienne dans l’accomplissement
 de la volonté de Dieu.
32. La prière du Seigneur.
33. La prière en commun et la prière privée.
34. La Prière de Jésus.
35. Les lectures spirituelles.
36. Le culte orthodoxe.
37. La vénération des icônes.
38. La vénération des saintes reliques
39. Le jeûne.

 

1. But de la vie chrétienne.

Le but de la vie chrétienne est l’union avec Dieu et avec les autres hommes à l’image de l’unité de la Trinité. Nous pouvons atteindre ce but en participant à la vie du Seigneur Jésus-Christ ; nous devons nous implanter en lui comme les rameaux au cep (cf. Jn 15,4-9), Cette union s’accomplit par la force du Saint Esprit et l’on peut dire que le but de la vie chrétienne est d’acquérir le Saint Esprit et de recevoir ses dons. Le plus grand d’entre eux est l’Amour qui unit tous les hommes et est source de sainteté. Celui qui le possède vit selon l’inspiration de Dieu et non plus poussé par ses considérations individuelles et ses seuls penchants. C’est alors qu’il est réellement le temple de l’Esprit-Saint et il peut dire après l’Apôtre : " Ce n’est plus moi qui vis mais le Christ qui vit en moi " (Ga 11, 20). Ainsi est-il devenu lui aussi fils de Dieu le Père et saint. Voilà pourquoi le but de la vie chrétienne est nécessairement la sainteté.

 2. La Révélation : Écriture et tradition.

Par sa Révélation, Dieu lui-même nous montre le but d’une vie authentique et le moyen de l’atteindre. La Révélation est donnée à l’Église, c’est-à-dire à une communauté d’hommes et de femmes qui ont déjà désiré l’union avec Dieu et entre eux. Et l’Esprit garde la Révélation divine qui est la vivante expérience de l’union avec Dieu. C’est cela que l’on appelle la Tradition et son fondement le plus précieux est la Sainte Écriture, c’est-à-dire ce qui, de la Révélation, a été consigné par écrit par des hommes choisis exprès pour cela par Dieu. Tenter d’assimiler la Sainte Écriture c’est le premier pas sur la voie qui mène à Dieu.

L’Écriture est constituée par l’Ancien et le Nouveau Testament et forme un tout uni ; mais pour les Chrétiens, la base sur laquelle ils s’appuient est le Nouveau Testament, qui repose lui-même sur l’Évangile dans lequel est gravée l’image de Jésus-Christ : Il est là, dans les événements de sa vie, dans ses paroles et dans ses œuvres.

L’Incarnation Divine et la descente du Saint-Esprit sur l’Église ont été accomplies une seule fois et les écrits du Nouveau Testament en portent témoignage. À ces événements uniques, on ne peut rien ajouter ni rien ôter. L’Écriture constitue ainsi le fondement de notre foi.

Une lecture attentive de la Sainte Écriture non seulement nous donne des connaissances sur Dieu, mais encore, dans une certaine mesure, nous fait connaître Dieu lui-même en nous unissant à lui, tout particulièrement lorsque nous lisons l’Évangile.

La Tradition n’est pas un recueil de connaissances abstraites transmises par la mémoire. Ce qui se transmet, c’est la vérité vivante destinée à être assimilée par un cœur vivant. Cette assimilation n’est possible qu’avec le concours de la grâce. Autrement dit, Dieu se révélant au cœur de chaque chrétien lui permet de faire sienne la connaissance déjà reçue de la même façon par ceux qui l’ont précédé : c’est là ce qui fait tout le prix de la Tradition. La Vérité divine est toujours la même, ce qui change c’est la forme extérieure sous laquelle elle pourra être assimilée et cela dépend de la personnalité de celui qui doit la recevoir, de l’époque et du lieu où se produit cette transmission de la vérité. De là découlent la variété des prières et des rites, de la prédication, des travaux de la théologie et aussi l’inévitable changement de leur forme.

C’est ainsi que peut s’incorporer à la Tradition, outre la Sainte Écriture, toute parole écrite ou orale proposée par I’Église pour nourriture spirituelle à ses fidèles. Certains rites peuvent également y pénétrer de la même manière. Après la Sainte Écriture, sont venus constituer le corps de la Tradition : les définitions dogmatiques des Conciles œcuméniques, les textes et rites liturgiques et aussi les décisions canoniques, les écrits des Pères de l’Église, les ouvrages théologiques et de prédication, tous n’étant pas de même valeur et pouvant, en accord avec l’expérience vivante de l’Église, acquérir une signification plus ou moins grande dans la manifestation de la Tradition sacrée.

3. Les lois fondamentales de la vie spirituelle de l’homme
et leur découverte dans l’Ancien Testament.

" Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de tout ton pouvoir " et " Tu aimeras ton prochain comme toi-même " (Mc 12,30-31). Ces deux lois fondamentales de la vie de l’homme " selon l’esprit et la vérité " (cf. Jn 4,23), exprimées sous forme de conseils ou de préceptes, apparaissent déjà dans l’Ancien Testament où elles sont rendues manifestes dans les figures des hommes qui s’efforçaient d’y conformer leur vie. Mais, dans l’Ancien Testament, seuls les fils du peuple élu sont tout d’abord considérés comme " prochain ". Une telle limitation de l’idéal moral est inacceptable pour les chrétiens qui connaissent déjà l’universalité de l’amour divin. Cependant, il convient de ne pas oublier que l’Ancien Testament ne faisait que préparer le Nouveau et qu’Israël n’était pas seulement un peuple parmi de nombreux autres, mais aussi une école de fidélité à Dieu, le peuple de Dieu, l’Église de l’Ancien Testament, c’est-à-dire la semence de l’Église néo-testamentaire, universelle.

Certaines figures de justes de l’Ancien Testament sont si belles qu’elles apparaissent comme la préfiguration du Seigneur lui-même. Ainsi les innocents qui acceptent la souffrance : Abel, Isaac, Job, Joseph et enfin Moïse qui fut le guide et le docteur de son peuple et qui se donna tout entier pour le servir – préfigurent l’œuvre rédemptrice du Christ.

Nous trouvons aussi dans l’Ancien Testament des exemples d’infidélité à Dieu, des méchants et des actions mauvaises. Tel le récit du crime de Caïn dans lequel l’assassinat de l’homme par l’homme est stigmatisé avec une vigueur surhumaine (ce qui n’existe dans aucune religion de l’Antiquité).

4. Le Décalogue.

Ce que la Révélation nous apprend dans l’Ancien Testament sur la vie spirituelle de l’homme apparaît encore dans de nombreux préceptes parmi lesquels les dix commandements de Moise ou le Décalogue guident encore aujourd’hui les chrétiens – les quatre premiers enseignent l’amour à l’égard de Dieu, les autres l’amour à l’égard du prochain. La plupart d’entre eux revêtent la forme d’interdictions et indiquent les principaux obstacles sur la voie de la vie véritable.

5. Les deux premiers commandements.

Le premier commandement rappelle la vérité essentielle de l’Ancien Testament : il y a un seul Dieu et c’est en lui seul qu’est notre vie. " Je suis ton Dieu et il n’y aura pas pour toi d’autre dieu que moi ". Le second commandement explique le premier : " Tu ne te feras aucune image de quoi que ce soit ; ni de ce qui est dans les cieux, ni de ce qui est sur la terre, ni de ce qui est dans les eaux. Tu ne te prosterneras pas devant elles ni ne les serviras ".

C’est là un avertissement contre le culte païen des faux dieux. Il existe encore maintenant des idolâtres inconscients, même parmi les chrétiens : tous ceux qui prennent pour valeur suprême une quelconque valeur relative, par exemple le triomphe de leur propre peuple, on de leur race ou de leur classe sociale (ainsi toutes espèces de chauvinisme, de racisme ou de communisme). Celui qui sacrifie tout pour l’argent, la gloire, l’ambition ou la jouissance personnelle, se forge une idole et l’adore. Tout cela est trahison envers Dieu, substitution du mensonge à la vérité et en même temps subordination du tout à une partie, du plus élevé au plus bas.

C’est là une dénaturation de la vie, une maladie, une monstruosité, un péché menant l’idolâtre lui-même à sa propre ruine et bien souvent à celle des autres. Voilà pourquoi on peut considérer le second commandement comme un avertissement contre tout péché en général.

6. Le troisième commandement.

Le troisième commandement – " Tu ne prononceras pas en vain le nom du Seigneur ton Dieu " – sauvegarde la base de nos rapports avec Dieu, la prière. C’est par sa Parole que Dieu a créé le monde. La Parole de Dieu s’est faite chair et est devenue notre Sauveur. C’est pourquoi notre parole à nous aussi (n’oublions pas que nous sommes faits à l’image de Dieu) a une grande puissance. Nous devons prononcer toute parole avec prudence et en particulier le Nom de Dieu qui nous a été révélé par Dieu lui-même. Il ne faut s’en servir que pour prier, bénir ou enseigner la Vérité.

En prononçant en vain le Nom de Dieu, nous finissons par ne plus savoir l’employer justement et affaiblissons notre faculté d’union avec Dieu. Le Seigneur Jésus-Christ nous met en garde contre le serment (Mt 5,34-37). Plus pernicieux encore sont le blasphème, le murmure contre Dieu, le sacrilège et le jurement. Mais toute parole menteuse ou mauvaise a une puissance destructrice : elle peut détruire l’amitié, la famille, des États entiers. L’apôtre saint Jacques affirme vigoureusement la nécessité de contenir sa langue (Jc 3,2-10). Si Dieu et sa Parole sont la Vérité et la Vie, le diable et sa parole sont mensonge et source de mort. Le Seigneur dit que le diable est, dès l’origine, homicide, menteur et père du mensonge (Jn 8,44).

7. Le quatrième commandement.

" Tu te souviendras du jour du sabbat pour le sanctifier. Durant six jours tu travailleras, mais le septième est un sabbat en l’honneur du Seigneur ton Dieu ". Ce commandement nous rappelle que nos occupations constituent une voie qui mène vers Dieu ou en éloigne : en Dieu seul nous trouvons le repos. Dans l’Ancien Testament, le jour du sabbat était l’image du repos de Dieu après la création du monde : en participant au repos de Dieu, l’homme accédait à une vie spirituelle élevée, contemplative, dont il prenait ainsi l’habitude.

Pour les chrétiens, le jour du Seigneur est le dimanche, jour de prière, jour où nous recevons la Parole de Dieu et l’Eucharistie. Les premiers chrétiens étaient excommuniés (mis hors de la communion de l’Église) si pendant deux dimanches de suite, ils ne communiaient pas.

Le Christ enseignait qu’il est impossible de séparer l’amour pour Dieu de l’amour pour le prochain et le prouvait en guérissant les malades le jour consacré à Dieu, le samedi.

Aujourd’hui, le signe de notre amour pour Dieu, inséparable de notre amour pour notre prochain est l’Eucharistie : c’est elle qui nous donne la force de pratiquer le bien. C’est pourquoi le dimanche et les jours de fête nous célébrons l’Eucharistie.

8. Le cinquième commandement.

" Honore ton père et ta mère afin d’avoir longue vie et bonheur sur la terre ". Ce n’est pas là seulement une invitation à aimer ses parents, mais c’est aussi l’indication d’un point de départ pour aimer tous les hommes. En effet, pour apprendre à aimer les autres, il faut d’abord aimer ceux qui nous sont les plus proches (Tm 5,8). Le modèle de l’amour parfait nous est donné par l’amour du Seigneur pour son Père. L’unité à laquelle nous sommes tous appelés commence dans la famille chrétienne. C’est sur le respect des parents et l’attention à leurs conseils qu’est fondée la culture. L’irrévérence envers eux (personnifiée par Cham, le second fils de Noé) est à l’origine de la décadence de toute société humaine et du détachement envers l’Église.

9. Le sixième commandement.

" Tu ne tueras point " – est un commandement essentiel, l’homicide étant l’opposé même de l’amour. Aimer signifie désirer pour celui que l’on aime la plénitude de tous biens, donc avant tout, la vie éternelle. L’homicide est aussi un suicide, car il détruit, dans le cœur de celui qui tue, le fondement même de la vie : l’amour. Quant au suicide de fait c’est le plus grave des péchés : c’est en effet le refus de toute confiance envers Dieu, de l’espérance en lui et aussi de toute possibilité de repentir. C’est proprement de l’athéisme mis en pratique et la chose la plus contre-nature que puisse perpétrer un homme. Les moyens de commettre homicide et suicide sont innombrables, surtout si l’on considère que ces actes peuvent être commis, non seulement par les armes et la violence, mais aussi indirectement par une parole ou un silence, un regard ou un refus de regarder. Tout péché enfin, en tant que violation des lois de la vie véritable, est un homicide indirect. Homicide également le refus de défendre ou de sauver autrui.

Il arrive cependant que la défense d’autrui exige outre le sacrifice personnel, la violence et même l’homicide. C’est ainsi que se trouve justifié le combattant qui tue à la guerre, si toutefois il n’est poussé ni par la haine ni par la soif du sang. Mais cela est bien loin de justifier toujours la guerre qui est en elle-même un mal. La principale responsabilité de la guerre est portée par les chefs des gouvernements et des nations. La politique et les moyens de mener la guerre sont eux aussi soumis à une appréciation d’ordre moral. On l’oublie de plus en plus de nos jours.

10. Le septième commandement.

Toute union extra-conjugale entre un homme et une femme est une violation directe de ce commandement : " Tu ne commettras pas d’adultère " ; mais toute action favorisant un excès des sens le viole également. Dans le mariage chrétien, où la vie sexuelle est conditionnée par des rapports personnels empreints de profond amour, elle ne trouble pas l’harmonie morale. En dehors du mariage au contraire, la manifestation de l’instinct sexuel s’isole facilement dans son propre domaine, ce qui détruit l’intégrité de la personne humaine. Et cela est d’autant plus dangereux que les élans créateurs élevés de l’homme sont étroitement liés à sa vie sexuelle. La continence augmente les forces spirituelles tandis que le dérèglement les affaiblit ; en outre, il provoque souvent des maladies dont même les descendants de celui qui a ainsi péché portent le poids. Les dérèglements de la vie sexuelle provoquent des désordres dans les rapports avec autrui et parfois une vive agressivité. Dans la lutte avec les tentations du péché, surtout dans ce domaine, les seuls efforts de la volonté ne suffisent pas. Là, il est indispensable d’exercer ses meilleures ressources intellectuelles et spirituelles, en particulier, la prière, une participation à la vie de grâce de l’Église et surtout un amour vivant pour Dieu et le prochain.

11. Les commandements 8, 9, 10.

" Tu ne voleras pas ". Ce commandement nous met en garde contre un péché qui peut nuire fortement à l’amour entre les hommes. La propriété est souvent une condition nécessaire à la vie de l’homme, à la sécurité de son avenir et parfois aussi elle est un lien avec son passé, la condition de son travail créateur ou bien le fruit de son œuvre. Comme le nom, la propriété peut être le symbole de l’homme lui-même. C’est pourquoi, en volant un homme, on peut atteindre profondément sa personnalité et lui causer ainsi une véritable mutilation morale. Néanmoins, il ne convient pas de donner une portée absolue à des aspects isolés de la propriété particulière ou collective. En elle-même la propriété n’est ni un mal ni un bien, mais conformément à l’enseignement de saint Cassien, elle ne peut que devenir un bien ou un mal.

L’enseignement du Christ ne permet d’établir aucun système économique, mais donne le critère nécessaire pour juger de la propriété dans les divers cas qui peuvent se présenter. Ce critère est le bien spirituel de l’homme.

Le neuvième commandement : " Tu ne porteras pas contre ton prochain de faux témoignages " condamne la déposition mensongère au tribunal, mais en outre, il est interprété par les commentateurs de l’Église comme un avertissement contre tout péché fait en parole, c’est-à-dire qu’il vient compléter le troisième commandement.

Le dixième commandement nous met en garde contre l’envie et la convoitise, autrement dit contre le mal interne qui est la cause du mal externe. Sous ce rapport, le dernier commandement rappelle ceux du Nouveau Testament.

12. La morale du Nouveau Testament comparée à celle de l’Ancien.

Si l’Ancien Testament, dans ses préceptes d’amour envers Dieu et le prochain, nous révèle déjà le fondement de la vie véritable, il nous découvre à peine ce qui la constitue intérieurement. En effet, le Décalogue nous indique seulement ce qui est contraire à l’Amour, et plus encore il nous montre les fruits du mal. Mais le Nouveau Testament nous révèle la vie véritable dans toute sa plénitude comme l’amour divin dans sa perfection. Cet amour s’est manifesté dans la personne de notre Seigneur Jésus-Christ, Dieu lui-même devenu homme, dans sa vie et son enseignement – et plus tard enfin, par la force du saint Esprit après la Pentecôte, dans le cœur des chrétiens.

13. Les œuvres du Christ : ses miracles.

Nous avons parlé plus haut de la vie du Christ, de son sacrifice et de sa victoire, mais il nous a lui-même enseigné par ses paroles et ses miracles (qu’Il appelle ses "" œuvres ") comment vivre selon la voie de la vérité.

Les miracles du Christ sont le meilleur témoignage de la perfection et de la puissance de l’amour divin qui délivre l’homme de tout mal et lui fait don de la plénitude du bien. C’est ainsi qu’en changeant l’eau en vin aux noces de Cana, le Seigneur montre qu’Il est venu apporter la joie aux hommes et en chassant les démons, en guérissant les malades, en ressuscitant les morts, Il délivre de la souffrance, conséquence tragique du péché. Et dans ses miracles sur la nature da tempête apaisée, la marche sur les eaux, la multiplication des pains, etc...), c’est aussi l’amour qu’Il manifeste, rétablissant ainsi le pouvoir de l’homme sur les éléments, pouvoir perdu après la chute. Mais au moyen de ses miracles et de sa parole, c’est d’abord aux âmes qu’Il redonne la vie perdue par le péché, car Il fortifie ainsi dans les hommes la foi et l’amour, sans lesquels l’âme est morte. Pourtant Il refusa de faire des miracles capables de frapper l’imagination et de forcer la foi ; Il ne les accomplit que pour ceux qui croient déjà, montrant bien ainsi qu’Il ne contraint jamais, mais invite seulement au bien.

Le Seigneur a donné à ses disciples le même pouvoir de faire des miracles. Ils peuvent les accomplir s’ils acceptent d’être les temples de l’Esprit Saint. Enfin, ayant institué les sacrements, le Seigneur a donné aux hommes la possibilité (après la descente du Saint Esprit) d’être toujours les témoins et les participants de ses miracles. Les sacrements de l’Église, en effet, sont la continuation des miracles du Christ, et dans le sacrement de l’Eucharistie s’acquiert tout ce que le Seigneur donnait aux hommes au temps de sa vie terrestre : puissance de l’esprit sur la matière, expulsion des esprits du mal, guérison de l’âme et du corps et gage de résurrection dans la gloire.

14 Comment le Christ nous invite à la charité.

L’Amour est un acte de notre liberté. Il est impossible d’obliger quelqu’un à aimer son prochain. C’est pourquoi l’enseignement du Christ au sujet de l’Amour est exprimé sous la forme d’exemples, qui sont un appel et non point un ordre. Le Christ lui-même est le grand Exemple de l’Amour, le suprême appel à aimer. Les miracles du Seigneur sont encore des exemples de son amour et ses paraboles sont souvent des appels à aimer.

15. Les paraboles sur le Père.

En nous invitant à être parfaits, comme le " Père des Cieux " (Mt 5,48) qui fait lever son soleil sur les méchants comme sur les bons et donne sa pluie aux justes comme aux injustes (Mt 5,45), le Seigneur nous montre en paraboles l’image de l’Amour divin de son Père. Telle la parabole du Fils Prodigue (Lc 15), qui nous révèle que Dieu est prêt, au premier mouvement de repentir de l’âme, à la faire renaître et à lui rendre sa grâce. Cette parabole nous montre aussi que l’Amour non seulement compatit, mais encore prend part à la joie-(dans la parabole, Dieu s’efforce d’amener le fils aîné à prendre part à la joie des siens).

Le Seigneur nous parle de la miséricorde de son Père, dans la parabole sur le juge inique (Lc 18,1-8), dans celle sur le fils qui demande du pain et du poisson (Mt 7,7-11) et enfin dans celle des vignerons homicides (Mt 21,33-41 ; Mc 12,1-10 ; Lc 20,9-16) que le Père tente d’appeler au repentir en leur sacrifiant son propre Fils. La miséricorde du Père nous est encore montrée dans la parabole des ouvriers loués à des heures différentes et recevant le même salaire (Mt 10). Toutes ces paraboles nous appellent à connaître l’amour parfait du Père et à nous unir à sa puissance, à sa félicité.

16. Les paraboles sur le Sauveur.

Dans d’autres paraboles, le Seigneur nous parle de lui-même : dans la parabole des vierges folles et des vierges sages (Mt 25), Il est celui qui apporte la Joie, l’Époux de l’Église et de chaque âme ; dans la parabole du Bon Pasteur (Jn 10), Il annonce son sacrifice rédempteur pour tous les hommes (" Je donne ma vie pour mes brebis " Jn 10,15), se préoccupe de l’unité de l’Église (" ...elles écouteront ma voix et il y aura un seul troupeau, un seul pasteur " Jn 10,16) et affirme qu’il est l’unique Porte qui mène à la vie (" C’est moi la Porte, qui entrera par moi sera sauvé " Jn 10,9). Enfin, dans la parabole de la brebis égarée, il nous fait part de sa justice selon laquelle une seule âme humaine a pour lui autant de prix que toutes les autres ensemble. Il est particulièrement important pour les prêtres, pasteurs de l’Église, de s’approprier cette conception de la justice du Christ, puisqu’ils sont appelés à être les vivants exemples de son amour.

Dans la parabole sur le Jugement Dernier à laquelle il convient de s’attacher particulièrement, le Seigneur apparaît comme le Juge de tous les hommes et annonce que c’est l’Amour qui jugera le monde. La meilleure justification de l’homme est dans ses efforts pour parvenir à la miséricorde et dans les fruits de cette vertu. La parabole sur le Jugement indique les signes de l’amour compatissant ; donner à manger à ceux qui ont faim, visiter les malades et les prisonniers. Par amour pour nous, le Seigneur s’identifie à chacun de nous et c’est pourquoi, selon ses propres paroles, en faisant du bien ou du mal au prochain, c’est à lui que nous le faisons. Celui qui aime son prochain, qu’il en soit conscient ou non, aime le Seigneur, car aimer signifie voir dans l’être aimé ce qui est infiniment précieux : l’Image de Dieu. Mais il arrive un moment où l’homme reconnaît que c’est Dieu qu’il a rencontré lorsqu’il a aimé son prochain, lorsqu’il a eu pitié de lui – car Dieu est amour. En ignorant la souffrance de son prochain, c’est le Seigneur lui-même qu’Il a repoussé. Toute rencontre avec le prochain, surtout s’il est frappé par le malheur et la souffrance est pour nous déjà le Jugement Dernier. Celui qui l’a compris peut attendre avec confiance la sentence finale.

Le Seigneur nous apprend encore que sans lui, nous ne pouvons rien faire et que la vie chrétienne n’est pas qu’une suite de bonnes actions, pas seulement de la philanthropie, mais une perpétuelle montée vers lui et que dans cette montée, il marche constamment avec nous et nous aide.

17. Les paraboles sur le Royaume de Dieu, l’Église et la Grâce.

L’Évangile est la bonne nouvelle du Royaume de Dieu. C’est lui que le Seigneur veut nous faire connaître car c’est en effet le Royaume qu’il est venu établir, et c’est là qu’il nous appelle à entrer. Le Royaume de Dieu est celui du Christ, mais il est aussi la Maison du Père, le Royaume de la Grâce et du Saint-Esprit. Il commence déjà sur la terre, dans l’Église du Christ, mais le Seigneur fait sa demeure dans le cœur des hommes et c’est pourquoi le Royaume de Dieu, c’est non seulement l’Église au milieu de nous, mais c’est aussi l’Esprit de Dieu demeurant dans chaque cœur pur. Et c’est ce bien le plus précieux que le Seigneur nous montre en parabole sous l’image du trésor caché dans le champ pour lequel il n’est pas possible de ne pas donner tout ce que l’on possède (Mt 13,44). C’est encore la perle fine qui vaut tous les autres biens (Mt 13,45), la maison bâtie sur le roc que rien ne pourra détruire (Mt 7,24). Ceux qui sont arrivés à monter jusqu’aux degrés les plus élevés de la vie spirituelle, les saints, témoignent unanimement de l’excellence des dons de la Grâce.

Ils affirment que rien au monde ne vaut la présence de Dieu. Mais même les pécheurs éprouvent – par exemple après la communion ou à l’occasion d’une action d’amour désintéressé – un vrai sentiment de joie. À bien d’autres encore, il est arrivé de vivre intérieurement l’apaisement de leur conscience délivrée du péché. Dans les paraboles du grain de sénevé (Mt 13,31 ; Mc 4,31, Lc 13,8), du levain (Mt 13,33) ou encore de la graine jetée dans la terre (Mc 4,26), le Seigneur nous montre d’avance, pour nous encourager, combien imperceptible sera la croissance de l’Église et en elle, la croissance spirituelle de l’homme.

18. Les paraboles sur la conduite de l’homme.

Dans d’autres paraboles, le Seigneur nous montre quelle doit être ou ne doit pas être la conduite de l’homme. Tout ce qui s’y trouve en accord avec la volonté de Dieu brille d’une céleste lumière et ce qui s’y oppose parait rebutant.

Telles sont les paraboles du pharisien et du publicain (Lc 17,10), du fils prodigue (Lc 15,11-31), du bon Samaritain (Lc 10,30), du roi et du méchant serviteur (Mt 18,23), du mauvais riche et du pauvre Lazare (Lc 16,19), des deux débiteurs (Lc 7,40), des deux fils (Mt 21,28), de la paille et de la poutre (Mt 7,3 : Lc 6, 41) et d’autres encore.

19. Les origines du péché.

Le Seigneur n’a pas parlé qu’en paraboles : Il a parlé clairement du Père, de lui-même et de l’Esprit Saint ainsi que de la vie spirituelle authentique de l’homme. Si l’Ancien Testament mettait en garde principalement contre les manifestations extérieures du mal Pt ses conséquences, le Seigneur lui, nous montre les racines même du péché. Ainsi le sixième commandement avertit : " Tu ne tueras pas ", et Jésus-Christ nous dit : " Garde-toi de la colère, de la vengeance, pardonne, ne condamne pas " – et même : " ne juge pas ‘. De même, le septième commandement ordonne de ne pas commettre l’adultère et le Seigneur l’explique ainsi : " Qui regarde une femme pour la désirer a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur " (Mt 5, 28). Le Seigneur nous a révélé que le péché prend naissance dans le cœur de l’homme, c’est pourquoi il faut commencer la lutte contre le péché en purifiant son cœur des désirs mauvais et des mauvaises pensées, car r du cœur procèdent mauvais desseins, meurtres, adultères, débauches, vols, faux témoignages, diffamations. Voilà les choses qui rendent l’homme impur " (Mt 15, 19-20).

20. La naissance du péché et la lutte contre lui.

Suivant cette volonté du Seigneur sur la nécessité de purifier son cœur de ses penchants pervertis, les apôtres et, après eux, les Pères de l’Église, se fondant sur leur propre expérience de la lutte spirituelle, ont élaboré un enseignement détaillé sur la naissance et le développement du péché et sur les moyens de lutter contre lui.

D’abord vient l’idée du péché. Ce n’est pas encore le péché, mais la tentation. Ensuite l’homme commence à considérer avec sympathie cette idée – et déjà le péché commence. Puis il s’y attarde complaisamment à mesure qu’apparaissent les sentiments coupables dont il jouit, enfin sa volonté même penche vers le péché et l’homme l’accomplit en réalité. Le péché une fois perpétré se répète facilement, la répétition appelle l’habitude et alors l’homme se trouve dominé par tel ou tel vice ou passion.

Pour vaincre le mal, il faut lutter contre lui dès le début : quand naît l’idée du péché. Plus on attend et plus la lutte est dure. La lutte avec une passion, un vice ou une mauvaise habitude est très difficile. Pour chasser les mauvaises pensées à leur début, il faut apprendre à être attentif à soi-même, à se connaître. Lorsqu’on a reconnu une mauvaise pensée, il convient de la couper à la racine, en centrant son attention sur un objet plus élevé. Ce n’est pas facile. Le mieux est, dès qu’apparaît une mauvaise pensée (qu’elle soit d’offense, de méchanceté, d’envie, de cupidité ou de désir charnel) de se tourner aussitôt vers Dieu pour le prier de chasser la tentation.

Le meilleur recours proposé par les Pères de l’Église est la prière de Jésus : a Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi pécheur ". Celui qui agit ainsi acquiert peu à peu la maîtrise de soi pour arriver enfin à un état où l’âme vit dans la paix et dans la joie.

Ce travail sur soi-même pour une organisation harmonieuse de l’âme est appelé par les Pères de l’Église : " la science des sciences ", " l’art des arts ", et sans lui, il n’y a pas de vie chrétienne authentique. Saint Hésychius de Jérusalem dit : " Si au dedans de son cœur, l’homme ne fait pas la volonté de Dieu.., ce n’est pas non plus extérieurement qu’il la fera ".

21. " Et moi je vous dis : Aimez vos ennemis. "

Le Seigneur Jésus-Christ non seulement nous appelle à purifier nos cœurs, mais Il enseigne aussi une conduite nouvelle. Il nous exhorte à ne pas nous venger de ceux qui nous offensent et à céder aux quémandeurs : " Je vous dis de ne pas tenir tête au méchant : au contraire, quelqu’un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends-lui l’autre ; veut-il te faire un procès et prendre ta tunique, laisse lui même ton manteau... À qui te demande, donne, à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos " (Mt 5, 38-42).

Plus encore, le Seigneur nous invite à aimer nos ennemis : " Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous maltraitent, faites du bien à ceux qui vous haïssent " (Lc 6, 27-28).

Le Seigneur appelait les hommes à la perfection, sachant que l’amour ne peut pas être divisé. Celui qui aime les uns et nourrit dans son cœur de la haine pour les autres, celui-là ne possède pas l’amour véritable, entier – et son amour pour ses amis peut demain se transformer en haine. Mais Dieu est tout entier et toujours amour : " Il fait lever son soleil sur les méchants comme sur les bons et donne la pluie aux justes comme aux injustes " (Mt 5, 45).

22. " Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés ". Le pardon.

Ne pas savoir pardonner, mais aussi simplement juger son prochain, tout cela fait obstacle à l’amour parfait. Le Seigneur insiste constamment non seulement sur la nécessité de pardonner les offenses (Mt 6, 12, 14-15), mais aussi sur celle de ne pas juger son prochain : " Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés ". Et" Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas !... Enlève d’abord la poutre de ton œil ; et alors tu verras clair pour enlever la paille de l’œil de ton frère " (Mt 7, 1-5).

La critique malveillante à l’égard du prochain est déjà la poutre qui empêche de voir dans autrui l’Image de Dieu et de l’aimer. Le Seigneur savait que les péchés sont les maladies des hommes et Il disait souvent qu’Il était venu pour guérir les pécheurs : " Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades... Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs au repentir " (Mt 9, 9-13). Le Seigneur lui-même nous a montré le plus haut exemple de pardon et de refus de juger. Sur la Croix, Il priait pour ceux qui le crucifiaient et Il ne condamne pas la femme prise en flagrant délit d’adultère. Il la pardonne par plénitude d’amour et c’est justement cet amour-là qui fait honte au pécheur, embrase son cœur et le purifie à sa flamme. " Qui m’a établi pour être votre juge ou régler vos partages ? " dit le Seigneur (Lc 12, 14) et encore : " Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour condamner le monde. mais pour que le monde soit sauvé par lui " (Jn 3, 17) et  : " Je ne suis pas venu pour condamner le monde, mais pour sauver le monde " (Jn 12, 47-48). Une autre fois, le Seigneur ne nie pas que c’est à lui qu’appartient le Jugement (Jn 5, 22) : " Car le Père ne juge personne ; tout le jugement, Il l’a remis au Fils ", mais Il explique : " Le jugement, le voici : la lumière est venue dans le monde et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière " (Jn 3, 19) et la lumière, c’est le Seigneur lui-même : " Je suis la lumière du monde, car celui qui Me suivra... possédera la lumière de la vie. "

C’est ainsi que nous, qui suivons le Christ, devons rayonner de son Amour, de la lumière qui pardonne tout. Seule cette lumière nous juge. Celui qui a perdu l’amour, l’amour qui pardonne tout, a perdu la force qui préserve le monde de la corruption : " Vous êtes le sel de la terre ". dit le Christ, – " si le sel d’Amour) perd sa force – il n’est plus bon à rien " et enfin : " Vous êtes la lumière du monde... Ainsi votre lumière doit-elle briller aux veux des hommes pour que, voyant vos bonnes œuvres. ils en rendent gloire à votre Père qui est dans les Cieux " (Mt 5, 13-16).

23. Le souci du lendemain et le danger des richesses.

Le Seigneur nous met en garde non seulement contre le mal proprement dit, mais encore contre tout ce qui peut nous détacher de Dieu, les divertissements et les soucis superflus. Il nous montre, par exemple, comment le riche adonné aux plaisirs, ne remarque même pas la présence du pauvre Lazare qui souffre à côté de lui.

" Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez... Votre Père Céleste sait que vous avez besoin de tout cela. Cherchez d’abord le Royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. Ne vous inquiétez donc pas du lendemain : demain s’inquiètera de lui-même. À chaque jour suffit sa peine " (Mt 6, 25-34).

Ce n’est pas là, bien entendu, un encouragement à la paresse et à l’insouciance, mais une mise en garde contre un souci superflu d’un avenir qui peut-être n’existera même pas.

Seul le présent nous appartient, et pourtant l’homme a souvent tendance à le détruire pour un rêve qui concerne le futur incertain. Tels sont les utopistes qui, tantôt pour une soi-disant amélioration de l’ordre social, tantôt pour le triomphe de leur race, anéantissent le présent, ne s’arrêtant ni devant les pires violences, ni même devant les assassinats collectifs. Ce genre d’utopisme use souvent de la formule " la fin justifie les moyens ". Dans la vie privée aussi les hommes concentrent leurs efforts sur l’avenir, foulant aux pieds le présent. Si c’est l’intérêt qui les fait agir, le danger est d’autant plus grand. " Le temps, c’est de l’argent ", autre formule prisée par ces amateurs d’avenir. Cette formule d’ailleurs, suffit par elle-même à dénoncer le péché de ceux qui en usent, l’argent n’étant jamais qu’un moyen et non un but ni une valeur. Celui qui fait son idole de l’argent et des moyens, nie par là même les buts et les valeurs véritables.

Chaque instant du temps qui nous est donné peut revêtir une valeur réelle s’il n’est pas pour nous un simple moyen pour arriver à l’instant qui va suivre, si nous sommes prêts à le sacrifier à quoi que ce soit qui ait une vraie valeur. Cela est possible si nous vivons non le souci de l’avenir, mais le présent, si nous savons non seulement agir mais contempler. Ce n’est que par le présent, si nous y sommes attentifs, que nous pouvons atteindre l’éternel. Et il n’est possible de trouver Dieu que dans le moment présent, non dans des rêves d’avenir.

Cependant, la civilisation de notre époque avec sa technique et la hâte de son rythme de vie, prive presque entièrement l’homme de la possibilité de vivre le présent, de contempler, de prier, de rencontrer Dieu. Le Seigneur nous avertit de ces dangers dans la parabole du riche qui décide de détruire les greniers à grain qu’il possède pour en construire des neufs, sans savoir qu’il va mourir la nuit prochaine (Lc 12,16-21). Connaissant les dangers des préoccupations excessives, le Seigneur nous met en garde contre la richesse en général " Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et Mammon " dit le Christ (Mt 6,24) et encore : " Il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux " (Mt 19,24). Troublés par cette parole, les apôtres interrogent le Seigneur : " Qui donc peut être sauvé ? "

24. Le sens et le caractère des préceptes évangéliques.

Cette question : " Qui peut être sauvé ? ", c’est le tressaillement de l’impuissance humaine devant l’absolu de l’appel évangélique. C’est aussi la question que peut poser celui qui entend cette invitation étrange : " Aimez vos ennemis ". Comment aimer quand il n’y a pas d’amour ? Qui donc peut être sauvé ? La réponse du Seigneur ôte tous les doutes : il s’y trouve toute la force, tout le sens de l’enseignement du Christ : " Aux hommes c’est impossible, mais à Dieu tout est possible ". (Mt 19,26). Les préceptes évangéliques, surtout les préceptes d’amour ne sont pas des ordres, mais des appels. En réponse à l’appel d’amour, l’homme peut rechercher l’amour, mais c’est Dieu seul qui le donne. L’amour est le don par excellence du Saint Esprit, mais Dieu ne le refuse pas  : " Si vous qui êtes mauvais, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien le Père du Ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui l’en prient " (Lc 11,13). Dieu lui-même est Amour. À l’homme, il n’est demandé que d’éloigner tout ce que peut empêcher l’amour et cela est au pouvoir de l’homme, comme il est en son pouvoir d’implorer Dieu, de le prier. Il peut même plus encore : il peut s’efforcer d’agir comme s’il aimait déjà. C’est cela justement que le Seigneur nous a recommandé  : " Tout ce que vous désirez que les autres fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux – voilà la Loi et les Prophètes. " (Mt 7,12).

25. Sur la vie dans la Grâce.

Il convient de ne pas oublier que si les préceptes du Christ – et parmi eux les principaux qui concernent l’amour envers Dieu et les hommes – ne sont pas des ordres extérieurs, mais des appels, ils n’en constituent pas moins les lois internes de la vie spirituelle de l’homme, créé à l’Image et à la Ressemblance de Dieu. Hors de l’amour il n’y a pas de vie, mais seulement mort, souffrance infernale, néant. C’est pourquoi, bien que les préceptes évangéliques ne soient pas en eux-mêmes des ordres, en fait il n’est pas possible de ne pas les exécuter. C’est le Seigneur lui-même qui les accomplit en nous par la force de sa grâce (par exemple, lorsqu’il s’agit de l’amour envers les ennemis)  ; bien entendu, rien jamais ne se fait sans nous, mais rien jamais non plus n’est exigé de nous qui soit au-dessus de nos forces. L’amour de l’homme pour Dieu ne demeure jamais sans réponse. Et c’est la loi de la vie de l’homme : vivre toujours avec Dieu.

La vie chrétienne n’est pas du tout constituée seulement par une bonne conduite répondant à des règles extérieures observées par crainte de châtiments particulièrement cruels au delà du tombeau. Elle est une vie effectivement divine et humaine à la fois, menée à deux avec Dieu, semblable à un mariage. Que l’homme demande et Dieu répond, que l’homme s’afflige et Dieu le console ; que l’homme fasse fausse route et Dieu lui montre le chemin.

La vie chrétienne est la vie dans la grâce et c’est là la différence radicale avec toute vie, même moralement élevée, d’hommes qui vivent hors de l’Église. C’est pourquoi le Seigneur nous dit : " Mon joug est aisé et mon fardeau léger " (Mt 11,28-30).

26. La voie étroite. La Croix. Mort et Résurrection avec le Christ.

Oui, le joug du Christ est aisé et son fardeau léger. C’est là toute la félicité de l’amour toujours libre. Mais, par suite de la corruption de l’homme, le chemin qui mène au Royaume de Dieu est devenu étroit et pénible. Il faut renoncer non seulement à tout ce qui est mal, à toutes les jouissances superflues et aux vains soucis, mais parfois même à tous ses biens : " Si tu veux être parfait, va, vends tes biens, donne l’argent aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux ; puis viens, suis-moi " (Mt 19, 21). Le Seigneur parle même de plus grands sacrifices : " Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et jusqu’à sa propre vie, il ne peut être mon disciple " (Lc 24, 26). Comment faut-il comprendre ces paroles quand le Seigneur lui-même nous exhorte à honorer nos parents ? Cela signifie que l’amour à l’égard des hommes ne doit pas faire obstacle à l’amour pour Dieu, autrement dit ne doit pas être intéressé. Il faut aimer les autres en eux-mêmes sans rien attendre en retour, pas même la joie qu’ils peuvent nous apporter : sinon l’être aimé n’est qu’un moyen pour atteindre mon bonheur personnel ; un tel amour n’a pas de consistance et éloigne de Dieu.

Le Seigneur attend enfin de l’homme un renoncement complet à toutes choses et à lui-même. C’est cela être crucifié avec le Christ : " Quiconque parmi vous ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple " (Lc 14, 33), dit le Christ, et encore : " Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il se renonce lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour, et qu’alors il me suive " (Lc 9, 23).

Mais tous ces sacrifices n’ont pas de valeur par eux-mêmes ; ils ne sont que la voie vers un bien plus élevé qui est l’amour. L’apôtre Paul écrit : " Que je distribue tous mes biens aux pauvres, que je livre mon corps aux flammes, si je n’ai pas l’amour, cela ne me sert de rien " (1 Co 13, 3). Le renoncement total est indispensable parce que le péché qui nous éloigne de Dieu est l’affirmation de soi poussée à l’extrême ; c’est l’égoïsme qui nous referme sur nous-mêmes. Pour accueillir Dieu de nouveau, il nous faut rouvrir toutes grandes les portes de notre cœur.

27. Dieu reçoit les sacrifices.

Mais Dieu accepte tous les sacrifices sincères et humbles faits pour le Royaume. " En vérité, je vous le déclare, nul n’aura laissé maison ou femme ou frères ou parents ou enfants, à cause du Royaume de Dieu, qui ne reçoive bien davantage en ce temps-ci, et dans le temps à venir la vie éternelle " (Lc 18, 29-30).

Selon les Pères, c’est déjà maintenant, dans cette vie, que le chrétien doit ressentir la joie des dons célestes, sinon il ne la connaîtra pas non plus dans le siècle à venir. Les saints, en effet, non seulement ont été libérés du joug du péché dès cette vie, mais encore, ils ont été remplis de joie spirituelle et de lumière. Pour un cœur pur, tout est pur et les saints voient tous les hommes, le monde entier dans leur réalité merveilleuse, car déjà ils goûtent la félicité du paradis. Tout ce dont ils se sont privés en ce monde, leur revient transfiguré. Saint Marc l’Ascète écrit : " Tu ne perdras rien de ce que tu auras abandonné pour le Seigneur car cela te reviendra en son temps multiplié ! "

28. Les Béatitudes.

Dans les Béatitudes (Mt 5, 3-12), le Seigneur nous indique les attitudes spirituelles nécessaires pour atteindre le Royaume de Dieu. Elles sont à la fois les fruits et les signes d’une vie authentique qui permet dès ici-bas de goûter la félicité du siècle futur. Pour croître dans la vraie vie, il faut avant tout l’humilité, la conscience de ses péchés et de sa propre impuissance si on lutte contre eux sans l’aide de Dieu. C’est là ce qu’on appelle pauvreté spirituelle :

" Bienheureux les pauvres en esprit car le Royaume de Dieu est à eux ".

L’état opposé, celui du contentement de soi-même, est flétri par le Seigneur dans la parabole du Pharisien et du Publicain (Lc 18, 10) : " Celui qui sent pleinement ses péchés vaut mieux que celui qui ressuscite les morts " ; et " celui qui est arrivé à se voir lui-même vaut mieux que celui qui a vu les anges ", dit le saint évêque Isaac le Syrien. La connaissance de soi-même et de ses péchés amène les larmes de repentir qui lavent les fautes et donnent la consolation. Des saints ont eu le don des larmes qui leur faisait pleurer sans cesse leurs péchés. Plus il a de lumière dans l’âme, plus l’homme voit clairement ses taches et remarque ses plus petites fautes.

" Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés ".

À ceux qui déplorent leurs péchés, il convient d’ajouter ici ceux qui pleurent de compassion ou de joie spirituelle.

" Bienheureux les doux, car ils hériteront la terre ".

Ceux qui sont pauvres en esprit, qui s’affligent de leur indignité, ne jugent pas autrui, pardonnent les offenses, ceux-là deviennent doux. Patients et bons, ils se trouvent bien partout ; partout ils se sentent chez eux, ils sont " les héritiers ". Vivant en bonne intelligence avec tous, ils vivent souvent plus longtemps que les autres, mais leur véritable bien, leur héritage est la terre nouvelle du siècle à venir où n’entreront pas ceux qui sont hostiles à autrui.

" Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés ".

Ce sont en premier lieu ceux qui veulent que chacune de leurs actions soit en accord avec la volonté de Dieu, qu’elle ait un sens et que toute leur vie soit illuminée de la lumière d’en-haut... Ce sont aussi ceux qui souhaitent que la justice règne autour d’eux, que la beauté de la justice et de la vérité du Christ triomphent dans la famille, dans la société, dans l’état. C’est à ceux qui ont faim et soif de justice que l’humanité toute entière, comme les peuples, doit les rares périodes de progrès moral qu’elle a connues.

" Bienheureux les miséricordieux, car il leur sera fait miséricorde ".

Des œuvres de la miséricorde, fruits de l’amour compatissant, le Seigneur nous parle dans sa parabole du Jugement dernier (Mt 25, 31-46) ; lui-même a montré par ses miracles ce qu’est la miséricorde. Elle est utile à ceux là même qui font le bien, car elle fortifie en eux l’amour du prochain : " Les pauvres te harcèlent, cela signifie que c’est la bonté de Dieu qui te poursuit ", disait à un juste le père Jean de Cronstadt. Les miséricordieux sont aussi ceux qui savent pardonner. Le rancunier, le vindicatif se torture lui-même, s’enferme dans la prison de sa méchanceté. S’il n’y renonce pas, il ne sortira pas de cette prison qu’il n’ait " payé jusqu’au dernier sou " (Lc 12, 59). Le dernier sou désigne ici le seul tribut qui soit demandé à l’homme : l’amour.

" Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu ".

Le cœur désigne ici le fond même de la personne humaine. C’est avec son cœur que l’homme apprécie l’essentiel et fait son choix, qu’il décide de sa vie. L’apôtre Paul souhaite aux Éphésiens que le Seigneur " illumine les yeux de leur cœur " (Ép 1, 17-18). Ces yeux du cœur, c’est tout d’abord notre conscience morale. C’est par le cœur aussi que nous connaissons la vérité et la beauté : " La lampe de ton corps, c’est l’œil. Lorsque ton œil est sain, ton corps aussi tout entier est dans la lumière ; mais dès qu’il est malade, ton corps aussi est dans les ténèbres. Vois donc si la lumière qui est en toi n’est pas ténèbres ! " (Mt 6, 22-23). La corruption de l’homme est si profonde qu’elle s’étend jusqu’à son cœur. Celui qui cède constamment au péché cesse de savoir distinguer clairement le bien du mal. C’est par un constant labeur sur lui-même suscité par la grâce de Dieu, sans laquelle il ne peut rien que l’homme obtient finalement la purification de son cœur. La perte définitive de la pureté du cœur c’est la mort spirituelle ; au contraire le salut de l’homme est une illumination de son cœur. C’est dans son cœur que l’homme rencontre Dieu, car c’est là que Dieu envoie son Esprit (Ga 4, 6). C’est là que le Christ habite (Ép 3, 17) y introduisant sa loi. Dieu, qui connaît les cœurs, juge les hommes sur la qualité de leur cœur : " Je suis celui qui sonde les reins et les cœurs " dit le Seigneur (Ap 2, 23).

" Bienheureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. "

Il est bon d’être doux, il vaut encore mieux semer la paix autour de soi, mais cela n’est possible qu’à ceux qui, au dedans d’eux-mêmes, ont dépassé déjà le stade précédent, celui de la douceur. Le grand saint russe Séraphim de Sarov disait : " Sois en paix avec toi-même et autour de toi des milliers seront sauvés ! " Et un autre juste du pays russe, le père Jean de Cronstadt écrivait : " Sans paix et sans harmonie avec les autres, on ne peut avoir ni l’une ni l’autre en soi ". En dehors de ces conditions, nul ne peut donner la paix aux autres. " Dieu n’est pas un Dieu de désordre mais de paix " (1 Co 14, 33) ; " C’est lui qui est notre paix " (Ép 2, 14) et c’est pourquoi seuls les artisans de paix peuvent être appelés " fils de Dieu ".

" Paix à vous ", disait le Christ et il recommandait à ses apôtres de saluer ainsi tous les autres hommes. Aussi les apôtres disaient-ils toujours à leurs disciples : " Que la grâce et la paix vous soient données de plus en plus " (2 Jn 3 ; Jude 1-2) ; ou simplement : " Que la paix soit avec toi " (3 Jn 15) ; et encore : " Que la paix et la grâce de Dieu, notre Père et Seigneur Jésus Christ soient avec vous " (Rm 1, 1 ; 1 Co 1, 3 ; 2 Co 1, 2 ; Ga 1, 3 ; Ép 1, 2). Ces salutations apostoliques et ces paroles du Seigneur lui-même prononcées particulièrement pendant son dernier entretien avec ses disciples témoignent toujours de ce que la paix du Christ est un don du Saint Esprit.

" Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute, si l’on vous calomnie de toutes manières à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux : c’est bien ainsi qu’on a persécuté les prophètes vos devanciers. "

Souffrir pour le Christ est le plus haut exploit que puisse accomplir un homme. Le renier est la chute la plus basse. " Celui qui Me reniera devant les hommes, à mon tour Je le renierai devant mon Père qui est aux cieux " (Mt 10, 33). Celui qui renie le Christ renie Dieu et tout ce qu’il y a d’authentique en l’homme, car l’homme véritable est l’image de Dieu qui a brillé en Christ dans toute sa pureté et sa plénitude. Renier le Christ c’est aussi se renier soi-même, ce qu’il y a de meilleur en soi, autrement dit c’est un suicide spirituel. La plus grande fidélité que l’on puisse montrer au Seigneur, c’est de mourir pour lui, comme le plus grand amour que l’on puisse manifester aux hommes, c’est de mourir à cause d’eux. " Il n’est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis " (Jn 15, 13).

29. Le chrétien devant la mort.

La mort est terrible. Mais l’attitude d’un homme devant la mort donne la mesure de sa dignité, de son courage, de sa fidélité, de son espérance, de son amour et de sa foi. Le vrai chrétien est prêt à accepter la mort violente comme la mort de vieillesse ou de maladie. C’est par son acceptation de la mort que le chrétien témoigne de sa foi dans la Résurrection, dans la bonté de Dieu. Le chrétien doit avoir présent à l’esprit l’idée de sa mort et se souvenir que le triomphe définitif de la lumière n’aura lieu qu’à la Résurrection des morts. Mais être prêt à la mort ne signifie pas que la vie terrestre doive perdre son prix. Au contraire, elle demeure un grand bien et le chrétien est appelé à la plénitude de la vie présente pour autant qu’il puisse emplir’ chaque moment de la lumière de l’Amour du Christ : seul le véritable chrétien peut le faire.

30. La Plénitude de la vie chrétienne. La multiplication des talents.

Seul l’épanouissement de toutes les forces spirituelles de l’homme, c’est-à-dire l’utilisation totale des dons spirituels (des talents) donne l’espoir d’une participation à la plénitude de la vie du siècle à venir. C’est ce que le Seigneur nous enseigne dans les paraboles des talents (Mt 25, 14-30) et des mines (Lc 19, 12-27). L’homme accomplit plus facilement sa destinée s’il peut agir selon sa vocation. Les vocations et les talents sont divers... Il y a d’abord les dons directs du Saint Esprit, les charismes qui faisaient la richesse des premiers chrétiens : des dons de prophétie, de langues, de guérison, etc... Ensuite viennent les aptitudes personnelles : l’éloquence, l’esprit d’organisation, les dons pédagogiques, artistiques. Il y a aussi les vocations naturelles, propres à l’âge, au sexe, à la situation de famille, celles du mariage ou de la virginité, de la paternité et de la maternité. L’activité créatrice dirigée dans le sens de la vocation a une bonne part dans la formation de la personnalité et aide à réaliser la vocation commune à tous les chrétiens, qui est l’édification du Royaume de Dieu.

C’est à ce but essentiel que doivent servir tous les talents, tant particuliers que pris dans leur ensemble. Toute activité humaine, même exercée par vocation, qui s’éloigne de cette fin, c’est-à-dire de la création d’une vie avec le Christ et dans le Christ, s’altère et dépérit. Ainsi se dessèche l’art qui n’est pas nourri d’esprit religieux, ainsi meurent les constructions de l’état sans Dieu. Quant au métier militaire, il contribue à la ruine des vainqueurs comme des vaincus, si la justice du Christ y est oubliée.

Mais il ne faut jamais oublier que toute vocation est une croix, qu’elle exige des efforts et des sacrifices sans lesquels les talents ne se multiplieront pas. Il faut se rappeler que le chemin de la croix est la vocation finale de la vie même du Seigneur, et que son acceptation totale de la Croix, c’est la vie arrivée à sa plus haute intensité, son plus haut jaillissement. " La Croix, c’est la volonté prête à toute affliction ", écrit un des Pères de l’Église primitive. Mais c’est en même temps la bénédiction de toute vocation et elle est inséparable pour tous les disciples fidèles du Christ de l’épanouissement de leurs dons, de la multiplication des talents qui leur ont été confiés.

Mais la croix de tout homme doit être greffée sur celle du Christ. Et cette greffe s’effectue le mieux lorsque la croix de toute vocation créatrice devient la croix du service de Dieu et de l’Église. C’est alors que se multiplient les talents donnés à l’homme.

31. La vie chrétienne dans l’accomplissement de la volonté de Dieu.

Si la vie chrétienne a pour but de nous unir à Dieu et en lui aux autres hommes – c’est cela le Royaume de Dieu – la morale chrétienne a pour unique objet l’accomplissement de la volonté de Dieu.

Le Seigneur lui-même nous en a donné l’exemple et nous l’a recommandé : " Car Je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé " (Jn 6, 38) dit-i1. Quant à nous, il nous avertit : " Ce n’est pas en me disant : " Seigneur, Seigneur, qu’on entrera dans le Royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est aux cieux " (Mt 7, 21). Pour faire la volonté de Dieu, il faut la connaître et pour posséder la révélation divine dans laquelle se découvre cette volonté, il faut vivre dans l’Église, car c’est à elle qu’est donnée la vérité dans sa plénitude, et non à un homme isolé. Alors, l’homme, membre de l’Église, éclairé par toute la lumière donnée à celle-ci, trouve son propre chemin, la volonté de Dieu à son égard.

Au sommet de la vie spirituelle, le chrétien vit sous l’emprise directe du Saint Esprit : guidé constamment par son inspiration, il distingue clairement dans son cœur ce que Dieu attend de lui. À des degrés moindres la direction divine paraît moins évidente, mais à mesure que l’homme grandit dans sa vie spirituelle, il la distingue mieux. C’est ainsi, qu’attentif à la Parole de Dieu, il y découvre toujours mieux ce qui se rapporte aux circonstances de sa vie, et, au hasard des rencontres avec les autres, en tire un profit spirituel.

Pour croître dans la vie spirituelle, pour discerner toujours plus clairement la volonté de Dieu et l’accomplir exactement, il est bon d’user de tous les moyens proposés par l’Église : participation aux sacrements, à l’Eucharistie surtout, lecture de la Parole de Dieu et d’œuvres spirituelles, prières faites en privé et en commun, purification du cœur par l’exclusion des mauvaises pensées qui cherchent à s’y introduire, limitation des exigences naturelles (jeûne), efforts en vue d’accomplir les préceptes du Christ, même si on n’y est pas encore très bien disposé.

Il est bon aussi d’entretenir des rapports personnels avec ceux qui vivent réellement de la vie de l’Église, de prendre conseil auprès d’eux et surtout auprès d’un père spirituel. Il faut aussi s’efforcer de développer en nous les dons que nous avons reçus en les mettant au service de Dieu et des autres.

Parmi tous les moyens d’atteindre à l’épanouissement de notre vie spirituelle, la prière, particulière ou commune, occupe une place à part. Elle constitue en effet le centre de la vie spirituelle sans laquelle celle-ci n’existe pas : la prière peut être prière de demande, d’action de grâce, de louange. Le chrétien peut demander pour lui-même et pour les autres tant des biens matériels que des biens spirituels, mais surtout ces derniers et en particulier le pardon de ses péchés, l’aide pour lutter contre les tentations et enfin que Dieu lui montre comment il faut agir.

Les païens prient surtout pour leur réussite ici-bas et les chrétiens pour qu’il leur soit donné de faire la volonté de Dieu. Et Dieu répond à leur prière surtout quand elle concerne les autres. La prière pour autrui est le fruit de l’Amour et aussi la plus sûre voie vers l’Amour. Meilleure encore est la prière commune : " Je vous le dis en vérité, si deux d’entre vous, sur la terre, unissent leurs voix pour demander quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon Père qui est aux cieux. Que deux ou trois, en effet, soient réunis pour m’invoquer, je suis là au milieu d’eux " (Mt 18, 19-20).

32. La Prière du Seigneur.

" Seigneur, apprends-nous à prier ", dit un jour à Jésus un disciple. Et il répondit en leur enseignant le " Notre Père ". C’est pourquoi nous l’appelons la " Prière du Seigneur " ; c’est entre toutes la prière par excellence.

• " Notre Père qui es aux cieux " : Dès le premier mot, " Père ", la Prière du Seigneur nous apprend à prier avec amour et confiance en Dieu ; quant au mot " Notre ", il nous rappelle que nous devons prier non seulement pour nous-mêmes mais pour les autres et surtout en union avec les autres. En évoquant le ciel comme la demeure de Dieu, elle nous rappelle la transcendance de la perfection divine par rapport à toutes nos conceptions humaines.

• " Que ton Nom soit sanctifié " : Puisque Dieu est parfait, son Nom ne peut être que saint et nous prions afin qu’il nous soit donné de le glorifier par nos paroles et par nos actes et d’être les dignes enfants de notre Père céleste. Cette première demande contient toute notre aspiration à la sainteté.

• " Que ton règne arrive " : Nous demandons à Dieu de faire rayonner partout sa sainteté : que sa justice triomphe en nous et autour de nous, que le monde devienne le Royaume de l’amour. Or celui-ci ne viendra dans sa plénitude qu’à la résurrection générale des morts. En disant " Que ton règne arrive ", nous appelons donc le second avènement du Christ. L’accès de ce Royaume n’est ouvert qu’à ceux qui font la volonté de Dieu, mais sans l’aide de Dieu lui-même, nous ne pouvons y parvenir, c’est pourquoi il nous faut l’invoquer sans cesse.

• " Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel " : Non seulement il faut faire la volonté de Dieu, mais encore convient-il de la faire de bon gré, avec joie, comme le font les anges et les saints.

• " Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien " : Ce que nous demandons d’abord à Dieu, c’est le pain spirituel, le pain de l’Eucharistie, le corps très pur du Seigneur dont il nous a dit lui-même " Qui mangera ce pain vivra éternellement " (Jn 6, 58). " Le pain quotidien ", c’est aussi la Parole de Dieu dont il est dit : " L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu " (Mt 4, 4). Le pain quotidien c’est aussi tout ce qui est nécessaire à notre vie sur terre. Dieu connaît nos besoins et pourtant il nous faut le prier pour cela ; la prière fortifie la foi et limite nos exigences ; quant à la prière pour les besoins des autres, elle nous élève.

• " Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés " : Cette demande doit refléter l’humilité sans laquelle on ne peut se corriger et sans laquelle il n’y a pas de croissance spirituelle. Le pardon des péchés, c’est la délivrance de leur joug. S’il est rappelé ici que nous aussi nous pardonnons, c’est là surtout une exhortation au pardon. Le Seigneur ici commente lui-même sa pensée en disant : " Si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père non plus ne vous pardonnera pas vos manquements " (Mt 6, 15).

• " Ne nous induis pas en tentation "  : Dieu n’a pas créé le mal et ne peut en être la cause, mais il permet à Satan de nous tenter pour fortifier notre volonté dans la lutte pour le bien. L’apôtre Jacques écrit : " Heureux homme, celui qui supporte l’épreuve ! Une fois éprouvé, il recevra la couronne de vie que le Seigneur a promise à ceux qui l’aiment. Que nul, s’il est éprouvé, ne dise : C’est Dieu qui m’éprouve. Dieu en effet n’éprouve pas le mal, il n’éprouve non plus personne. Mais chacun est éprouvé par sa propre convoitise qui l’attire et le leurre " (Jc 1, 12-14). La tentation, en nous faisant lutter, nous incite à prier et Dieu écoute cette prière. Jésus Christ " ayant lui-même souffert par l’épreuve, est capable de venir en aide à ceux qui sont éprouvés " (Hé 2, 18). Dieu connaît la mesure de nos forces et ne permet jamais que nous soyons tentés au delà. L’apôtre Paul écrit : " Aucune tentation ne vous est survenue qui passât la mesure humaine. Dieu est fidèle, il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces. À côté de la tentation, il placera les moyens qui vous permettront de résister " (1 Co 10, 13). Par le mot " tentation ", les Écritures n’entendent pas seulement celle du péché mais aussi l’épreuve par la souffrance. Il nous faut passer par bien des tribulations pour entrer dans le Royaume de Dieu (Ac 14, 22).

• Par la dernière demande " Mais délivre-nous du malin ", nous renonçons à tout mal et à celui qui l’inspire, Satan, et avec l’aide du Très Haut nous nous engageons à lutter pour le bien comme de véritables soldats de l’armée du Christ.

• La doxologie finale : " Car à toi appartiennent le Royaume, la Puissance et la Gloire " est un témoignage de notre foi dans le Dieu en Trois Personnes et dans son triomphe certain sur le mal.

33. La prière en commun et la prière privée.

Un grand nombre de prières entrent dans la composition des divers services liturgiques, mais l’Église s’efforce d’ordonner également la prière individuelle ; c’est dans cette intention qu’elle propose une règle de prière. Si, quant au choix et à l’usage de cette règle, il nous est laissé une certaine liberté, nous ne devons pas négliger cette règle non plus que les indications des saints Pères sur ce que doit être l’effort de prière et la prière elle-même.

Ne croyons pas que nous puissions prier sans avoir appris à le faire, nous abandonnant uniquement à nos propres dispositions. La prière selon les Pères est une science, un art ; elle exige un apprentissage et une pratique. La prière est la base et le centre de la vie chrétienne.

34. La Prière de Jésus.

L’Église recommande particulièrement à ses membres la prière de Jésus : " Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur ". Les moines doivent la répéter constamment et à ceux qui vivent dans le monde, il est conseillé d’en user pour combattre tout mauvais mouvement de l’âme et au moment d’accomplir toute action lourde de conséquences.

35. Les lectures spirituelles.

La lecture de la Parole de Dieu est indispensable. La Sainte Écriture constitue également une part inaliénable de l’Office divin et il convient d’y être attentif à l’Église, car elle a une grande importance pour notre vie spirituelle. Mais, il faut aussi se nourrir de la Parole de Dieu à la maison, surtout lorsque les circonstances ne nous permettent pas d’aller souvent aux offices.

La prédication du prêtre à l’église et, à la maison, la lecture des œuvres des Pères et Docteurs de l’Église sont les meilleurs moyens pour nous aider à comprendre la Parole de Dieu. La Sainte Écriture nous révèle la vraie vie divine et les Pères nous apprennent comment nous pouvons dans les diverses circonstances, recevoir cette vie et vivre de la vie véritable. Il convient de joindre la prière à la lecture spirituelle.

36. Le culte orthodoxe.

Toute la vie de l’Église Orthodoxe forme un tout indivisible. C’est une vie humaine et divine à la fois et c’est la voie qui mène au salut (rendre l’homme semblable à Dieu). Sur cette voie, il faut, non seulement connaître les Saintes Écritures, participer aux sacrements et vivre conformément à la vérité du Christ, mais encore il est important de se pénétrer de toute la vie cultuelle de l’Église. Dans le culte orthodoxe, tout concourt au salut : tant les mots des prières que la structure même du culte et les actes sacrés qui accompagnent la prière. Grâce aux offices religieux des jours de fête, non seulement nous évoquons pieusement l’événement célébré, mais encore nous en devenons spirituellement les témoins et les participants et il devient, selon la mesure accessible à chacun, un événement de notre propre vie. C’est par là que notre vie commence à se transfigurer : dans sa trame, apparaît, telle une broderie d’or, la vie du Seigneur et de son Église ; à travers notre existence temporelle perce déjà l’éternité.

Le culte orthodoxe, comme la peinture d’icônes, a une profonde signification symbolique. Le sens, salutaire pour nous, des événements de l’histoire sainte, nous y est transmis symboliquement. De même que l’on peut dire que la peinture d’icônes est une théologie en couleurs, ainsi peut-on dire que le culte est une théologie en gestes et en sons. Mais bien entendu, il renferme également un enseignement direct de la Parole de Dieu. Grâce à l’Église et au culte qu’on y célèbre, on apprend à répondre à la Vérité divine et à sa beauté par toutes ses fibres.

Mais les symboles sacrés deviennent pour nous une réalité spirituelle, surtout par notre participation aux sacrements. C’est précisément grâce à eux que les événements de l’histoire sainte et de l’histoire de l’Église acquièrent la signification d’événements de notre propre vie, tandis que ces derniers peuvent alors être inclus dans la chaîne des événements intéressant l’Église.

C’est ainsi que par le sacrement du mariage l’amour naturel entre l’homme et la femme, et la famille qu’ils fondent ainsi, acquièrent une signification importante pour la vie de toute l’Église. De même, la maladie d’un seul membre de l’Église, par le sacrement de l’onction, devient importante pour toute la communauté ecclésiale en invitant celle-ci à un amour actif, compatissant pour le malade, tandis que ce dernier participe d’une façon nouvelle à la vie de l’Église. Même la chose la plus amère et la plus terrible de notre vie : le péché, peut devenir, par le sacrement de la pénitence, la source d’une renaissance profonde du pécheur, source de joie pour l’Église, puisque dans l’Église comme au ciel, il y a plus de joie pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes (Lc 15).

Enfin la mort elle-même est vaincue dans la réalité du culte de l’Église : les défunts qui ne peuvent plus faire pénitence pour leurs péchés, profitent de nos prières et de la puissance du sacrifice eucharistique, offert peur eux. L’Église orthodoxe mentionne les défunts à la Liturgie, elle possède un rite des funérailles, et célèbre des offices pour les défunts. Ces célébrations apprennent aux fidèles quelle doit être leur attitude devant la mort.

Le culte orthodoxe a une très grande importance dans la vie, mais ce n’est que par une participation active qu’on peut le comprendre dans sa profondeur, encore qu’il soit impossible d’y parvenir jamais tout à fait.

37. La vénération des icônes.

1. La vénération des icônes et l’iconoclasme. La vénération des icônes occupe une place de choix dans la piété orthodoxe. Non seulement l’église des orthodoxes en est ornée, mais également leurs maisons. L’Église a établi des fêtes en souvenir de l’apparition de certaines icônes. L’art de l’icône est une sorte d’art tout à fait particulière que l’on ne saurait réduire au seul art pictural. Devant l’icône, on prie, on allume cierges et veilleuses ; par l’icône, on bénit et, par elle aussi, l’on obtient des guérisons et parfois une direction spirituelle.

Au VIIIe siècle, en partie sous l’influence de l’Islam, qui considérait qu’il n’est pas possible de représenter le Dieu invisible, la vénération des icônes fut interdite dans l’Empire byzantin et les contrevenants furent persécutés jusqu’au martyre. Mais au VIIe Concile œcuménique la vénération des icônes fut rétablie et l’on en a posé les bases dogmatiques.

2. Signification de l’icône. La représentation du Seigneur Jésus-Christ, de sa très pure Mère, des événements de sa vie et aussi des saints, constitue en premier lieu un aspect de la confession de la foi dans l’Incarnation (ce point culminant de la Révélation) et dans la présence véritable de l’Image de Dieu en l’Homme. Le Fils de Dieu lui-même, Verbe de Dieu, est l’Image de Dieu le Père. Mais jusqu’à l’Incarnation, la seule image de Dieu accessible à l’homme était sa Parole ; pour cette raison, seule l’Écriture sainte était vénérée dans l’Ancien Testament, mais aucune image ne l’était.

Lorsque le Verbe se fit chair, lorsque le fils de Dieu devint homme, les hommes purent contempler dans son visage, de leurs yeux de chair, Dieu lui-même et même Le toucher de leurs mains. " Montre-nous le Père, et cela nous suffit ", dit l’apôtre Philippe au Seigneur pendant la Cène et le Seigneur de répondre : " Voilà si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ? Qui m’a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : Montre-nous le Père ? " (Jn 14, 8-9). Voir le Seigneur, le toucher, et en lui, voir Dieu lui-même, était le grand bonheur dont parle saint Jean dans les premières lignes de sa première épître (1 Jn 1, 1-4). C’est une petite part de ce bonheur que nous transmet l’Église en nous autorisant et en nous encourageant à représenter Jésus-Christ.

3. L’art des icônes. Mais ne voyons-nous pas sur les icônes du Seigneur un être humain seulement ? Dieu ne reste-t-il pas invisible pour nous et une icône du Christ n’humilie-t-elle pas Dieu ? Il n’en est pas ainsi ; en premier lieu, parce que déjà, dans un portrait ordinaire, l’artiste veut saisir et représenter l’âme et l’esprit de son modèle ; en second lieu, parce que sur les icônes, sous l’aspect visible de l’homme Jésus-Christ, c’est sa personne divine qui est représentée. Et cela n’est possible que parce que l’art de l’icône est autre chose que l’art du portrait : en effet, ce n’est pas un corps ou un visage humain ordinaire que représente l’icône, mais un corps ou un visage transfiguré, spiritualisé, capable de faire place en lui à la divinité.

Pour cette représentation, ont été élaborés depuis longtemps des canons (règles pour la peinture d’icônes) grâce auxquels les traits purement charnels de chacun s’atténuent, de même que tout ce qui peut dénoncer certains penchants trop humains, tandis qu’au contraire, apparaît tout ce qui peut refléter la spiritualité. Ces canons n’en laissent pas moins à la création personnelle la possibilité de s’exercer. La peinture des icônes comporte également ses règles pour la représentation des objets et des paysages.

4. Les icônes et l’art profane. Le Fils de Dieu, en s’incarnant, a restauré en l’homme l’image et la ressemblance de Dieu, car, dans l’homme déchu, l’image de Dieu était obscurcie. C’est pourquoi, jusqu’à l’Incarnation, la représentation était indigne de vénération et, par conséquent, la représentation des dieux antiques ne pouvait pas ne pas être en horreur aux chrétiens. Ces représentations reflétaient la nature déchue, corrompue par les passions de l’homme, et l’on sait que les dieux païens eux-mêmes étaient, dans une certaine mesure, la personnification des passions humaines.

Néanmoins, il est indéniable que l’art antique reflétait également les aspirations élevées de l’homme vers l’harmonie et la perfection ; c’est pourquoi on peut admettre que le peintre d’icônes, et l’artiste chrétien en général, aient emprunté certaines formes et certains procédés de l’art antique. L’art de l’icône est, dans un certain sens, un art appliqué ; il sert l’art suprême : l’art de la vie chrétienne, l’art de transfigurer, avec l’aide de la grâce divine, l’homme lui-même et toute sa vie.

5. Sujets iconographiques. Le sujet par excellence de l’iconographie est le Seigneur Jésus-Christ. Il est l’Image parfaite de Dieu le Père. La Mère de Dieu est, en fait, inséparable du Christ : c’est, en effet, grâce à elle que devint possible l’Incarnation divine et que, par là-même, l’homme peut représenter Dieu. Nous vénérons les saints dans la mesure où ils " représentent " le Christ. Eux-mêmes deviennent de leur vivant les icônes du Seigneur ; c’est pourquoi nous vénérons leurs images. On représente aussi sur les icônes les événements de l’histoire sainte. Le peintre s’efforce d’exprimer leur signification théologique : ce qui, dans chacun d’eux, nous annonce le salut – non le " climat " historique dans lequel ils se déroulèrent. C’est pourquoi on a pu dire que la peinture d’icônes est une " théologie en couleurs ".

Pour que le peintre d’icônes puisse réussir son œuvre, il doit être soumis avec toute son activité à certaines conditions. Le peintre d’icônes doit être orthodoxe et travailler dans la prière et dans les dispositions spirituelles convenables. Nombreux sont ceux, parmi les meilleurs peintres d’icônes, qui ont été comptés au nombre des saints.

6. La sainteté de l’icône. Dans l’Église orthodoxe, les icônes de la Mère de Dieu jouissent d’une force de grâce et d’une vénération particulières – et cela se comprend – car la Très Sainte Vierge est le pont, l’échelle qui lie le Ciel invisible et notre monde visible d’ici-bas. L’icône n’est pas seulement une image, elle manifeste réellement la présence de Celui qui est représenté. Le VIIe Concile œcuménique définit l’attitude orthodoxe envers les icônes en spécifiant qu’il ne s’agit pas d’un culte dont Dieu seul peut être l’objet, mais d’une vénération due aux images du Dieu incarné et de ses saints.

38. La Vénération des Saintes Reliques.

Dans l’Église orthodoxe existe également une vénération particulière des sainte reliques, c’est-à-dire des restes des saints. Il arrive que le corps des saints demeure en bon état de conservation, mais ce n’est pas l’absence de corruption, d’ailleurs relative et ne se produisant pas toujours, qui justifie la vénération dont les reliques sont l’objet. La puissance de la grâce qui demeure dans les reliques des saints est un témoignage de la puissance vivifiante du Seigneur lui-même et un signe avant-coureur de la résurrection universelle à venir.

39. Le Jeûne.

Le jeûne est un outil important pour mener à bonne fin la vie spirituelle. C’est le Seigneur lui-même qui nous en a donné l’exemple, et après lui nombre de saints, à commencer par Jean Baptiste. Le jeûne est un exercice qui contribue à soumettre le corps et l’âme à l’esprit et par là, à Dieu. En même temps c’est une arme puissante dans la lutte contre Satan. L’Église a établi des périodes de jeûne avant les Fêtes de Pâques, de Noël, de la Dormition et des saints Apôtres Pierre et Paul, ainsi qu’à certains autres jours et les mercredis et vendredis.

Les Saintes Écritures et les textes liturgiques, surtout ceux du Grand Carême, nous parlent des qualités que doit avoir le jeûne. Les Saints Pères s’y attachent également dans leurs écrits. Il faut jeûner sans le montrer et se garder de toute hypocrisie. Le Christ lui-même nous le dit (Mt 6, 18).

Le jeûne favorise en nous le repentir. Le chrétien doit toujours couper court aux envies mauvaises et aux mauvais élans, avoir de la mesure en toutes choses, maîtriser périodiquement les besoins de son corps et le jeûne l’aide. Le jeûne n’est pas seulement un exercice de continence mais il entraîne aussi aux bonnes œuvres. C’est sur ce rôle du jeûne que l’Église met l’accent dans ses hymnes de Carême. Par exemple, " en jeûnant avec notre corps, frères, jeûnons aussi avec notre esprit, détruisons toute alliance injuste... donnons du pain aux affamés et conduisons les mendiants et les sans-abris dans les maisons " (mercredi de la première semaine de carême).

Outre les jeûnes destinés à perfectionner la vie spirituelle, l’Église a établi le jeûne eucharistique. Ce jeûne, qui s’exprime en particulier par une abstinence complète de tout aliment, est destiné à nous rappeler vivement que toute notre vie terrestre est une préparation à la plénitude de la vie des justes. L’Eucharistie est déjà le début de cette vie nouvelle en union avec le Seigneur et avec tous nos frères en Christ. C’est pourquoi ce sacrement ôte le fardeau du jeûne selon la parole de Jésus-Christ lui-même : " Sied-il aux compagnons de l’Époux de jeûner pendant que l’épouse est avec eux ? " (Mc 2, 19). Mais jusqu’à ce que nous recevions les Saints Mystères, le jeûne nous est indispensable, car nous sommes dans l’attente de celui qui va venir et la soif d’une nouvelle rencontre avec lui, non seulement dans l’Eucharistie, mais aussi lors du Second Avènement.

En nous libérant du jeûne après la Communion, l’Église fortifie en nous la conscience que l’Époux, dès maintenant, vient à nous. L’attente d’une part, de l’autre, l’accomplissement déjà commencé, sont inhérents à la nature divine et humaine de l’Église ; c’est ce qui trouve son expression dans sa vie liturgique avec l’alternance continuelle entre le jeûne et la joie d’après la Communion.

Les jours de fêtes et le dimanche, c’est-à-dire les jours destinés à l’Eucharistie, qui tombent en période de jeûne, par exemple pendant le Grand Carême, la limitation des aliments continue même après la Communion, mais le jeûne est alors allégé.


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Première mise en ligne : 15-12-11.