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Annick de Souzenelle, théologienne orthodoxe

par Antoine Arjakovsky

Annick de Souzenelle

Antoine Arjakovsky

Antoine Arjakovsky

 


I.   Le paradis est redevenu accessible à l’homme
II.  Un discours mytho-logique théanthropique

III. Une historiosophie christocentrique
IV.  Orthodoxie et orthopraxie
V.    Exégèse biblique : La Genèse
VI.  Conclusion
NOTES


Annick de Souzenelle,

théologienne orthodoxe

Voici un texte écrit en 2001 pour la préface de la traduction en ukrainien du livre de Annick de Souzenelle, Le symbolisme du corps humain (Kiev, Znania, 2002). Je remercie Paul Ladouceur de publier l’original français de ce texte (légèrement remanié) sur son excellent site web : www.pagesorthodoxes.net. Depuis la rédaction de cet article et la publication du livre à Kiev, j’ai eu le bonheur de rencontrer Annick de Souzenelle à plusieurs reprises et de me lier d’amitié avec elle. La logique aurait voulu que je réécrive ce texte en tenant compte des évolutions de sa pensée, de la fécondation mutuelle qui a résulté de cette rencontre, et de mon étonnement croissant devant le manque d’empressement des penseurs orthodoxes français à dialoguer avec elle (à quelques exceptions notables telles que le père Placide Deseille, Olivier Clément ou Bertrand Vergely). Le manque de temps en a décidé autrement. Je me réjouis en tous cas de vérifier au travers de la résonance de son œuvre (voir son livre avec Frédéric Lenoir, L’alliance oubliée, Albin Michel, 2005 ; aussi la recension élogieuse de son travail par le rabbin Marc-Alain Ouaknin, Mystères de la Kabbale, Paris, Assouline, 2000, p. 42) ; que mon intuition sur la nécessité de la réponse d’Annick de Souzenelle aux quêtes gnostiques de notre époque se soit révélée juste.

Antoine Arjakovsky
Directeur de l’Institut d’études
œcuméniques de Lviv
(Ukraine)


 

I. Le paradis est redevenu accessible à l’homme (Saint Grégoire de Nysse)

Annick de Souzenelle s’impose aujourd’hui en France comme l’un des penseurs orthodoxes les plus populaires. Avec plus de 50 000 exemplaires vendus, son premier livre Le symbolisme du corps humain, est devenu un best-seller. Et pratiquement chaque année depuis dix ans les éditions Albin Michel publient un nouveau livre de cet auteur à succès. Pourtant Annick de Souzenelle reste très mal connue dans les milieux orthodoxes. N’y aurait-il pas là une répétition du vieil adage sur le sort des personnalités prophétiques ? Il est vrai que, citant fort peu les Pères de l’Église, proposant une traduction de la Genèse fort peu conforme à la vénérable TOB, et puisant allègrement dans la mystique juive de la Kabbale, l’anthropologue française ne facilite guère « son cas »…

Née dans les années 1920 dans une famille de tradition catholique, Annick de Souzenelle a, dès l’âge de 5 ans, eu une expérience mystique, une vision inexprimable de la Trinité. Elle vécut aussi, au cours d’un rêve, une descente dans la profondeur des enfers.[1] Ces deux expériences l’ont profondément marquée. Blessée par les divisions familiales et par la distance imposée par ses parents à son égard, Annick de Souzenelle fut également déçue par un milieu catholique qui n’avait pas encore engagé sa grande réforme. Bien que scientifique de tempérament, elle choisit de sortir de l’abstraction et suivit des études d’infirmière. Redécouvrant la prière au Maroc au chevet d’une femme musulmane, elle se tourna vers les religions orientales, envisageant même un temps de rejoindre un cousin de sa mère à Pondichéry, sur les traces de Sri Aurobindo. Retenue en France pour rester auprès de sa nourrice, Annick de Souzenelle fit alors la connaissance en 1958 du père Eugraph Kovalevsky, sacré évêque en 1964, et de l’Église catholique-orthodoxe de France (ÉCOF), une Église née au sein du patriarcat de Moscou et rattachée par la suite, non sans difficultés, d’abord à l’Église russe hors-frontières, puis jusqu’en 1993, au patriarcat de Roumanie.[2] Dans l’orthodoxie, elle apprécie de redécouvrir le sens du mystère mais aussi les racines gallicanes du christianisme. L’attachement qu’elle trouve dans la paroisse du 96, bd Blanqui à Paris, à la tradition patristique, à la primauté de la liberté sur l’autorité extérieure et centralisée, viatiques vers une rencontre amoureuse avec Dieu, l’encouragent à se convertir. Elle épouse Geoffroy du Réau, un paroissien de la première heure à qui elle donnera deux enfants, Marie-Anne et Emmanuel. Avec son époux, elle suit les cours de l’Institut de théologie Saint-Denys, ainsi que les cours d’hébreu de l’exégète juif Emmanuel Lévyne. Elle découvre les liens profondément enfouis entre judaïsme et christianisme.

Passionnée par la psychologie des profondeurs et la nouvelle science des mythes, Annick de Souzenelle prend conscience à la fin des années soixante de l’intuition fondamentale de sa recherche, à savoir l’analogie profonde entre le schéma du corps humain et l’Arbre de vie présent dans le jardin d’Éden. Elle cesse alors de pratiquer son métier d’infirmière anesthésiste pour devenir psychothérapeute et écrivain anthropologue. Elle publie aux éditions Dangles puis chez Albin Michel ses principaux ouvrages dans les années1970-1980 mais n’obtient aucune reconnaissance de la part des théologiens orthodoxes en raison de son appartenance à l’ÉCOF. Pourtant grâce à l’Église catholique orthodoxe de France elle fait des rencontres étonnantes, comme celle de ce fol-en-Christ contemporain que fut Mgr Jean (Shahovskoi) plus tard évêque de San Francisco (Saint Jean de Shanghai et de San Francisco). Mais après la mort de Mgr Jean de Saint-Denis (Eugraph Kovalevsky), puis l’incapacité de l’ÉCOF, après la rupture avec le patriarcat roumain, à trouver langue commune avec les Églises orthodoxes réunies en France au sein d’une assemblée épiscopale inter-juridictionnelle, encouragent Annick de Souzenelle à quitter l’ÉCOF en 1994. Avec les communautés de Sainte-Croix en Dordogne et de Béthanie en Moselle elle demande l’année suivante à l’assemblée des évêques orthodoxes d’être intégrée au sein de l’assemblée épiscopale orthodoxe en France. En 2000 la communauté de Sainte-Croix est enfin rattachée au patriarcat de Roumanie tandis que la communauté de Béthanie rejoint l’Église orthodoxe copte.

Il est d’usage dans la théologie orthodoxe de rattacher toute pensée créatrice à la sainte tradition catholique et apostolique. Non pas pour rassurer les craintifs comme c’est malheureusement souvent le cas tant le changement et la nouveauté bousculent notre tendance déchue à nous retourner en arrière, mais pour vérifier l’éternelle nouveauté de l’Esprit à l’aune de la tradition vivante.[3] Aussi convient-il d’inscrire la pensée d’Annick de Souzenelle en continuité avec la philosophie religieuse russe, mais aussi avec l’école d’Alexandrie (Clément et Origène) et son interprétation pluri-dimensionnelle de la Bible. On veillera également à montrer que l’appel à d’autres sources, en particulier la Kabbale ou la mythologie grecque, ne contredisent pas l’inspiration profondément chrétienne de la théologienne orthodoxe. Du reste je ne me prépare à écrire ni un essai de théologien, au sens étroit du terme, ni un discours apologétique. Comme l’a à maintes reprises écrit Berdiaev, le discours en termes de jugement canonique/hérétique est de peu d’intérêt. Par ailleurs comme l’a justement rappelé Vladimir Lossky le discours théologique authentique selon Évagre le Pontique est avant tout le résultat d’une prière et non la répétition scolastique des Pères de l’Église.

Très imparfaitement donc, et en citant abondamment l’œuvre de Annick de Souzenelle[4], j’aimerais communiquer l’intérêt de son œuvre par une présentation de la spécificité de son discours, à la fois mytho-logique et historiosophique, et s’inscrivant dans la tradition la plus profonde du judéo-christianisme.

II. Un discours mytho-logique théanthropique

Commençons par la première intuition de Annick de Souzenelle : un discours sur Dieu est possible dès lors que l’on accepte humblement d’accorder au symbole son indépendance à l’égard du concept, de le définir comme une catégorie profonde de l’esprit humain, sans céder pour autant au discours autoritaire qui aboutit à fonctionnaliser toute notion insaisissable. L’introduction de Œdipe intérieur contient la réflexion la plus achevée de Annick de Souzenelle sur ce thème de la nécessité d’un nouveau discours qui soit une synthèse entre anthropologie et théologie. La nouvelle intelligence des mythes pour elle doit être distincte de la mythologie classique en tant que science des récits des origines. Car avant tout dans les mythes, écrit-elle, il est question de nos origines intérieures :

« Pour rendre compte de cet en-dedans, le mythe utilise les matériaux narratifs qui nous sont connus dans notre monde extérieur; mais alors que ce dernier reste plat et linéaire quand on ne sait pas lier les événements le constituant à leur véritable cause, le monde intérieur que décrivent les mythes se déploie quant à lui en une sorte de spirale dont chaque anneau fait résonner le récit au niveau de conscience auquel le lecteur est susceptible d’accéder. »[5]

La réalité qui se laisse ainsi appréhender par le mythe ne doit pas être figée dans des concepts. Elle ne peut se transmettre que par le récit, par les rêves ou par les rites. Pourtant si l’intelligence humaine admet le caractère dynamique des formes symboliques, celles-ci peuvent être interprétées de façon logique comme appartenant à un langage ayant valeur universelle. Pour Annick de Souzenelle le « sur-univers’ découvert par la physique quantique est celui-là même de la conscience, de nos origines. « Noyau de l’Etre et clef de voûte du Réel, écrit-elle, il rejoint le « Vide’ du Tao comme l’’Ailleurs’ d’Einstein, ou encore le « Rien de notre propre tradition, dont on ne peut plus dire aujourd’hui qu’il n’est rien, pas plus que pour ces physiciens le Vide n’est vide.’[6] Dès lors, poursuit Annick de Souzenelle, si le mythe est l’histoire de notre intériorité, il ne peut conduire tel l’Esprit qu’au Logos, au Verbe fondateur dont il est le messager.

On retrouve ici l’inspiration des Pères qui ne s’arrêtaient pas à une théologie des concepts mais aspiraient à la science qui devient amour. Selon saint Grégoire de Nysse « Dieu appelle béatitude, non pas quelques connaissances sur lui, mais sa demeure dans l’homme. »[7] De même, le théologien orthodoxe familier de l’œuvre de Boulgakov, de Florovsky ou de Paul Evdokimov ne peut aussi que souscrire à une telle approche.. Le père Serge Boulgakov, premier doyen de l’Institut Saint-Serge, a plaidé toute sa vie en faveur de la sophiologie, dogmatique fondée sur les Écritures et reposant sur le caractère mythique, insaisissable et universel à la fois, de la Sagesse de Dieu. Georges Florovsky, le chef de file de la synthèse néo-patristique, a publié lui aussi, dans la revue Put’, une vigoureuse critique non pas du langage symbolique mais de la conception shellinguienne du mythe. Cet article s’achève sur un appel à une intelligence dogmatique respectueuse de la double origine de la pensée divino-humaine.[8] Paul Evdokimov enfin, lors d’une conférence « De la nature et de la grâce dans la théologie de l'Orient »[9], a balayé d’un revers de main toute la sémiologie de son temps en rappelant que le symbole se distingue du signe par le fait qu’il contient en lui la présence de ce qu’il symbolise tandis que le signe informe et renseigne mais ne porte par la présence du signifié. En d’autres termes, le panneau « interdiction de stationner » n’est tout de même pas de même nature que l’icône de la Sagesse de Dieu ![10]

Il n’est pas étonnant que Annick de Souzenelle cite nommément un des héritiers du renouveau orthodoxe de l’entre-deux guerres, Mgr Jean Kovalevsky, comme celui qui, grâce à sa définition nouvelle du mythe, lui permit de comprendre toute la profondeur des récits bibliques. L’histoire de Tobie par exemple, exprime selon elle deux réalités différentes, « dont l’une historique, est signifiante de l’autre, d’ordre mythique, laquelle donne sens à la première. »[11] D’un côté, il est question d’un homme qui parvient à délivrer de sa dette son père devenu aveugle, après avoir épousé Sarah, une femme ayant auparavant perdu sept maris. De l’autre, « l’histoire de Tobie est celle d’une descente aux enfers’. Annick de Souzenelle écrit :

« Par son nom, Tobie est promis au Tob (lumière accomplie de l’arbre de la connaissance Tob’ Wara). Il devait faire l’expérience du pôle R’a (ténèbres, inaccompli). Son fils Tobie est le « fils de l’homme », intérieur à lui qui vit son grand voyage nocturne dans les profondeurs du Guihon (sa Géhenne). Accompagné de l’ange, il a passé le Hidequel ; arrivé auprès de Sarah son « principe’, il est au cœur de la matrice de feu. Sept fois déjà, il était mort et ressuscité à lui-même en de premières épousailles avec Sarah. Ce n’est qu’aveugle à la lumière extérieure qu’il peut entrer dans ses ultimes ténèbres et célébrer ses noces, se libérer de ses derniers démons, « payer sa dette’. « Payer la dette’ est le mot Shalom que nous traduisons couramment par « paix’, mais celle-ci est la paix divine, non celle des quiétudes humaines ; elle est le repos donné à celui qui accomplit son Nom et qui pour cela investit toutes ses énergies à le devenir. »[12]

Ainsi le discours de Annick de Souzenelle, s’inscrit dans la continuité de la tradition de pensée mytho-logique ou dogmatique qui va des pères grecs aux philosophes russes. Son originalité consiste en ce qu’elle concentre son attention plus que ses prédécesseurs vers des terres réputées étrangères à la révélation de l’Esprit, du mythe d’Œdipe présenté chez Sophocle à la révélation de l’arbre des Séphiroths dans la Kabbale. L’un des mythologèmes les plus évidents pour Annick de Souzenelle de cette langue souterraine de l’humanité est la révélation intime, – mais insupportable à la conscience rationnelle –, que l’homme vit en situation d’exil, qu’il ne marche que sur un côté de lui-même. Dans le récit de la lutte de Jacob avec l’ange comme dans celle des pérégrinations d’Œdipe à Colone, il est question d’hommes qui à la suite de combats-épousailles prennent conscience de leur boiterie intérieure, de cette autre moitié féminine contenant potentiellement le Tout-Autre.

III. Une historiosophie christocentrique

Si le discours mytho-logique chrétien se caractérise par le primat accordé au dogme sur le théologoumène et au mythologème sur le concept, les Pères de l’Église puis les philosophes religieux russes ont également insisté sur les aspects antinomique et eschatologique inhérents à ce discours. Il convient d’interroger leur articulation dans l’historiosophie de Annick de Souzenelle. Celle-ci s’enracine dans une nouvelle forme de sotériologie.

Face au problème de l’existence du mal, inconciliable irrémédiablement avec la foi en la toute puissance du Dieu créateur, la théologie chrétienne a d’une façon ou d’une autre été balancée entre deux approches.

D’un côté on trouve, d’Augustin à Mgr Antoine Hrapovickij, la vision de la souffrance comme punition divine en raison du péché de l’homme, le Christ s’incarne dans cette perspective afin de racheter par la croix les péchés humains. Comme l’a signalé Bertrand Vergely, la sécularisation fut l’une des formes de réponse à une telle théodicée. Car à force de « récupérer la souffrance en donnant un sens à la vie grâce à celle-ci’, le christianisme a été confronté à l’époque moderne à tous ceux qui récusent « tout sens de la vie à cause de la souffrance. »[13] Le fait, comme l’a rappelé Serge Boulgakov, le chef de file du courant sophiologique, que la deuxième hypostase de la Trinité, l’Agneau de Dieu, soit immolé « dès le commencement », vint troubler la doctrine occasionaliste du « péché imprévu », mais sans pour autant expliquer pourquoi fallait-il que le monde commence par un tel sacrifice et pourquoi l’homme devait-il passer par un certain nombre de portes avant d’accéder au Royaume...

De l’autre on observe, chez un second groupe de penseurs, d’Origène à Nicolas Berdiaev, un refus de considérer une origine divine à la souffrance humaine. Berdiaev, héraut du courant personnaliste de la pensée orthodoxe, considérait que lorsque YHWH fait « ruisseler à terre le sang des ennemis d’Israël », il ne peut s’agir que d’un anthropomorphisme. De même, lorsque le Christ raconte la parabole des vierges folles exclues du Royaume, celle-ci doit être interprétée en tenant compte du contexte spirituel de l’époque et des sociomorphismes inhérents au genre du récit. La révélation divine en effet selon Berdiaev ne peut s’accomplir que lorsqu’elle accède à l’intelligence divino-humaine. Toute l’histoire de l’humanité, et l’histoire de chaque vie humaine en particulier, est celle de la prise de conscience, au delà du sentiment de dette collective et de culpabilité personnelle, de l’amour infini, immédiat et gratuit de Dieu. La réponse à ce « christianisme rose » est venue cette fois des monastères mais aussi du courant nietzschéen de la pensée religieuse russe de Rozanov à Shestov, intraitable à l’égard de l’image d’un Dieu « moins puissant qu’un agent de police ».

Dans tous les cas les Pères de l’Église ont sans cesse cherché à libérer l’humanité d’une conception terroriste de Dieu héritée du paganisme. De Macaire le Grand à Nicolas Cabasilas, ils ont rappelé sans cesse ces paroles du Mendiant d’amour de l’Apocalypse : « Voici, je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi. » (Ap, 3, 20) Mère Marie Skobtsov aussi a esquissé avant guerre une synthèse entre les deux approches cosmocentrique et anthropocentrique de la tradition dans un article intitulé « Naissance et création »[14]. Dans un style mystique, elle y associe de façon antinomique la joie cosmique et donnée de la naissance avec le témoignage personnel et libre de la création grâce à la figure du Christ, le seul qui soit Né et Non-Créé.

Face à la question de l’origine du mal, Annick de Souzenelle, comme Maxime le Confesseur dans son Traité sur le mal qu’elle cite, insiste sur le caractère mystérieux du récit de la Genèse et sur le silence qu’il requiert. Mais elle rappelle également, toujours dans la tradition patristique et ascétique, la nécessité du combat et donc la nécessité de cerner l’adversaire. Le Mendiant de l’Apocalypse, ce Fils d’homme tenant à sa bouche une épée acérée, frappe à la porte pour rencontrer l’homme mais aussi pour lui proposer un combat. « Le vainqueur, je lui donnerai de siéger avec moi sur mon trône, comme moi-même, après ma victoire, j’ai siégé avec mon Père sur son trône. » (Ap, 3,21) Aussi Annick de Souzenelle s’inscrit-elle dans la tradition vivante en identifiant le Fils de l’Homme, Dieu de l’intériorité, avec l’Epée divino-humaine présente dans le corps humain qui tranche le pouvoir du Satan-ennemi. Pour ce faire elle invite à reprendre le chemin de la mystique juive et à passer d’une vision mystique à une vision plus mytho-logique de la victoire sur le mal.

Selon elle, l’arbre de la connaissance est celui de Tob War’a en hébreu. Ces deux termes compris imparfaitement par « bien et mal’ doivent être traduits comme « lumière et ténèbres’. Car, à lire attentivement la Genèse, le mal ne fait pas l’objet d’un acte créateur divin. Bien plus, le mot Tob est celui qui qualifie la lumière au jour Un de la création, ce qui explique pourquoi il n’apparaît pas au deuxième jour où sont séparées les ténèbres incréés d’avec les ténèbres créées, l’inconnaissable divin d’avec l’inconnu du créé. Pour Annick de Souzenelle, les autres jours Dieu voit non pas que « c’est bon », mais « parce que c’est de la lumière’ et la lumière créée est une part de l’accomplissement humain; elle est alors reçue, « vue’ par la lumière incréée qui commence d’opérer avec elle le mariage divino-humain.

« Lorsque, dans le mystère du septième jour, nous arrivons à la contemplation de l’œuvre de l’Esprit Saint en l’Homme créé le sixième jour et lancé dans la dynamique du faire divino-humain au cœur du Shabbat, nous sommes saisis dans la bouleversante respiration qui relie Dieu à l’Homme-image de Dieu, et de l’Homme à Dieu, dans l’espace de rencontre des deux désirs, le jardin d’Éden. Au milieu de ce jardin intérieur à lui, l’Homme qui s’est retourné en lui-même et qui, sorti de l’enfantillage de l’exil, est saisi dans le flux et reflux du souffle divin, fait l’expérience des deux arbres qui sont au milieu du jardin : l’arbre de la connaissance et l’arbre de vie. Dans cette dynamique transformante l’arbre de la connaissance est celui de l’accompli-lumière et du non-accompli encore dans les ténèbres. Ce non-accompli est une somme d’énergies potentielles qui en soi n’est pas le mal. Le passage des ténèbres à la lumière dans l’œuvre d’accomplissement de la matrice de feu en laquelle toute énergie devient information, construit l’arbre de la connaissance; son fruit en chaque “saison” – en chaque étape du chemin –, ne peut être donné que par Dieu et dans la dynamique de ces mutations. » [15]

Revenons désormais à l’alternative des deux théodicées présentée plus haut. Pour Annick de Souzenelle, si le péché n’a pas pu ne pas être prévu par Dieu, alors il faut se départir de la compréhension tragique et objectivée de ce terme et adopter un discours anthropologique, antinomique et eschatologique. Si chaque jour l’Adam (Dieu dans le sang) que nous sommes est en position de « manquer la cible », c’est parce que Dieu se retire afin que l’Homme mute. Dans cette perspective l’immolation originelle n’a rien de tragique, il faudrait plutôt parler de l’amour infini et toujours présent de Dieu au sein de la Trinité et pour sa création. La création est bonne, car elle projette l’homme dans la sphère du faire, dans la découverte infinie de sa divinité, de la création, du sacrifice de l’amour. Mais comme le dit le psaume, le seul sacrifice qui plaît à Dieu c’est un esprit brisé. Oublions les visions de boucherie sanglante. Écoutons plutôt la symphonie céleste de l’autorévélation mutuelle : Je crée pour te voir, je me tais pour t’écouter, je me vide pour te communiquer mon souffle...

Annick de Souzenelle donne parfois l’impression de céder à la rationalisation et à l’objectivation du mystère théantropique de la Croix-Épée en parlant d’une pédagogie divine de la souffrance (en particulier dans Les dix plaies d’Égypte ou dans Alliance de feu). Elle écrit : « Il nous faut aujourd’hui entrer dans cette nouvelle intelligence de l’histoire : la résistance à Dieu vient de Dieu ! (…) Lorsque Moïse rencontra Pharaon et obtint de lui la promesse de la libération d’Israël, alors autant de fois qu’il fut nécessaire après chacune des plaies répandues sur l’Egypte : « Le Seigneur durcit le cœur de Pharaon » et Pharaon retint encore le peuple prisonnier. Que signifie cette résistance divine si ce n’est qu’elle forgeait Israël à une autre dimension de lui-même pour qu’il devienne capable de sortir de l’esclavage, d’assumer la liberté et de vivre le désert qui allait suivre. »[16]

Ne faudrait-il pas plutôt voir là comme Berdiaev un sociomorphisme et parler plutôt d’une résistance humaine face à l’appel de Dieu ? Ou d’une résistance des ténèbres humaines non sanctifiées par la nature personnelle de l’homme face à la dimension aveuglante de la lumière thaborique ? Par ailleurs si Dieu a voulu que le peuple juif reste quarante ans dans le désert, le Christ n’a-t-il pas promis le Royaume « aujourd’hui même » au larron repenti sur la croix ? La traversée du désert que vit l’humanité, le passage de portes en portes que vit chaque homme, devraient plutôt être comprises comme la résistance du temps dispersé au temps de la relation théantropique.

Annick de Souzenelle atténue cependant un peu plus loin le sens de ses paroles. « La lumière puise sa source dans la justesse du rapport qui unit l’émissivité énergétique et la réceptivité ? La réceptivité se fait alors pour partie lumière, pour partie résistance à elle ». Et dans Le Féminin de l’Être elle évacue la tentation d’instrumentaliser la puissance divine. Là il s’agit de dépasser « le sens littéral des récits bibliques’ tout en en gardant l’esprit : l’histoire de l’humanité n’est que celle de « la lumière allant quérir une plus grande lumière au cœur des ténèbres ».[17] L’anthropologue orthodoxe interprète les paroles du Christ à saint Silouane (« Garde ton esprit en enfer et ne désespère pas ») comme une invitation à rencontrer l’Adversaire de nos ténèbres, nécessaire à notre croissance, mais « sans lui octroyer son rôle d’Ennemi – ce que nous pouvons par la grâce du Christ vainqueur de l’ennemi ».[18] Que Dieu se retire dans un Shabbat le septième jour ne signifie pas que l’homme doive nécessairement manquer la cible. Le mal n’est pas une étape nécessaire. En effet la nature divine de l’homme, Yod-Hé-Waw-Hé, permet à l’Adam que nous sommes de cultiver la terre afin que celle-ci donne ses fruits à chaque étape de sa transmutation. La souffrance n’est pas la condition de la croissance, mais le sens de celle-ci se trouve dans nos ténèbres.

Si le principe de notre source (étymologie que propose Annick de Souzenelle du Ra, le mal), d’origine divine mais encore distincte de Dieu-Elohim « oublie’ qu’il ne peut y avoir de croissance qu’en Ce dernier, alors la sanctification du Nom, la quête du Règne, et l’accomplissement de la Volonté divine font place aux trois principales sources de souffrance, la recherche de la jouissance, du pouvoir et de la possession. Si en revanche, l’homme se souvient du sens de la première Pâque (la sortie d’Égypte) et de la seconde Pâque (la mort et la résurrection du Christ), à savoir la transfiguration du Corps divino-humain (de l’eau en vin puis en sang) par l’Esprit, alors le règne de Dieu se rapproche.

C’est la descente douloureuse dans les profondeurs de ses terres intérieures qui a permis à Job, contre l’avis de ses trois contradicteurs, de retrouver le chemin de la croissance divine et de l’incarnation. Job parvient à vaincre ses énergies animales en les nommant, en particulier les énergies jouissance-possession-puissance du tétramorphe de la vision d’Ezéchiel et de saint Jean, le lion-le taureau-l’aigle-l’homme. Conduit par Dieu devant les deux monstres de Béhémot et de Liwiathan, Job parvient à transformer leurs énergies « en chérubin de la Sagesse et en séraphin de l’Intelligence’.[19] En revanche « si l’Homme donne pouvoir de l’Epée au Satan (…) YHWH pose dans le même temps des limites à ce pouvoir, limites sans lesquelles l’humanité serait anéantie’. Annick de Souzenelle l’écrit avec force : Dieu en nous, YHWH, est l’épée, et l’épée se cache derrière le bouclier, derrière l’adversaire que représente Béhémot ou le Liwiathan. Le Christ n’est pas venu apporter la paix mais l’Epée. Non l’épée extérieure qui fait couler le sang lorsque l’homme n’est pas en mesure de vaincre ses peurs source de toute violence, mais l’épée intérieure, principe incréé en l’homme qui relie Dieu à notre humanité jusque dans notre chair, pointe la plus fine de notre corps.

IV. Orthodoxie et orthopraxie

Le Symbolisme du corps humain représente le versant pratique du discours mytho-logique et historiosophique de Annick de Souzenelle. La théologienne orthodoxe s’inscrit bien dans la tradition des pères de l’Église pour qui comme l’a écrit saint Maxime le Confesseur « une théologie sans action est la théologie des démons’.[20] Il me paraît cependant difficile de résumer en quelques lignes une œuvre aussi importante. Il faudrait en particulier reprendre l’exposé du symbolisme des lettres hébraïques présenté dans La lettre, chemin de vie. Puis il faudrait remonter avec l’auteur, du symbolisme des pieds à celui de la couronne des cheveux. Et redécouvrir avec elle certains passages énigmatiques ou que l’on croyait comprendre des écritures saintes, du lavement des pieds des apôtres par le Christ le soir de la sainte Cène à l’apparition de la femme vêtue de soleil dans l’Apocalypse, la tête couronnée de douze étoiles… Disons pour résumer que le corps de l’homme, temple du Saint-Esprit pour saint Paul, est selon Annick de Souzenelle l’arbre des séphiroths de la mystique juive, le lieu par excellence de la révélation progressive de Dieu en l’homme et de l’homme en Dieu. « Le corps, écrit Annick de Souzenelle, est à la fois notre outil, notre laboratoire et notre ouvrage pour atteindre à notre vraie stature qui est divine ».[21]

La question que je souhaiterais aborder ici est celle des ouvertures que représente un tel rapprochement entre la pensée paulinienne et la spiritualité de la Kabbale. Cela bien entendu, sans aucune forme de jugement en termes de conformité ou de différence à l’égard de la tradition patristique orthodoxe (dont l’histoire de l’Église a montré par ailleurs toutes les évolutions et les différentes formes d’interprétations possibles). Mais plutôt avec le souci de montrer les potentialités d’une telle synthèse dès lors que son caractère théantropique est clairement inscrit dans la continuité de la dogmatique chalcédonienne. Si les analyses précédentes ont fait apparaître un risque d’engloutissement de la puissance divine au sein de l’intériorité humaine, Annick de Souzenelle semble au fil des années avoir progressivement vaincu cette tentation.

L’anthropologie judéo-chrétienne de Annick de Souzenelle ouvre par ailleurs des perspectives passionnantes dans trois domaines : la médecine, la rencontre des religions et l’exégèse biblique.

Les conséquences thérapeutiques des analyses anthropologiques de Annick de Souzenelle trouvent leur source dans une expérience vécue du dépassement de l’antinomie entre les pôles féminin et masculin de l’humanité. Elle écrit :

« Ces deux pôles sont constitutifs de l’Adam créé mâle et femelle (Gn 1, 27). Mâle – Zakhor – est celui qui « se souvient’ (c’est le même mot en hébreu) de sa réserve d’énergie Nqévah (« femelle’), « contenant’ qui recèle la puisssance du NOM. Est mâle celui qui se souvient de son féminin inaccompli et qui prend le chemin de la conquête de son NOM. Là est la vocation fondamentale de chaque Adam, homme ou femme. L’Adam et son féminin s’inscrivent dans la même dialectique que Tov veRAnnick Le féminin, notre « ombre’ à chacun, contient le secret de notre NOM.’[22]

Annick de Souzenelle inverse ici dans une perspective anthropologique l’adage des pères cité par le père Paul Florensky : « Se souvenant Dieu crée ». Ainsi le dépassement de l’antinomie est eschatologique. La déification pour l’homme est avant tout une œuvre de mémoire. On retrouve certains accents sophiologiques chez Annick de Souzenelle : « L’homme déifié, écrit-elle, en ses noces divines, participe de la Sagesse et de celle qui lui est comme une épouse, l’Intelligence. »[23] Cela a bien entendu des conséquences déterminantes en particulier sur un plan psychanalytique. Comme le jeune prince du conte nous devons accepter de défricher la forêt de notre mémoire pour aller au fond de nous-même réveiller d’un baiser la Belle et toute la nature autour d’elle endormie de fatigue et de dépression.

Le docteur Jean-Marc Kespi, ancien président de l’Association française d’acuponcture, a salué très tôt l’importance d’une approche qui désigne de quel archétype l’organe malade est l’émergence. Plus récemment le docteur Yves Kessous a publié un livre sur les liens entre l’auriculo-thérapie et le symbolisme de l’oreille. Le docteur Kessous, en dépit de son esprit critique et de sa formation marquée par la médecine moderne, montre toutes les implications du symbolisme bien compris de la droite et de la gauche.[24] Cinq siècles avant Jésus Christ, rappelle-t-il, les acuponcteurs chinois avaient remarqué que l’oreille humaine symbolisait de façon fractale l’ensemble du corps humain. Dans le Lévitique poursuit-il, il est conseillé au sacrificateur de mettre un peu d’huile dans sa main et de l’appliquer « sur le lobe de l’oreille droite de celui qui se purifie’ (Le 14, 17). L’auteur s’appuie également sur les analyses de Annick de Souzenelle ; c’est pour tendre l’oreille à l’écoute du NOM (le fameux Shema juif : Écoute Israël !) que le corps se verticalise et trouve son équilibre... Ceci explique pourquoi le Christ fit entendre les sourds et parler les muets tout en prévenant de la fonction symbolique de l’oreille (Éphéta, ouvre-toi (Mc 7, 32-37). Ces analyses l’ont conduit à réaliser un certain nombre d’observations cliniques puis plusieurs expériences thérapeutiques pour proposer en définitive une méthode de soins destinée à la guérison de certains troubles traditionnels (sciatique, angine, troubles du sommeil…) et basée sur un déblocage des barrages énergétiques au moyen de pressions et de relâchement répétés de la main sur le lobe de l’oreille.

On passe facilement aujourd’hui dans les milieux orthodoxes bien-pensants de l’interrogation sur les médecines douces au rejet du « fatras ésotérique » et finalement à la condamnation du New-Age. En revanche, on construit des sépulcres à la spiritualité philocalique des Pères de l’Église et on décore les tombeaux des principaux acteurs de l’école de Paris. Il est salutaire dans ce contexte de rappeler avec l’un des héritiers de cette école, Paul Evdokimov, que les starets « lisaient les pensées sans rien demander, savaient le contenu d’une lettre sans l’ouvrir ». Le théologien russe rapporte l’adage d’un Père du désert, l’abbé Joseph : « si tu veux être parfait, deviens tout feu. » Et lorsqu’il tendait ses mains vers le ciel, « ses mains devenaient comme dix cierges allumés. »[25]

Il n’est pas nécessaire d’épiloguer très longtemps sur les perspectives nouvelles que représente sur le terrain de la rencontre des religions les analyses de Annick de Souzenelle. On trouve de profondes similarités entre le bouddhisme, le judaïsme et le christianisme dès lors qu’on accepte de sortir pour un temps de la problématique traditionnelle, – nécessairement close sur elle-même car héritée de l’antiquité grecque et néo-platonicienne –, fondée sur les concepts de procession, d’autorité et de grâce.

La mytho-logie judéo-chrétienne a été réinterprétée aux XVe-XVIe siècles dans les textes de l’alchimie chrétienne par de grands savants comme Pic de la Mirandolle. La « voie » qui permet de suivre le Christ (qui est lui-même la voie, hodos en grec) est marquée par le passage de « l’œuvre au noir » puis de « l’œuvre au blanc » enfin de « l’œuvre au rouge ». On trouve selon Olivier Clément dans ce cheminement, dans cette « méta-hodos-logie », de nouvelles clefs pour l’interprétation non seulement des mythes les plus importants de la culture occidentale mais aussi des récits fondateurs des religions orientales.[26] L’œuvre au noir écrit-il, est « une mort, un mariage, et une descente aux enfers ». L’œuvre au blanc est la découverte de « la luminosité subtile » de la materia. L’œuvre au rouge est le flamboiement de l’Esprit. « Et l’or apparaît, conscience solaire de la toute présence… »[27]

Pour rester sur l’exemple du symbolisme de l’oreille, Annick de Souzenelle voit une profonde similitude entre les petits personnages sculptés sur le linteau du tympan de la cathédrale de Vézelay et l’iconographie hindoue de Ganesha le fils de ShivAnnick Si les petits hommes de Vézelay sont munis d’énormes oreilles et se tiennent le pied, c’est, explique l’auteur du Symbolisme du corps humain, parce qu’ils ont « entendu’, pris conscience que leur pied est blessé, et marchent à cloche-pied vers leur verticalisation pour leur accomplissement divin. Ganesha quant à lui est représenté traditionnellement avec une tête d’éléphant, un corps d’homme et montant un rat. Car sa force spirituelle est symbolisée par l’amplitude de la tête avec ses larges oreilles et sa trompe. Et pénétré de la lumière divine, Ganesha est sans poids et n’écrase pas le rat, animal rusé qui sait pénétrer dans les endroits difficiles et symbolise l’intelligence apte à pénétrer les problèmes les plus ardus.[28]

Il n’y a là nul syncrétisme car il ne s’agit pas de transformer l’hindouisme en religion de l’incarnation. Dans les deux cas en revanche, on retrouve l’idée d’obéissance et d’ouverture à l’esprit que traduit le terme d’oreille en hébreu, ozen. On ne trouve pas non plus chez ANNICK de Souzenelle de relativisme quant aux fondements de la dogmatique chrétienne. On retrouve plutôt en elle une inspiration philocalique : « Le cœur écrit-elle, n’est entendu que par celui qui, tel l’apôtre Jean, “au secret divin”, y place son oreille. Car le cœur du labyrinthe c’est aussi le Christ, le Verbe. » [29]

V. Exégèse biblique : La Genèse

Qu’on me permette d’achever cette brève présentation des quelques implications de l’œuvre anthropologique de Annick de Souzenelle par une courte évocation de son exégèse et en particulier de son livre Alliance de feu, une lecture chrétienne du texte hébreu de la Genèse.

Je ne prendrai qu’un exemple là encore celui de sa traduction de Genèse, chapitre 2, versets 8-17. Prenons la traduction de la Bible de Jérusalem :

« Yahvé Dieu planta un jardin en Éden, à l’orient, et il y mit l’homme qu’il avait modelé. Yahvé Dieu fit pousser du sol toute espèces d’arbres séduisants à voir et bons à manger, et l’arbre de vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Un fleuve sortait d’Éden pour arroser le jardin et de là il se divisait pour former quatre bras. Le premier s’appelle le Pishôn. Il contourne tout le pays de Havila, où il y a de l’or ; l’or de ce pays est pur et là se trouve le bdellium et la pierre de cornaline. Le deuxième fleuve s’appelle le Guihôn : il contourne tout le pays de Kush. Le troisième fleuve s’appelle le Tigre. Il coule à l’orient d’Assur. Le quatrième fleuve est l’Euphrate. Yahvé Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Éden pour le cultiver et le garder. Et Yahvé Dieu fit à l’homme ce commandement : “Tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas, car le jour où tu en mangeras, tu deviendras passible de mort.”

Prenons cette fois la traduction de Annick de Souzenelle :

« Et plante YHVH-’Elohim un jardin en ‘Éden venant de l’Orient, Il place là l’’Adam que ’Il a formé. Fait germer YHVH-’Elohim, à partir de la Adamah tout arbre précieux pour la vue (ouvrir l’intelligence) et bon à manger (accompli et donc assimilable) et l’arbre de vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance de l’accompli et du pas-encore-accompli (de la lumière et de son contraire, les ténèbres). Et un fleuve jaillit d’’Éden pour arroser le jardin ; et, de là, il se partage et devient quatre principes. Nom, le UN : Pîshon qui entoure (investit) toute la terre de Hawîlah. Là (se trouve) l’or, et l’or de cette terre est lumière accomplie. Là (se trouvent) l’ambre et la pierre d’onyx. Et NOM le fleuve le deuxième Guîhon, lui il investit toute la terre de Koush. Et le NOM du fleuve le troisième Hidequel ; lui, il est le marchant, orient d’’Ashour, et le fleuve le quatrième, lui est Pherat. YHVH-’Elohim saisit le « Adam et le conduit dans le jardin de délices pour la travailler et la garder. Et commande YHVH-’Elohim sur l’’Adam en disant : de chaque arbre du jardin, manger absolument, tu mangeras. Mais de l’Arbre de la connaissance de l’accompli et du non-encore accompli tu ne mangeras pas de lui-de nous car dans le jour où tu mangeras de lui-de nous muter absolument tu muteras. »

Je ne suis pas en mesure de commenter le bien-fondé de la traduction de Annick de Souzenelle. Une chose est sûre, cette lecture symbolique vaut mieux que la traduction traditionnelle qui fait de l’Irak contemporain l’héritier du paradis des premiers hommes ! Aussi, il me paraît éclairant d’attirer l’attention sur le caractère profondément mystique des commentaires de l’auteur, inspirés de la Kabbale et des Écritures, et sur leur indéniable originalité.

Cette lecture peut parfois être déstabilisante…À partir du symbolisme des deux lettres le Gîmel et le Noun final formant le mot jardin, gan, Annick de Souzenelle opère une singulière comparaison entre le jardin d’Éden et « l’homme-chameau » qui, nourri des fruits de son jardin, passe de porte en porte jusqu’à un ultime champ de conscience. Ce dernier est gardé par le monstre du Liweyatan qui recèle le secret du NOM ! Pourtant si l’on accepte de faire l’effort de comprendre la profonde logique de l’herméneutique cabalistique, guidé en cela par l’ouvrage de Marc-Alain Ouaknin, Le livre brûlé, Lire le Talmud [30] on découvre toute la richesse philosophique de cette interprétation. Car il y a une correspondance selon Annick de Souzenelle entre le NOM et le jardin d’Éden :

« En hébreu, le verbe “placer” comme l’adverbe de lieu “là” sont construits sur la racine Shem qui signifie le « NOM’. ”Placer” ou “être dans son NOM” est la même réalité. Être-là ou être dans son NOM est la même réalité. C’est pourquoi le NOM et l’axe de la Raqî’a qui s’enracine en lui sont le jardin d’’Éden. » (Alliance de feu, T. I, p.570).

Ayant placé Adam dans le courant énergétique de son nom, Dieu fait germer sa terre intérieure, la Adamah, d’où jaillit la montée de désir symbolisée par les qualités des arbres. Annick de Souzenelle cite alors l’enseignement qu’elle reçut de Mgr Jean de Saint-Denis en 1962 :

« La triade, qui en Genèse 3, 6, qualifie le fruit de l’arbre de la connaissance est celle qui, venant du NOM, traduit les énergies constituantes de l’Homme, dont il fera la force de son accomplissement (ou de sa destruction !) “Précieux pour atteindre à la réussite est l’énergie Puissance, Bon à manger est l’énergie Jouissance et désirable pour les yeux est l’énergie Possession. » (Alliance de feu, T. I, p.582).

Les deux arbres de la vie et du bien et du mal sont pour Annick de Souzenelle les référents ultimes de tous les arbres d’Éden. « Tous deux sont archétypes, dons de l’Incréé dans le sanctuaire du créé ; l’Arbre de la connaissance dont YHVH est le fruit, est icône du Fils. L’Arbre de vie est icône de l’Esprit-Saint appelé “donateur de vie”. Les deux arbres conduisent au Père, à la “mer des lumières”, radicalement transcendant au créé et cependant immanent à lui, par eux. » (Alliance de feu, T. I, p.585), On a déjà vu pourquoi, selon l’anthropologue orthodoxe, la connaissance est le fruit d’un mariage dont les deux pôles masculin et féminin, intérieurs à l’homme, ce qui n’exclut par leur extériorisation dans le monde –, ont comme vocation à se souvenir du contenant de son nom.

Considérons désormais l’interprétation éblouissante que fait Annick de Souzenelle du fleuve qui jaillit en Éden. Celui-ci est pour elle le fleuve « des énergies divines incréées », la « sève des deux arbres » qui « jaillit de la mer des lumières », la « réponse de l’Époux » au désir humide de la création dans une « alliance de feu ». (Alliance de feu, T. I, p.598). Cette interprétation nuptiale s’enracine dans le Cantique des Cantiques (« Ses ardeurs sont des flammes de feu (…) Des torrents d’eau ne pourraient éteindre l’amour, des fleuves de feu ne le noieraient pas ! » (Ct 7, 6-7), ainsi que dans l’interprétation patristique. Ce rapprochement entre les deux textes opéré par Annick de Souzenelle est confirmé par l’analyse de Paul Beauchamp : « Ainsi écrit-il, Genèse 2-3 et le Cantique se rejoignent puisque la Jérusalem “jeune mariée parée pour son époux” (Ap 21, 2) est cette cité-jardin, or transparent dont l’Agneau est la lumière (21, 23) et qui laisse jaillir de son centre les fleuves du paradis aux rives plantées d’arbres : l’arbre de Vie est promis à ceux qui seront admis à passer ses portes (22, 14). Ici l’union nuptiale et la consommation du fruit de l’arbre de Vie sont une seule et même chose, satisfont un seul et même désir.’[31] Comme l’ont montré le père Serge Boulgakov[32] et plus récemment Paul Ricœur,[33] la figure de l’Épouse de l’Agneau condense cette unité entre l’union alimentaire (l’Agneau égorgé) et l’union sexuelle (le banquet de noces). Car comme l’écrit Paul Beauchamp : « L’Agneau pascal unit ceux qui le mangent, entre eux et avec lui-même ».[34] Annick de Souzenelle ne dit pas autre chose lorsqu’elle écrit que, dans le jardin de délices, « Dieu va “travailler” sa création pour qu’elle devienne épouse, il la nourrit » (Alliance de feu, T. I, p.643).

L’Époux, Verbe de Dieu, se distribue à quatre niveaux de réalités différentes dans son désir de l’humanité car, explique la théologienne, « Il ne se donne qu’en tant que l’homme peut le supporter » (Alliance de feu, T. I, p.602). Ces quatre niveaux énergétiques sont révélés par ordre décroissant. Elle écrit :

« Si le Pîshon féconde la terre du NOM où l’Homme devient “or”, le Pherat, féconde l’Homme-poussière, et poussière de plomb (un jeu de mots relie en hébreu le plomb Opheret et le Pherat). Lorsque l’Homme laisse œuvrer en lui la grâce divine, de poussière de plomb qu’il est, il devient or. Du Pherat, il remonte le fleuve de vie des énergies divines. Le passage au Hideqel est, pour lui, la première mutation. Lorsqu’il parvient au Pîshon, il devient son NOM, YHVH, et en fait éclater la Gloire ! » (Alliance de feu, T. I, p.638).

VI. Conclusion

Le discours mytho-logique et historiosophique de Annick de Souzenelle est eschatologique dans la mesure où il concerne chaque être humain. Selon la théologienne orthodoxe le fleuve de feu du jardin d’Éden coule dans le corps humain au niveau de la moelle épinière qui parcourt en partant du cerveau de part en part l’échelle de Jacob de notre colonne vertébrale ! Or la moelle est selon Annick de Souzenelle « le symbole du mariage de l’eau et du feu », « le lieu où se retire et disparaît le noyau du globule rouge du sang après que celui-là a vécu sept jours ». Cette anthropologie eschatologique s’enracine directement dans la pratique sacramentaire orthodoxe. L’épiclèse, sommet de la Divine liturgie, « apnée de la respiration divino-humaine », est le moment où le prêtre supplie l’Esprit Saint de transformer les saints dons :

« Le grain de blé (Bar) devenu pain dans le pétrin de la matrice d’eau et dans le four de la matrice de feu, est maintenant chair du Fils (Bar), corps du Christ, et le vin Son sang ; l’Instant est JE SUIS ; l’Incréé épouse le Créé, l’Homme entre dans la chambre nuptiale et “mange” son Dieu ; s’il ne devient son Nom, il en vit les prémices et reçoit la force de le devenir ».[35]

Ce discours cataphatique respecte également l’antinomie chalcédonienne dans la mesure où on ne trouvera ni confusion, ni séparation, ni mélange, ni changement des deux natures divine et humaine du Christ dans la rencontre nuptiale sur l’arbre de la croix de l’Épouse et de l’Agneau. « Le sang du Christ s’écoule au Golgotha, écrit elle, comme un feu mêlé d’eau. Il est source de la pourpre, présence de l’Esprit Saint qui œuvre à ce point culminant de l’Histoire dont l’instant en JE SUIS-Verbe de Dieu est éternité ». [36]

Pour saint Syméon le Nouveau Théologien, théologiser, c’est raconter ce qu’on voit au moyen de la lumière divine. Paul Evdokimov donne quant à lui la définition suivante de la théologie orthodoxe : « Art, beaucoup plus qu’une science systématique, elle contemple la vérité cachée des choses célestes et terrestres. (…) voie expérimentale de l’union avec Dieu. »[37] À ce titre Annick de Souzenelle est indiscutablement une grande théologienne orthodoxe de notre temps.


NOTES

[1] Annick de Souzenelle, La Parole au cœur du corps, Albin Michel, 1993, p. 22.

[2] Cf. Maxime Kovalevsky, Orthodoxie et Occident, Suresnes, Éditions de l'Ancre, 1994.

[3] La Tradition vivante, (recueil), Ymca Press, 1937 (en russe). Cf. Introduction.

[4] Le plus simple bien entendu serait de recommander la lecture intégrale des ouvrages de Annick de Souzenelle en suggérant, sans force contraignante, l'ordre suivant : Pour commencer, La Parole au cœur du corps (Albin Michel, 1993), petit livre d'entretiens avec Jean Mouttapa, l'éditeur amical et clairvoyant, afin de faire connaissance avec l'auteur, ses traits de caractère, ses principales intuitions, sa faculté de répondre calmement aux interrogations légitimes du chrétien. Puis se lancer dans l'œuvre maîtresse, Le symbolisme du corps humain (Dangles, 1974; Albin Michel, 1984; réédition augmentée Albin Michel, 2000). Enfin de là, suivre les uns après les autres, les chemins de la mythologie grecque (Œdipe intérieur, Albin Michel, 1998) et de l'exégèse biblique (L'Égypte intérieure, Albin Michel, 1991 ; Job sur le chemin de la lumière, Albin Michel, 1994 ; Le Féminin de l'Être, Albin Michel, 1997 ; Résonances bibliques, Albin Michel, 2001 ; L'Alliance oubliée, La Bible revisitée (avec Frédéric Lenoir et Jean Herbert), Albin Michel, 2005 ; Le Baiser de Dieu, ou l'Alliance retrouvé, Albin Michel, 2007), du symbolisme des lettres hébraïques (La lettre, chemin de vie, Albin Michel, 1993). Je recommande de garder le livre le plus mystique pour la fin : une relecture saisissante de la Genèse présentée en deux volumes dans Alliance de feu (Dervy-Livre, 1990-1992, Albin Michel, 1995). Nul doute que le lecteur qui aura parcouru avec Annick de Souzenelle un tel cheminement guettera avec impatience comme moi et comme tous ceux qui, de plus en plus nombreux, ont assuré depuis dix ans le succès éditorial de la théologienne, la publication d’un prochain livre consacré aux Béatitudes.

[5] Annick de Souzenelle, Œdipe intérieur, p. 9.

[6] Ibid, p.11.

[7] Cité par Paul Evdokimov, La connaissance de Dieu selon la tradition orientale, DDB, 1988, p. 21.

[8] G. Florovsky, « La dispute sur l’idéalisme allemand » (en russe), Put’, n°25, 12.1930, pp. 51-80.

[9] Actes du Colloque L’Unité de l’Eglise, Chevetogne, Abbaye de Chevetogne, 1954.

[10] Selon la tradition orientale, écrivait-il, 'les choses ne possèdent pas d'existence propre, l'être n'est défini que par sa relation à Dieu, à sa Sagesse créatrice, ce qui fait des choses des similitudes participées et de leurs ensembles nouménals des lieux théophaniques. C'est une conception iconographique. A l'affirmation occidentale qu'aucun signe n'existe sans la chose, les orientaux ajoutent 'aucune chose n'existe sans le signe'. On voit que cette perspective n'est pas celle de l'être existant dans sa propre consistance, dans l'autonomie d'un monde de natures et de causes, mais celle d'une phanie de l'au-delà.' (p. 177) En ce sens poursuit-il l'Eglise est 'la vie de Dieu dans sa créature' (p. 179) Tout comme Bulgakov, Evdokimov distingue la Sophia créée (natura naturans qui détermine la natura naturata, unité vivante et concrète du monde) de son prototype la Sophia céleste, non créée, 'conçue par Dieu en Lui et demeurant en Lui. Elle est l'unité des idées de Dieu sur le monde, la Sagesse vivante, l'objet de son amour' (p. 181), 'La Sophiologie, concluait-il, gloire de la théologie orthodoxe actuelle, est seule à poser le problème cosmique. Elle voit le cosmos liturgiquement, s'opposant d'une part à l'acosmisme idéaliste (…) et d'autre part au naturalisme..'

[11] Annick de Souzenelle, L'Egypte intérieure, p. 21.

[12] Annick de Souzenelle, Le féminin de l’Être, p.151.

[13] Bertrand Vergely, La souffrance, Gallimard, 1997, p.46.

[14] Put’, 30, Paris, 1931, pp. 35-47.

[15] Annick de Souzenelle, Les Béatitudes, ch. VI, à paraître.

[16] Annick de Souzenelle, Alliance de feu, I, p.15.

[17] Annick de Souzenelle, Le Féminin de l’Être, p.135.

[18] Annick de Souzenelle, Le Féminin de l’Être, p.224.

[19] Annick de Souzenelle, Job sur le chemin de la lumière, p. 180.

[20] Paul Evdokimov, La connaissance de Dieu selon la tradition orientale, DDB, 1988, p. 17.

[21] Annick de Souzenelle, Le symbolisme du corps humain, p. 54.

[22] Annick de Souzenelle, Le symbolisme du corps humain, p.38.

[23] Annick de Souzenelle, Le féminin de l’Être, p.263.

[24] Yves Kessous, Médecine et énergie, Lyon, 2000.

[25] Paul Evdokimov, La connaissance de Dieu selon la tradition orientale, DDB, 1988, p. 79.

[26] Olivier Clément, L’œil de feu, Paris, Fata Morgana, 1994.

[27] Olivier Clément, op. cit., p. 50.

[28] Annick de Souzenelle, Le symbolisme du corps humain, p.358.

[29] Annick de Souzenelle, Le symbolisme du corps humain, p.356.

[30] Marc-Alain Ouaknin, Le livre brûlé, Lire le Talmud, Lieu commun, 1986. Cf. aussi Raphael Draï, La pensée juive et l’interrogation divine, Puf, 1996.

[31] Paul Beauchamp, L’un et l’autre Testament, 2, Accomplir les Écritures, Seuil, 1990, p. 192.

[32] Serge Bulgakov, L’Epouse de l’Agneau, Paris, YMCA Press ; 1944.

[33] Paul Ricœur, André LaCocque, Penser la Bible,  Seuil, 1998, pp. 456-457.

[34] Paul Beauchamp, L’un et l’autre Testament, 2, Accomplir les Écritures, Seuil, 1990, p. 192.

[35] Annick de Souzenelle, Le féminin de l’Être, p.226-227.

[36] Ibid., p.226.

[37] Paul Evdokimov, La connaissance de Dieu selon la tradition orientale, DDB, 1988, p. 18.

 


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Voir aussi : Nouvelle Lecture du Livre de la Genèse par Annick de Souzenelle
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Dernière mise à jour : 24.10.08.