Saint Jean Baptiste PAGES MÉTANOÏA : Produis, ô mon âme, les dignes fruits du repentir

 

Icône de saint Élie

Icône du Prophète Élie au désert
(cf. 1 Rois 17, 6)
(Russe, École du Nord, XVe siècle)

Écrits spirituels sur le jeûne

 

SAINT JEAN CHRYSOSTOME : HOMÉLIE SUR LE JEÛNE

SAINT DOROTHÉE DE GAZA : DES SAINTS JEÛNES

SAINT ISAAC LE SYRIEN : SUR LE JEUNE CONTINUEL
ET LE RECUEILLEMENT EN UN SEUL LIEU

SAINT IGNACE BRIANTCHANINOV : DE L’UTILITÉ
ET DES DANGERS DE L’ASCÈSE CORPORELLE


  Saint Jean Chrysostome : Homélie sur le jeûne

Que la réunion de ce jour est brillante! comme cette assemblée est supérieure en éclat aux assemblées ordinaires ! Quelle en est la cause ? C'est, je le vois, au jeûne qu'il faut l'attribuer; non à un jeûne actuel, mais au jeûne que nous attendons. C'est ce jeûne qui nous rassemble dans la maison paternelle, c'est lui qui ramène aujourd'hui entre les mains de leur mère les fidèles qui se sont montrés jusqu'ici trop négligents. Si la perspective de ce temps consacré a réveillé parmi nous tant de zèle, de quelle piété serons-nous animés, lorsqu'il sera vraiment arrivé! C'est ainsi qu'on voit une cité bannir toute torpeur et déployer la plus grande activité pour recevoir un prince redouté. Ne croyez pas cependant que vous deviez redouter ce jeûne qui va prochainement arriver; ce n'est pas à vous, mais aux démons qu'il est redoutable. Faites entrevoir à un lunatique la présence du jeûne, et la crainte dont il est saisi le rend aussi immobile que les rochers, et charge en quelques manière ses membres de chaînes. Cela se produit surtout lorsque le jeûne est suivi de sa sœur et de sa compagne, la prière; car, dit le Sauveur, "cette espèce de démons n'est chassé que par le jeûne et la prière.» (Mt 17, 20) Puisque le jeûne met ainsi en fuite les ennemis de notre salut, puisqu'il inspire tant de frayeur aux ennemis de notre repos, nous devons l'aimer, le chérir, et non le craindre: à craindre quelque chose, c'est la débauche et l'intempérance et non le jeûne qui doivent nous inspirer de la crainte. La débauche et l'intempérance nous livrent, sans défense, à la tyrannie des vices, et nous rendent esclaves de ces maîtres pervers. Le jeûne au contraire brise les fers de notre servitude, rompt les liens qui garrottent nos mains, nous affranchit de toute tyrannie, et nous remet en possession de notre antique liberté. S'il triomphe de nos ennemis, s'il nous arrache à l'esclavage, s'il nous rend à la liberté, quelle preuve réclamerez-vous encore de sa bienfaisance envers le genre humain? La plus grande preuve d'amour ne consiste-t-elle pas à nourrir les mêmes sentiments de haine et d'amitié ?

Voulez-vous connaître quelle gloire, quelle protection et quelle sécurité le jeûne procure aux hommes? Considérez l'heureuse et admirable vie des solitaires. Ces hommes qui, fuyant loin des bruits du siècle, sont allés s'établir sur le faîte même des montagnes et ont bâti leurs cellules dans le calme du désert, port à l'abri des orages; ces hommes, dis-je, ont fait du jeûne le compagnon inséparable de leur vie. Aussi les a-t-il transformés en anges, et les a-t-il conduits sur les hauteurs de la philosophie; prodiges qu'il n'opère pas moins chez les habitants des villes qui en embrassent la pratique. Moïse et Elie, ces prophètes sublimes de l'Ancien Testament, avaient bien des titres de gloire; ils jouissaient d'un grand crédit auprès du Seigneur: cependant lorsqu'ils voulaient l'aborder et s'entretenir avec Lui, comme il est possible à l'homme de le faire, ils avaient recours au jeûne, qui les conduisait en quelque sorte par la main jusqu'à Dieu. C'est pour cela que Dieu, après avoir au commencement créé l'homme, le mit aussitôt sous la loi du jeûne, comme entre les mains d'une tendre mère et d'un maître parfait. En effet, cette défense : "Vous mangerez du fruit de tous les arbres du paradis, mais vous ne mangerez pas du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal," ne prescrit-elle pas une sorte de jeûne ? (Gn 2,16-17) Si le jeûne a été jugé indispensable dans le paradis, il l'est encore plus hors du paradis; s'il était un remède utile avant toute blessure, il le sera plus maintenant que nous sommes blessés; s'il fournissait des armes redoutables, même avant que les passions révoltées nous eussent déclaré la guerre, son alliance nous est beaucoup plus nécessaire, maintenant que nous avons à subir les violents assauts des démons et des passions. Ah! si Adam eût prêté l'oreille à cette parole, il n'eût pas entendu celle-ci : "Tu es terre, et tu retourneras dans la terre." (Gn 3,19) Il enfreignit le précepte divin; et dès ce moment, la mort, les soucis,les afflictions, les chagrins, une vie plus affreuse même que la mort, les épines, les ronces, les labeurs, les tribulations et les angoisses devinrent son partage.
Voilà comment Dieu châtie le mépris que l'on fait du jeûne: apprenez d'autre part comment Il récompense cette pratique. Le mépris du jeûne, Il l'a châtié en condamnant à la mort; le respect du jeûne, Il le récompense en rappelant à la vie. Pour vous en montrer la vertu, Il a permis que le jeûne obtînt à des criminels leur grâce, quand la sentence avait été prononcée, quand elle était sur le point d'être mise à exécution, et que l'on s'acheminait déjà vers le lieu du supplice. Et il ne s'agit pas seulement de deux, de trois ou de vingt individus, mais d'un peuple tout entier. Cette grande et belle ville de Ninive déjà ébranlée dans ses fondements, déjà penchée sur l'abîme, déjà près de recevoir le coup fatal, le jeûne, semblable à un ange descendu du ciel, l'a arrachée des portes de la mort et l'a ramenée à la vie. Écoutons, si vous le voulez bien, l'historien sacré.

"La voix du Seigneur se fit entendre à Jonas et lui dit : 'Lève-toi et va dans la grande ville de Ninive.'» (Jon 1,2) Dieu parle au prophète de la grandeur de cette ville pour mieux le persuader; car Il prévoyait sa fuite prochaine. Mais écoutons ce qu'il doit annoncer. "Encore trois jours, et Ninive sera détruite." (Jon 3,4) Pourquoi, Seigneur, prédire les maux que tu devais accomplir? Pour ne pas réaliser mes menaces! - Il nous menace de l'enfer, mais pour nous préserver de l'enfer. Soyez pénétrés de crainte par mes paroles, si vous voulez n'être pas victimes des évènements. Mais pourquoi assigner un terme si proche? - Pour vous faire connaître la vertu de ces barbares, je veux dire des Ninivites, à qui il a suffi trois jours pour dissiper le courroux que leurs péchés leur avaient attiré; pour vous faire admirer la bonté de Dieu, qui se contente de trois jours de pénitence en expiation de tant de crimes; pour que vous ne vous abandonniez jamais au désespoir, alors même que vos péchés seraient innombrables. Au reste, de même que l'âme lâche et négligente, quelque temps qu'elle assigne à la pénitence, n'aboutit à aucun résultat important, et ne parvient pas, à cause de sa lâcheté, à fléchir le Seigneur, de même, l'âme pleine de résolution et d'énergie, par l'ardeur de sa pénitence, pourra expier en quelques instants les fautes de nombreuses années. Est-ce que Pierre ne renia pas trois fois son Maître ? Est-ce que, la troisième fois, il n'y ajouta pas un jurement? Est-ce qu'il ne faiblit pas devant la parole d'une vile servante ? Et bien, aura-t-il eu besoin de plusieurs années pour obtenir le pardon de son crime ? Point du tout: la même nuit le vit tomber et se relever, recevoir la blessure et en guérit, atteint par la maladie et rendu à la santé. Et comment cela s'accomplit-il? par ses pleurs et par ses gémissements; non par des pleurs ordinaires, mais par des pleurs que lui arrachait la vivacité de ses regrets. Aussi l'évangéliste ne se borne-t-il pas à dire qu'il pleura; il ajoute qu'il pleura amèrement. (Mt 26,75) Exprimer l'abondance de ses larmes est au-dessus de la parole humaine: l'issue de l'événement l'a fait seule comprendre. En effet, après cette épouvantable chute, car aucune faute n'est comparable à l'apostasie; après cette faute si grave, l'apôtre recouvra sa dignité première, et fut chargé du gouvernement de l'Église universelle: et, chose encore plus admirable, il témoigne envers son divin Maître un amour supérieur à celui de tous les autres apôtres. "Pierre, lui avait dit le Sauveur, m'aimes-tu plus que ceux-ci ?" (Jn 21,15) Or nulle question n'était plus propre à mettre en évidence le degré de sa vertu.

Vous seriez peut-être tentés de dire que Dieu a eu raison de pardonner aux Ninivites en considération de leur barbarie et de leur ignorance, et vous rappelleriez ce mot de l'évangéliste: "Le serviteur qui ne connaît pas la volonté de son maître et qui ne l'accomplit pas, sera légèrement châtié." (Luc 12,48) Pour vous convaincre du contraire, le Seigneur vous offre l'exemple de Pierre, serviteur qui certes connaissait bien la volonté de son Maître. Regardez à quel degré de confiance néanmoins il remonte, quoique s'étant rendu coupable d'un si grave péché. Quels que soient donc vos péchés, ne perdez jamais courage. Ce qu'il a de plus à craindre que le péché, c'est de rester dans le péché; ce qu'il y a de plus dangereux dans une chute, c'est de ne pas se relever de sa chute. Voilà ce qui arrachait à Paul des gémissements et des larmes, et ce qu'il jugeait digne d'être déploré. "Je crains, disait-il, que, à mon retour parmi vous, Dieu ne m'humilie, et que je n'aie à pleurer, non seulement sur ceux qui ont péché, mais encore sur ceux qui n'ont pas fait pénitence des impudicités, des impuretés et des fornications qu'ils ont commises." (II Cor 21,21) Or quel temps plus propre à la pénitence que le temps consacré au jeûne ?

Mais revenons à notre histoire. "Ayant entendu ces paroles, le prophète descendit à Joppé pour s'enfuir vers Tharsis, loin de la face du Seigneur. (Jon 1,3) O homme, où fuis-tu? n'as-tu pas oui ces accents du psalmiste : "Où irai-je loin de ton Esprit ? Où fuirai-je loin de ta Face ?» (Ps 88,7) Sur la terre ? mais "la terre appartient au Seigneur avec tout ce qu'elle renferme». (Ps 23,1) Dans l'enfer ? mais si je descends dans les enfers, Tu y es présent." (Ps 88,8) Dans le ciel ? Mais "si je monte vers les cieux, je T'y trouve encore." (ibid. 7) Sur la mer ? "Là aussi ce sera ta droite qui me soutiendra." (ibid. 10) C'est ce que Jonas apprit par sa propre expérience. telle est, en effet, la nature de la faute, qu'elle jette notre âme dans une ignorance profonde. De même que les personnes tourmentées par l'ivresse ou par une pesanteur de tête marchent au hasard, sauf à se précipiter inconsidérément dans l'abîme ou dans le précipice qui se présenteraient sous leurs pas, ainsi lorsque nous sommes entraînés par le péché, enivrés en quelque sorte par nos coupables désirs, nous ne savons ce que nous faisons; le présent et l'avenir également nous échappent. Vous fuyez le Seigneur, n'est-ce pas ? Eh bien, attendez un peu, et les évènements vous apprendront que vous ne sauriez même vous dérober à la mer, qui n'est que son esclave.

A peine Jonas était-il monte sur le vaisseau, que la mer soulève ses flots et amoncelle ses vagues. semblable à une esclave fidèle qui, surprenant un de ses compagnons d'esclavage en fuite, après avoir enlevé une partie des biens de son maître, ne se lasse pas de le poursuivre et d'inquiéter ceux qui seraient tentés de l'accueillir jusqu'à ce qu'elle s'en soit emparée et qu'elle l'ait ramené à son maître, la mer surprenant et reconnaissant ce fugitif, suscite mille difficultés aux matelots, gronde, mugit, et les menace, non de les traduire en jugement, mais de les engloutir avec les navires s'ils ne lui livrent l'esclave de son maître. Que firent les matelots en cette occurrence ? Ils jetèrent à la mer la cargaison du vaisseau; mais il n'en était pas plus soulagé.» (Jon 1,5) Le fardeau véritable restait encore tout entier. Jonas lui-même qui accablait le bâtiment, non du poids de son corps, mais du poids de son péché; car il n'est rien de si lourd et de si pesant que le péché et la désobéissance. A cause de cela Zacharie les compare à du plomb; (Za 35,7) et David s'écrie à ce même propos : "Mes iniquités se sont élevées au-dessus de ma tête, et elles se sont appesanties sur moi comme un fardeau insupportable.» (Ps 37,5) Le Christ disait aussi aux hommes qui vivaient au sein du péché: «Venez à Moi, vous tous qui êtes fatigués et qui succombez sous le faix, et je vous soulagerai." (Mt 11,28) C'était donc le péché qui surchargeait la nef et qui la menaçait d'une ruine totale. Quant à Jonas, il était enseveli dans le sommeil: non dans le sommeil d'une paix délicieuse, mais dans le sommeil pesant du chagrin; non dans le sommeil du repos, mais dans celui de l'abattement. Les serviteurs bien nés comprennent vite leurs fautes. Ainsi en fut-il du prophète: à peine eut-il commis sa désobéissance qu'il en comprit la gravité. Telle est la condition du péché: dès qu'il paraît un jour, il déchire l'âme à laquelle il doit l'existence, tout au contraire de ce qui arrive en vertu des lois naturelles à notre naissance. Tandis que notre naissance met un terme aux douleurs de nos mères, la naissance du péché inaugure les souffrances qui déchirent l'âme dans laquelle il a pris son origine.

Cependant le pilote s'approcha de Jonas et lui dit : "Lève-toi et invoque ton Seigneur et ton Dieu.» (Jon 1,6) Son expérience lui indiquait que ce n'était pas là une tempête ordinaire, mais un fléau envoyé du ciel, que les efforts des nautoniers seraient inutiles et que les ressources de son art ne conjureraient pas la violence des flots. Il fallait en ce moment la main d'un pilote plus puissant, de celui qui gouverne le monde entier; il fallait le secours et le protection d'en haut. C'est pourquoi les matelots abandonnant les rames, les voiles et cordages, au lieu d'occuper leurs bras à la manœuvre, les élevaient vers les cieux en implorant le Seigneur. La tempête persistant avec toute sa fureur, on consulta le sort, et le sort enfin trahit le coupable. Néanmoins, on ne le précipita pas sur-le-champ dans les flots. Transformant le navire en tribunal, au milieu de ce fracas et de ce bouleversement horrible, comme si l'on eût joui d'un calme parfait, on permit au criminel de prendre la parole et de se défendre. L'instruction fut ouverte avec autant de soin que s'il eût fallu rendre un compte rigoureux de la sentence qu'elle devait amener. Prêtons l'oreille à ces questions aussi détaillées que celles de la justice. Quelle est votre condition? demande-t-on à Jonas. D'où viens-tu ? Où vas-tu ? En quelle contrée es-tu né ? A quel peuple appartiens-tu ? Quoique la mer l'accusât de sa voix tonnante, quoique le sort l'eût désigné, malgré les mugissements accusateurs de l'une, et le témoignage formel de l'autre, on ne prononce pas encore d'arrêt. De même que, dans une cause régulière, après avoir entendu l'accusation, après que les témoins ont parlé, après que les preuves et les indices de la culpabilité ont été produits, les juges attendent cependant pour porter leur sentence que l'accusé ait confessé son crime, de même, ces matelots, ces hommes ignorants et barbares, observent cette marche de la justice; et cela, en face du plus terrible danger, au milieu d'une tourmente affreuse, au milieu de vagues courroucées, quand la mer leur permet à peine de respirer, tant elle est furieuse et agitée, tant les bruits qui s'élèvent de son sein paraissent effrayants ! Pourquoi, mes bien-aimés, une disposition aussi favorable envers le prophète? C'était Dieu qui le permettait ainsi, et en le permettant, Il enseignait à son envoyé la douceur et la mansuétude; aImite la conduite de ces matelots, semblait-Il lui crier. Tout ignorants qu'ils sont, une âme n'est pas à leurs yeux un objet de mépris, et ils hésitent à sacrifier ta seule vie. Toi, au contraire, tu as exposé autant que tu le pouvais le salut d'une ville entière et de ses innombrables habitants. Quoiqu'ils connaissent la cause de leurs maux, tes compagnons de voyage ne se hâtent pas de te sacrifier, et toi, qui n'as rien eu à souffrir des Ninivites, tu les précipites dans la ruine et la désolation. Quand je t'ai ordonné de les ramener par ta prédication dans la voie du salut, tu n'as pas voulu m'obéir. Sans en avoir reçu l'ordre de personne, ceux-ci ne négligent aucun moyen pour te dérober au châtiment que tu as mérité.» En effet, la voix accusatrice de la mer, la décision du sort, les propres aveux du fugitif ne précipitèrent pas sa mort: les matelots faisaient, au contraire, tout ce qui était en leur pouvoir pour ne pas l'abandonner, même après une faute aussi éclatante, à la violence des flots. Mais ceux-ci, ou plutôt le Seigneur ne le permit pas, afin que le monstre marin achevât l'œuvre des matelots, et ramenât le prophète à de plus sages pensées. Jonas avait dit à ses compagnons: "prenez-moi, et jetez-moi dans la mer." (Jon 1,12) Et ces derniers voulurent regagner le rivage, mais la tempête l'emporta sur leurs efforts.

Après avoir assisté à la fuite de Jonas, écoutez les aveux qu'il laisse échapper du sein du monstre qui l'a recueilli, car si cette punition est la punition de l'homme, ces accents sont les accents du prophète. Dès qu'il eut été jeté à la mer, celle-ci le renferma dans le ventre d'un monstre comme dans une prison, et conserva sain et sauf ce fugitif pour le ramener à son maître. Il n'eut à souffrir ni de la furie des flots qui se refermèrent sur lui, ni des étreintes du monstre encore plus redoutable qui le reçut dans cette obéissance de la mer et du monstre à une loi contraire aux lois de leur nature. Arrivé dans cette ville, il proclama aussitôt la sentence, comme s'il eût donné connaissance d'une lettre royale où il se fût agi d'un châtiment. Encore trois jours, criait-il, et Ninive sera détruite. (Jon 3,4) A ce cri, loin d'y répondre par l'incrédulité ou par l'insouciance, les Ninivites se précipitèrent tous vers le jeûne; les hommes aussi bien que les femmes, les esclaves aussi bien que leurs maîtres, les princes aussi bien que les sujets, les jeunes gens aussi bien que les vieillards et les enfants. Les animaux dépourvus de raison y furent même soumis. Partout le sac, partout la cendre, partout les gémissements et les larmes. Celui-là même dont le front était ceint du diadème descendit les degrés de son trône, se revêtit d'un sac, se couvrit de cendre, et arracha la ville au péril qui la menaçait. Spectacle inouï, le sac succédant à la pourpre; ce que la pourpre ne pouvait faire, le sac le faisait; ce que le diadème ne pouvait accomplir, la cendre l'accomplissait.

Voyez-vous si j'avais raison de vous dire que nous n'avions point à craindre le jeûne, mais l'intempérance et la débauche? Ce sont l'intempérance et la débauche qui ébranlèrent Ninive jusque dans ses fondements, et qui la mirent sur le penchant de sa chute. Grâce au jeûne, Daniel enfermé dans la fosse aux lions, resta sain et sauf au milieu de ces animaux comme il fût resté au milieu d'innocentes brebis. Bouillonnant de colère, la prunelle ensanglantée, ils n'osaient s'approcher de la table dressée devant eux; et, quoiqu'ils sentissent le double aiguillon de leur férocité native, plus terrible que la férocité des autres animaux, et de la faim qu'ils enduraient depuis sept jours, ils respectèrent cette proie, comme de toucher aux entrailles du prophète. Grâce au jeûne, les trois enfants qui avaient été jetés dans la fournaise de Babylone en sortirent le corps plus éclatant que les flammes dans lesquelles ils étaient longtemps restés. Mais si le feu de cette fournaise était un feu véritable, d'où vient qu'il ne produisit pas les effets du feu? Si le corps de ces enfants était un corps réel, d'où vient qu'il n'éprouvait pas ce que les corps éprouvent en pareil cas ? Demandez-le au jeûne, et il vous répondra, et il vous résoudra cette énigme; car c'est vraiment une énigme que ce prodige d'un corps livré aux flammes et en sortant néanmoins victorieux. Voyez-vous cette lutte merveilleuse. Voyez-vous cette victoire plus merveilleuse encore ? Soyez donc remplis d'admiration pour le jeune, et recevez-le à bras ouverts. Puisqu'il paralyse les ardeurs d'une fournaise, qu'il garantit de la cruauté des lions, qu'il chasse les démons, qu'il obtient la révocation des sentences divines, qu'il apaise la furie des passions, qu'il nous conduit à la liberté, qu'il ramène le calme dans nos pensées, ne ferions-nous pas un acte de la dernière folie, si nous redoutions et si nous repoussions une pratique à laquelle tant de biens sont attachés ? - Mais il brise et affaiblit notre corps, m'objectera-t-on. - Eh bien, plus l'homme extérieur s'affaiblira en nous, plus l'homme intérieur de jour en jour se renouvellera. Du reste, examinez sérieusement la chose, et vous trouverez que le jeune est un principe de santé. Si vous refusez d'ajouter foi à ma parole, consultez les médecins, et ils vous affirmeront cette vérité de la manière la plus formelle. Ils appellent l'abstinence la mère de la santé; ils regardent la goutte, les pesanteurs, les tumeurs, et une infinité d'autres maladies, comme la conséquence de la mollesse et de l'intempérance; véritable ruisseaux empoisonnés provenant d'une source empoisonnée, et qui nuisent également et à la santé du corps et à la vertu de l'âme.

Pourquoi donc serions-nous effrayés du jeûne, s'il nous préserve de tant de maux ? Ce n'est pas sans motifs que j'insiste sur ce point. Je vois des hommes aussi rebutés et effrayés par l'approche du jeûne, que s'ils étaient sur le point de s'unir à une femme d'un caractère insupportable; je vois des hommes se perdre dans l'intempérance et dans l'ivresse; et c'est pour cela que je vous exhorte à ne pas sacrifier à de semblables excès les avantages de ce genre de pénitence. Lorsqu'on se dispose à prendre quelque potion amère pour dissiper la répugnance qu'inspire à l'estomac la nourriture, si l'on commence par manger abondamment, on aura toute l'amertume de la médecine sans en éprouver l'efficacité du remède. Aussi les médecins nous ordonnent-ils en pareil cas de nous coucher sans prendre quoi que ce soit, afin que la médecine puisse agir énergiquement sur les humeurs mauvaises. Il en est de même du jeûne: Si vous vous plongez aujourd'hui dans l'ivresse, et que demain vous preniez ce remède, il sera pour vous vain et inutile; vous aurez enduré la privation qu'il entraîne, et vous ne recueillerez pas les avantages dont il est la source: toute sa vertu échouera contre le mal que vous auront causé vos excès de la veille. Mais si vous avez soin de diminuer le poids du corps, et d'user de ce remède après vous y être préparé par la sobriété, il vous sera facile de vous purifier d'une grande partie de vos fautes passées. En conséquence, prenons bien garde, et de tomber du jeûne dans l'intempérance: celui qui veut user trop vite des forces de son corps malade et à peine convalescent, n'en fera qu'une chute plus prompte. Tel est le sort de notre âme, lorsqu'au commencement et à la fin du temps consacré au jeûne, nous obscurcissons des nuages de l'intempérance les réformes opérées par l'abstinence en nos âmes. De même que les individus qui doivent combattre les bêtes féroces, n'abordent le combat qu'après avoir couvert d'armes défensives les principales parties de leur corps, de même, bien des hommes aujourd'hui se préparent aux combats du jeûne par les excès de la table; ils se gorgent de viandes, ils s'environnent de ténèbres, et c'est avec de telles folies qu'ils accueillent l'arrivée de ce temps de calme et de paix. Quel que soit celui à qui je demanderai : "Pourquoi t'empresses-tu d'aller aux bains ?» il me répondra : "Pour purifier mon corps, et commencer ensuite le jeûne." Si je vous demande également: «Pourquoi vous enivrez-vous?" vous me répondez de nouveau: « Parce que je dois commencer le jeûne.» Mais n'est-il pas absurde d'accueillir ce saint temps à la fois et avec un corps pur et avec une âme abrutie et souillée ?

Nous aurions bien des choses à ajouter; ce que nous avons dit suffira pour éclairer la bonne volonté des fidèles. Aussi bien est-il nécessaire de terminer, car il nous tarde d'ouïr la voix de notre père. Pour nous, quand nous prenons la parole à l'ombre de ce sanctuaire, nous ressemblons à de jeunes bergers jouant d'un léger chalumeau sous les ombrages du hêtre et du chêne. Mais, pareil à un artiste divin qui tire de sa harpe d'or des accents dont l'harmonie ravit l'assemblée entière, notre père, par l'harmonie, non de ses accents, mais de ses paroles et de ses œuvres, enchante nos âmes. Tels sont les docteurs que recherche le Christ : "Celui qui parlera et qui enseignera de la sorte, disait-Il, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux." (Mt 5, 19) Tel est celui dont nous parlons; aussi est-il grand dans le royaume des cieux. Puissions-nous tous, avec le secours de ses prières et de celles de tous nos supérieurs, l'obtenir ce royaume, par la grâce et l'amour de notre Seigneur Jésus Christ, avec lequel la gloire apparient au Père dans l'unité du saint Esprit, maintenant, et toujours et dans les siècles des siècles. Amen.


Saint Dorothée de Gaza :
Des saints jeûnes

Dans la Loi, Dieu avait prescrit aux fils d’Israël chaque année la dîme de tous leurs biens (cf. Nb 18). Ce faisant, ils étaient bénis en toutes leurs oeuvres. Les saints Apôtres, qui le savaient, décidèrent, pour procurer à nos âmes un secours bienfaisant, de nous transmettre ce précepte sous une forme plus excellente et plus élevée, à savoir offrande de la dîme des jours mêmes de notre vie, autrement dit leur consécration à Dieu, afin d'être, nous aussi, bénis dans nos oeuvres et d'expier chaque année les fautes de l’année entière. Ayant fait le calcul, ils sanctifièrent pour nous, parmi les trois cent soixante-cinq jours de l'année, les sept semaines de jeûne. Car ils n'assignèrent au jeûne que sept semaines. Ce sont les Pères qui, par la suite, convinrent d’ajouter une autre semaine, à la fois pour exercer à l’avance et comme pour disposer ceux qui vont se livrer labeur du jeûne, et pour honorer Ces jeûnes par le chiffre de la sainte Quarantaine que Notre Seigneur passa lui-même dans le jeûne. [...] C'est pour ainsi dire la dîme de toute l'année que les saints Apôtres ont consacrée à la pénitence, pour purifier les fautes de l’année entière.

Heureux donc, frères celui qui en ces jours saints se garde bien, et comme il convient ; car s'il lui est arrivé comme homme de pécher par faiblesse ou par négligence, Dieu a précisément donné ces saints jours pour qu'en s'occupant soigneusement de son âme avec vigilance et en faisant pénitence pendant cette période, il soit purifié des péchés de toute l'année. Alors son âme est soulagée de son fardeau, il s'approche avec pureté du saint jour de la Résurrection, et, devenu un homme nouveau par la pénitence de ces saints jeûnes, il participe aux saints Mystères sans encourir de condamnation, il demeure dans la joie et l'allégresse spirituelle, célébrant avec Dieu toute la cinquantaine de la sainte Pâque, qui est, a-t-on dit, " la résurrection de l'âme " (Évagre le Pontique), et c'est pour le marquer que nous ne fléchissons pas le genou à l'église durant tout le temps pascal.

Quiconque veut être purifié des péchés de toute l'année au moyen de ces jours doit d'abord se garder de l’indiscrétion dans la nourriture, car, selon les Pères, l’indiscrétion dans la nourriture engendre tout mal en l’homme. Il doit aussi prendre soin de ne pas rompre le jeûne sans une grande nécessité, ni de rechercher les mets agréables, ni de s'alourdir d'un excès d’aliments ou de boissons. Il y a en effet deux sortes de gourmandise. On peut être tenté sur la délicatesse de la nourriture ; ne veut pas nécessairement manger beaucoup mais désire les mets savoureux. Quand un tel gourmand mange un aliment qui lui plaît, il est tellement dominé par son plaisir, qu’il le garde longtemps dans la bouche, le mâchant tant et plus et ne l’avalant qu’à contre coeur à cause de la volupté qu’il éprouve. C’est ce qu’on appelle la laimargie ou " friandise ". Un autre est tenté sur la quantité ; il ne désire pas les mets agréables et ne se préoccupe pas de leur saveur. Qu’ils soient bons ou mauvais, il n'a d'autre désir que de manger. Quels que soient les aliments, son unique souci est de se remplir le ventre. C’est ce qu'on appelle la gastrimargie ou gloutonnerie. Je vais vous dire la raison de ces noms. Margainein signifie chez les auteurs païens " être hors de soi " et l’insensé est appelé margos. Quand arrive à quelqu’un cette maladie et cette folie de vouloir se remplir le ventre on l'appelle gastrimargia, c’est-à-dire " folie du ventre ". Quand il s'agit seulement du plaisir de la bouche, on l'appelle laimargia, c’est-à-dire " folie de la bouche ".

Celui qui veut être purifié de ses pêches doit, en toute circonspection, fuir ces dérèglements, car ils ne viennent pas d'un besoin du corps, mais de la passion et ils deviennent pêche si on les tolère en soi. Dans 1’usage légitime du mariage et dans la fornication, l'acte est le même, c'est l'intention qui fait la différence : dans le premier cas, on s'unit pour avoir des enfants, dans le second, pour satisfaire sa volupté. De même, dans l’usage de la nourriture, c’est une même action de manger par besoin et de manger par plaisir, mais le péché est dans l’intention. Il mange par besoin celui qui, s’étant fixé une ration journalière, la diminue, si par l’alourdissement qu’elle lui cause, il se rend compte qu’il faut en retrancher quelque chose. Si au contraire cette ration, loin de l’alourdir, ne soutient pas son corps et doit être légèrement augmentée, il y ajoute un petit supplément. De cette manière, il évalue justement ses besoins et se conforme ensuite à ce qui a été fixé, non pour le plaisir, mais dans le but de maintenir la force de son corps. Cette nourriture, il faut aussi la prendre avec action de grâces, en se jugeant dans son coeur indigne d'un tel secours ; et si certains, par suite sans doute d'un besoin ou de quelque nécessité, sont l’objet de soins particuliers, on ne doit pas y prêter attention, ni rechercher soi-même du bien-être, ou seulement penser que le bien-être est inoffensif pour l'âme.

Lorsque j'étais au monastère (de l'abbé Séridos), j’allai voir un jour l'un des vieillards - car il y avait là beaucoup de grands vieillards. Je trouvai le frère chargé de le servir mangeant avec lui, et je lui dis à part : " Tu sais, frère, ces vieillards que tu vois manger et qui ont apparemment un peu de soulagement, sont comme des hommes qui ont acquis une bourse et n'ont cessé de travailler et de mettre (de l'argent) dans cette bourse, jusqu'à ce qu'elle fût pleine. Après l'avoir scellée, ils ont continué à travailler et se sont amassés encore mille autres pièces, pour avoir de quoi dépenser en cas de nécessité, tout en gardant ce qui se trouve dans la bourse. Ainsi ces vieillards n’ont pas cessé de travailler et de s'amasser des trésors. Après les avoir scellés, ils ont continué à gagner quelques ressources, dont ils pourront se défaire au moment de la maladie ou de la vieillesse, tout en gardant leurs trésors. Mais nous, nous n'avons même pas encore gagné la bourse ; comment ferons-nous donc nos dépenses ? " C'est pourquoi nous devons, je l'ai dit, même si nous prenons par besoin, nous juger indignes de tout soulagement, indignes même de la vie monastique, et prendre non sans crainte ce nécessaire. Et de la sorte, ce ne sera pas pour nous un motif de condamnation.

Voilà pour la tempérance du ventre. Mais nous ne devons pas seulement surveiller notre régime alimentaire, il faut éviter pareillement tout autre péché et jeûner aussi bien de la langue que du ventre, en nous abstenant de la médisance, du mensonge, du bavardage, des injures, de la colère, en un mot de toute faute qui se commet par la langue. Il nous faut également pratiquer le jeûne des yeux, en ne regardant pas de choses vaines, en évitant la parrhesia de la vue, en ne dévisageant personne impudemment. Il faut interdire de même aux mains et aux pieds toute action mauvaise. Pratiquant ainsi un jeûne agréable (à Dieu), comme dit saint Basile, en nous abstenant de tout le mal qui se commet par chacun de nos sens, nous approcherons du saint jour de la Résurrection, renouvelés, purifiés et dignes de participer aux saints Mystères, comme nous l'avons dit déjà. Nous sortirons d'abord à la rencontre de Notre Seigneur et nous l'accueillerons avec des palmes et des rameaux d'olivier, tandis qu'assis sur un ânon, il fera son entrée dans cité sainte (cf. Mc 11,1-8 et Jn 12,13).

" Assis sur un ânon ", qu’est-ce à dire? Le Seigneur s'assied sur un ânon, afin que l'âme devenue, selon le prophète (cf. Ps. 48, 21), stupide et semblable aux animaux sans raison, soit par lui, le Verbe de Dieu, convertie et soumise à sa divinité. Et que signifie " aller à sa rencontre avec des palmes et des rameaux d'oliviers ? " Lorsque quelqu'un est allé guerroyer contre son ennemi et revient victorieux, tous les siens vont à sa rencontre avec des palmes (pour l'accueillir) en vainqueur. La palme est en effet symbole de victoire. D'autre part, quand quelqu'un subit une injustice et veut avoir recours à qui peut le venger, il porte des branches d'olivier, en criant pour implorer miséricorde et assistance, car les oliviers sont un symbole de miséricorde. Nous irons donc, nous aussi, à 1a rencontre du Christ Notre Seigneur avec des palmes, comme au-devant d'un vainqueur, puisqu'il a vaincu l'ennemi pour nous, et avec des rameaux d'olivier pour implorer sa miséricorde, afin que, comme il a vaincu pour nous, nous soyons, nous aussi, victorieux par lui en l'implorant et que nous nous trouvions arborant ses emblèmes de victoire, en l'honneur non seulement de la victoire qu'il a remportée pour nous, mais aussi de celle que nous aurons remportée par lui, grâce aux prières de tous les saints. Amen.

Extrait des Instructions
de saint Dorothée de Gaza (VIe siècle),
éditées dans les Oeuvres spirituelles,
Éditions du Cerf (SC 92), 1963.


Saint Isaac le Syrien : Sur le jeûne continuel
et le recueillement en un seul lieu

Ce qui en résulte. Et qu’il apprit à vivre ces choses
avec rigueur dans la connaissance du discernement

Longtemps tourmenté à droite et à gauche, souvent éprouvé sur ces deux voies, couvert de plaies innombrables par l’adversaire, mais secrètement comblé de grands secours, j’ai recueilli en moi l’expérience de tant d’années, et dans l’épreuve et par la grâce de Dieu j’ai appris ceci : deux modes constituent le fondement de tous les biens, le rappel de l’âme hors de la captivité que lui impose l’ennemi, et la voie qui mène vers la lumière et la vie : se recueillir en un seul lieu et toujours jeûner. C’est-à-dire : se plier soi-même avec sagesse et prudence à la règle de la tempérance et de l’immobilité, dans la recherche et la méditation continuelles de Dieu. C’est par là qu’on atteint la soumission des sens. Par là qu’on acquiert la vigilante sobriété de l’intelligence. Par là que s’apaisent les passions sauvages qui se lèvent dans le corps. Par là que nous viennent la douceur des pensées. Par là que la réflexion se fait lumineuse. Par là qu’on s’applique aux œuvres de la vertu. Par là qu’on peut concevoir ce qu’il y a de plus haut et de plus fin. Par là qu’en tout temps coulent les larmes sans mesure, et que nous est donnée la mémoire de la mort. Par là qu’on porte la pure chasteté, parfaitement dégagée de toute imagination qui tourmente l’intelligence. Par là qu’on voit avec acuité et pénétration les choses qui sont au loin. Par là qu’on découvre la profondeur des significations secrètes que l’intelligence comprend au cœur des paroles divines ; qu’on découvre également les mouvements intérieurs à l’âme, et le discernement de ce qui distingue les esprits du mal et les saintes puissances, les vraies visions et les imaginations vaines. Par là qu’on acquiert la crainte que donnent les voies et les chemins de Dieu, cette crainte en pleine mer des pensées, qui rompt avec la négligence et la nonchalance ; qu’on acquiert aussi la flamme de la ferveur qui passe sur tout péril et qui surmonte toute peur ; enfin qu’on porte en soi la chaleur dégagée de tout désir, cette chaleur qui efface de la réflexion la convoitise et plonge dans l’oubli tout souvenir des choses passées. Pour tout dire d’un mot, c’est par là qu’on parvient à la liberté de l’homme vrai, à la joie de l’âme et à la résurrection avec le Christ dans le Royaume.

Que celui qui néglige ces deux choses sache que non seulement il se fait du mal à lui-même en se privant de tout ce que nous venons de dire, mais qu’il ébranle ainsi le fondement de toutes les vertus. Car de même qu’elles sont le commencement, la tête de l’œuvre divine dans l’âme, la porte et le chemin qui mènent au Christ, si on les garde et si on demeure en elle, de même si on les quitte et si on s’éloigne d’elles on tombe dans ces deux maux : la divagation du corps et la gourmandise impudente, qui sont à l’opposé de ce que nous avons dit et créent dans l’âme un lieu pour les passions.

Le premier mal affranchit des liens de la réserve les sens qui s’étaient soumis. Et qu’arrive-t-il ? Ce sont les rencontres extravagantes, improvisées, qui côtoient la chute. C’est le trouble des vagues profondes, que la vue éveille en nous. C’est la fièvre des yeux, qui domine le corps et fait aisément défaillir le cœur. Ce sont les pensées intempérantes, qui nous poussent jusqu’à ce que nous tombions. C’est la tiédeur du désir des œuvres de Dieu, le relâchement progressif de la tension de l’hésychia, et le total abandon des lois de la vie monastique. C’est le retour des vices qu’on avait oubliés, et l’initiation à d’autres qu’on ne savait pas, et qui ne cessent de nous investir par toutes les choses que nous voyons et qui nous assaillent dès lors que nous allons de pays en pays et de lieu en lieu. Ce sont les passions, que la grâce de Dieu avait fait périr et avait chassées de l’âme, perdues sous l’oubli de leur souvenir dans l’intelligence, qui de nouveau se soulèvent et obligent l’âme à les servir. Je n’en finirais pas de tout dire. Ces choses et bien d’autres, viennent ainsi de la première cause, c’est-à-dire de la divagation du corps et du refus de supporter la souffrance de l’hésychia.

Mais qu’en est-il de l’autre mal, ce mal qui nous porte à faire ce que font les porcs ? Or que font les porcs, sinon débrider le ventre, l’emplir sans relâche, et ne pas avoir un temps déterminé pour satisfaire le besoin du corps, comme font les êtres de raison ? Et qu’arrive-t-il ? C’est le vertige, la lourdeur, les épaules tombantes, qui nous obligent à délaisser la liturgie de Dieu et engendrent la paresse qui délaisse les prosternations. C’est la négligence des prières continuelles. C’est la froideur de la réflexion enténébrée. C’est l’intelligence épaisse, que les troubles et l’obscurcissement des pensées empêchent de discerner. C’est le lourd nuage de ténèbres étendu sur toute l’âme. C’est l’acédie, l’indifférence à toute l’œuvre de Dieu et à la lecture, car on a cessé de goûter la douceur des paroles divines. C’est l’inertie où plonge la satisfaction des besoins. C’est l’intelligence déréglée, qui divague par toute la terre. C’est l’humeur qui surabonde et se répand dans tous les membres. Ce sont les imaginations impures la nuit dans la souillure des fantasmes et l’extravagance des images pleines de la convoitise qui traverse l’âme et y fait ce qu’elle veut en toute impureté.

Un grand sage l’a dit aussi : « Si quelqu’un met ses délices dans l’abondante nourriture du corps, il expose au combat son âme. Mais si jamais il revient à lui-même et cherche de toute sa force à se retenir, il ne peut pas, à cause du feu débordant qui enflamme les mouvements du corps, et à cause de la violence et de la nécessité des provocations et des excitations qui captivent l’âme sous leurs volontés. » Vois-tu ici la finesse de ces sages athées ? Le même dit encore : « Les délices du corps dans la mollesse et la moiteur portent l’âme aux passions de la jeunesse et l’entourent de mort. » L’homme qui s’abandonne ainsi tombe sous le jugement de Dieu.

Mais quand l’âme ne cesse de se vouer au souvenir de ce qu’elle doit faire, elle se repose dans sa liberté. Ses soucis sont minces. Elle ne regrette rien. Pourvoyant à la vertu, ne gardant que celle-ci et réfrénant les passions, elle est tendue vers la croissance, la joie sans inquiétude, la vie bonne et le port dégagé de tout péril. Car non seulement les jouissances du corps confortent les passions et leur donnent de s’attaquer à l’âme, mais elles la déracinent. Elles enflamment le ventre dans l’intempérance et le désordre de l’extrême débauche. Elles le forcent à satisfaire à contretemps les besoins du corps. L’homme qui est ainsi battu en brèche par les jouissances est incapable de supporter la moindre faim et de se dominer. Car il est prisonnier des passions.

Tels sont les fruits de honte que porte la gourmandise. Mais avant eux viennent les fruits de la patience, les fruits de la vie menée dans un seul lieu et dans l’hésychia. C’est pourquoi l’ennemi, qui connaît les temps des besoins naturels que notre nature est appelée à satisfaire, et qui sait combien notre intelligence est égarée par la distraction des yeux et le confort du ventre, s’efforce de nous exciter pour que nous ajoutions au besoin naturel, et de semer ainsi en nous à ce moment là des ombres de pensées mauvaises, afin que les passions autant que possible l’emportent sur la nature en s’unissant davantage à nous, et engloutissent l’homme dans la chute. Dès lors que l’ennemi connaît les temps, il nous fallait donc nous aussi connaître notre faiblesse et savoir que notre nature est incapable de résister aux impulsions et aux mouvements qui nous emportent dans ces moments-là, non plus qu’à la subtilité des pensées qui ont la légèreté de l’écume à nos yeux. II nous fallait discerner que nous sommes incapables de nous voir nous-mêmes et d’affronter ce qui nous arrive. Mais l’ennemi nous a trop éprouvés, il nous a trop souvent tourmentés, pour que nous n’ayons pas désormais la sagesse de ne pas nous laisser aller à vouloir notre confort et de ne pas succomber à la faim. Bien plutôt, même si la faim nous tenaille et nous presse, ne quittons pas le lieu de notre hésychia, ne nous portons pas là où de telles choses nous arrivent si facilement, ne cherchons pas des prétextes et des moyens de sortir du désert. Car c’est là ce que veut l’ennemi. Si tu demeures dans le désert tu ne seras pas tenté. Tu n’y vois ni femme ni rien qui nuise à ta vie, et tu n’y entends rien de malséant.

« Qu’as-tu à faire d’aller en Égypte pour y boire l’eau du Nil ? » (Jr 2,18). Comprends ce que je te dis. Montre à l’ennemi ta patience et ton expérience dans les petites choses, pour qu’il ne te demande rien dans les grandes. Que ces petites choses te soient une frontière où tu pourras par elles renverser l’adversaire. Ne cesse pas de veiller, et il ne te tendra pas de plus grands pièges. Celui que l’ennemi ne peut persuader de faire cinq pas hors de son ermitage, comment peut-il le forcer à sortir du désert, ou à s’approcher d’un bourg ? Celui qui n’accepte pas de se pencher par la fenêtre de son ermitage, comment peut-il le persuader d’en sortir ? Celui qui ne prend qu’un peu de nourriture chaque soir, comment se laissera-t-il séduire par ses pensées au point de manger avant le temps ? Celui qui a honte de se rassasier des aliments les plus communs, comment désirera-t-il les riches nourritures ? Et celui qui ne prête nulle attention à son propre corps, comment se laissera-t-il séduire jusqu’à rechercher la beauté des autres ?

II est donc bien clair que celui qui au départ méprise les petites choses se laisse vaincre et donne ainsi à l’ennemi l’occasion de le combattre dans les grandes choses. Mais celui qui ne s’attache pas à la vie temporelle et ne cherche en rien à s’y établir, comment pourrait-il avoir peur des tourments et des afflictions qui le mènent à la mort qu’il aime ? Un tel combat est tout entier dans le discernement. Ainsi les sages ne font rien pour livrer de grandes batailles. C’est la patience dont ils font preuve dans les petites choses qui les garde de tomber dans les grandes peines.

Le diable s’efforce donc tout d’abord d’effacer du cœur l’attention continuelle. Puis il persuade le moine de négliger les temps dévolus à la prière et les règles destinées au corps. Ainsi la pensée du moine commence à se glorifier elle-même. Il se met à prendre de la nourriture, très peu, presque rien, mais avant le temps. Et quand il est tombé, quand il a cessé de se retenir, il glisse dans l’intempérance et la débauche. Dès lors il est vaincu, surtout s’il pose ses yeux, si peu soit-il, sur sa nudité ou sur la beauté de ses membres quand il enlève ses vêtements ou quand il sort dehors pour les besoins du corps, ou s’il passe la main sous ses habits et se touche lui-même. Alors lui arrivent d’autres choses, et d’autres encore. Et celui qui au début gardait son intelligence et s’affligeait pour la moindre chose, ouvre grandes contre lui-même les portes de la perdition. Car les pensées sont pour ainsi dire comme l’eau. Quand elles se rassemblent de partout, elles suivent leur chemin. Mais si elles sortent un tant soit peu de leur lit, elles rompent les berges et dévastent tout. Car l’ennemi est là, qui regarde, observe, attend nuit et jour en face de nous et guette par quelle porte ouverte de nos sens il va pouvoir entrer. À la moindre négligence dans l’une des choses que nous venons de dire, ce chien trompeur et impudent nous lance ses flèches. Tantôt c’est notre nature elle-même qui aime le confort, la familiarité, le rire, la distraction, la nonchalance, et devient source de passions et océan de troubles. Tantôt c’est l’adversaire qui introduit ces choses dans l’âme. Laissons donc les grandes peines et attachons nous aux petites que nous tenons pour rien. Car si comme nous l’avons vu, ces petites peines que nous dédaignons débouchent sur de tels combats, sur les souffrances insupportables, les luttes confuses et les plaies les plus graves, qui n’irait au plus vite trouver la douceur du repos en assumant d’emblée les petites peines ?

Ô sagesse, que tu es merveilleuse, et comme tu prévois de loin toute chose. Bienheureux celui qui t’a découverte. Il est délivré de la négligence de la jeunesse. Celui qui fait venir en lui petit à petit la guérison des grandes passions fait bien. Un jour un philosophe qui s’était conduit avec présomption et qui l’avait senti, se corrigea sur-le-champ. Un autre, le voyant, rit de ce qu’il faisait. Il répondit : « Ce n’est pas la chose elle-même que je crains. Mais j’ai peur de la dédaigner. Car souvent le petit dédain engendre de grands dangers. En me corrigeant tout de suite d’avoir manqué à l’ordre, j’essaie de demeurer sobre et vigilant et de ne pas dédaigner même ce qui ne mérite pas qu’on le craigne. » Tel est l’amour de la sagesse : toujours être sobre et attentif aux moindres choses qui arrivent. Ainsi le sage porte en lui comme un trésor un grand repos. Mais il ne dort pas, pour que rien ne vienne le renverser. Il émonde les causes avant le temps. Il s’afflige pour la moindre chose. Mais cette petite affliction lui épargne la grande.

Les fous préfèrent le petit confort immédiat au Royaume lointain, ignorant qu’il est meilleur de souffrir en combattant que de se prélasser sur la couche du royaume terrestre et d’être condamné pour négligence. Les sages préfèrent la mort à l’accusation d’avoir accompli sans être vigilants ce qu’ils avaient à faire. Le sage dit : « Sois sobre, sois éveillé, veille sur ta vie. Car le sommeil de la réflexion est proche de la vraie mort, il en est l’image même. » Basile-qui-portait-Dieu dit : « Celui qui est paresseux dans les petites choses, ne crois pas qu’il va se distinguer dans les grandes. »

Ne sois pas abattu quand tu es devant les choses pour lesquelles tu dois vivre. Ne crains pas de mourir pour elles. Le signe de l’acédie est la bassesse d’âme. Et la mère des deux est le dédain. Un homme vil est un homme qui souffre de deux maladies : l’amour du corps et le peu de foi. Car l’amour du corps est un signe d’incroyance. Mais celui qui s’est guéri de ces deux maux a trouvé la certitude : il croit en Dieu de toute son âme et il attend le siècle à venir.

Si quelqu’un a pu approcher Dieu en dehors de tout danger. de tout combat, de toute tentation, imite-le. L’audace du cœur et le mépris des périls viennent de l’une de ces deux causes la dureté intérieure, ou la force de la foi en Dieu. Mais l’orgueil suit la dureté, et l’humilité suit la foi. Nul homme ne peut acquérir l’espérance en Dieu, s’il n’a pas d’abord mis fin par­tiellement à sa volonté. Car l’espérance en Dieu et le courage du cœur viennent du martyre de la conscience. C’est par le vrai témoignage de notre intelligence que nous avons confiance en Dieu. Et tel est le témoignage de l’intelligence : que nul ne soit condamné par sa conscience pour avoir négligé ce qu’il devait faire à la mesure de sa force. Si notre cœur ne nous condamne pas, nous sommes libres et confiants devant Dieu. La liberté confiante vient donc de la juste action des vertus et de la bonne conscience. Certes il est dur d’asservir le corps. Mais celui qui a tant soit peu senti l’espérance en Dieu n’a pas besoin d’être persuadé davantage qu’il lui faut asservir ce maî­tre cruel qu’est le corps.

Sur le silence et l’hésychia.

Le silence continuel et la garde de hésychia peuvent avoir trois causes : ou bien la gloire des hommes, ou bien la chaleur du zèle des vertus, ou bien la recherche en soi de l’union avec Dieu, l’intelligence étant attirée vers cette union. Si l’on n’est pas relié à l’une des deux dernières causes, on est donc néces­sairement malade : on est tributaire de la première cause. La vertu n’est pas l’ostentation du nombre et de la diversité des actions que mène le corps. Elle est le cœur très sage en son espérance. Le juste but unit en effet le cœur aux œuvres divi­nes. L’intelligence peut faire le bien sans nulle action du corps. Mais le corps, en dehors de la sagesse du cœur, quoi qu’il fasse, n’a rien à gagner. Cependant l’homme de Dieu, quand il a une occasion de faire le bien, ne supporte pas de ne pas exprimer son amour pour Dieu dans la peine de son œuvre. Le premier ordre - celui de l’intelligence - mène toujours au but. Le second - celui du corps - y mène souvent, mais parfois non. Ne pense pas que ce soit une petite chose de toujours s’éloi­gner des causes des passions. À notre Dieu soit la gloire dans les siècles. Amen.

Extrait de saint Isaac le Syrien,
Œuvres spirituelles (26e Discours)
Desclée de Brouwer.


Saint Ignace Briantchaninov : De l’utilité
et des dangers de l’ascèse corporelle

Au Paradis, après la transgression du commandement de Dieu par nos ancêtres, la malédiction de la terre figure parmi les punitions auxquelles l’homme fut soumis. Maudit soit le sol à cause de toi dit Dieu à Adam. À force de peines tu en tireras subsistance, tous les jours de ta vie. Il produira pour toi épines et chardons, et tu mangeras l’herbe des champs. À la sueur de ton visage tu mangeras ton pain (Gn 3, 17-19).

Cette malédiction pèse jusqu’à présent sur la terre, comme chacun peut s’en rendre compte. La terre ne cesse de produire de l’ivraie bien qu’elle ne serve de nourriture pour personne. La terre est arrosée par la sueur du paysan, et ce n’est qu’au prix d’un labeur ardu, qui souvent même fait couler le sang, qu’elle produit ces herbes dont les graines nourrissent l’homme, ce blé dont est fait pain.

Le châtiment prononcé par Dieu a aussi un sens spirituel. En effet, le décret divin punissant l’homme s’accomplit tout aussi rigoureusement sur le plan spirituel que sur le plan matériel (Cf. (1) Cf. Marc l’Ascète, Traités, 70, Sur le jeûne et l’humilité ; Isaac le Syrien Discours ascétiques 19 ; Macaire le Grand, Homélies, XXVI, 21). Les saints Pères comprennent le mot « terre » dans le sens de « cœur ,i En raison de la malédiction qui l’a frappée, la terre ne cesse produire d’elle-même, de par sa nature corrompue, des épines et des chardons ; de même le cœur, empoisonné par le péché, ne cesse d’engendrer de lui-même, de par sa nature corrompue, des sentiments et des pensées pécheurs. De même que personne ne se soucie de semer ou de planter de l’ivraie mais que la nature pervertie la produit spontanément, de même les pensées et les sentiments pécheurs sont conçus et croissent d’eux-mêmes dans le cœur de l’homme. Si le pain matériel s’obtient à la sueur du front, c’est par un labeur ardu de l’âme et du corps qu’est semé dans le cœur de l’homme le blé céleste qui nous procure la vie éternelle ; c’est encore par intense effort qu’il croît, qu’on le moissonne, qu’on le rend propre à la consommation et qu’on le conserve.

Le blé céleste, c’est la Parole de Dieu. Le travail pour semer la parole de Dieu dans le cœur exige de tels efforts qu’on l’appelle « exploit ascétique ». L’homme est voué à manger de la terre au milieu des afflictions tous les jours de sa vie terrestre et son pain à la sueur de son front. Ici, par le mot « terre », on doit comprendre la sagesse charnelle par laquelle l’homme séparé de Dieu se dirige habituellement durant sa vie sur terre ; guidé par elle, il est soumis à de continuels soucis et réflexions concernant les choses terrestres, à d’incessantes afflictions et déceptions, à une constante agitation. Seul un serviteur du Christ se nourrit durant sa vie sur terre du pain céleste à la sueur de son front, en luttant continuellement contre la sagesse charnelle et en travaillant sans cesse à cultiver les vertus.

Pour cultiver la terre, on a besoin de divers outils de fer - charrues, herses et bêches - avec lesquels le sol est retourné, ameubli et amolli ; de même notre cœur, siège des sentiments et de la sagesse charnels, a besoin d’être travaillé par le jeûne, les veilles, les agenouillements et autres accablements du corps pour que la prédominance des sentiments charnels et passionnels cède le pas à celle des sentiments spirituels, et que l’influence des pensées charnelles et passionnelles sur l’esprit perde cet irrésistible pouvoir qu’elle a chez ceux qui rejettent l’ascèse ou la négligent.

Qui aurait l’idée de semer dans une terre non travaillée ? Ce serait tout simplement perdre ses semences, sans en retirer le moindre profit, et se causer un dommage certain. Tel est celui qui, avant d’avoir refréné les impulsions charnelles de son cœur et les pensées charnelles de son esprit par une ascèse corporelle adéquate, s’aviserait de vaquer à l’oraison mentale et de planter dans son cœur les commandements du Christ. Non seulement il ferait des efforts vains, mais il courrait encore le risque de subir un désastre psychique, de tomber dans l’aveuglement spirituel et dans l’illusion démoniaque, et de s’attirer la colère divine, comme l’homme qui était allé à un festin nuptial sans porter le vêtement de noce (cf. Mt 22, 12).

Une terre très soigneusement cultivée, bien fumée, finement ameublie, mais laissée non ensemencée, produira de l’ivraie avec une vigueur redoublée. De même un cœur cultivé par, des pratiques ascétiques corporelles mais qui ne s’est pas assimilé les commandements évangéliques, fera pousser encore plus vigoureusement l’ivraie de la vanité, de l’orgueil et de la luxure. Plus la terre est cultivée et fumée, plus elle est capable de produire de l’ivraie touffue et pleine de sève. Plus intense est l’ascèse corporelle du moine qui néglige les commandements de l’Évangile, plus grande et plus incurable sera la présomption.

Un paysan qui possède de nombreux et d’excellents outils agricoles et qui en est enchanté, mais qui ne les utilise pas pour cultiver la terre, ne fait que s’aveugler et se leurrer, sans en retirer le moindre profit ; de même l’ascète qui pratique le jeûne, les veilles et d’autres observances corporelles, mais qui néglige de s’examiner et de se guider à la lumière de l’Évangile, se trompe en fondant vainement et à tort tous ses espoirs sur ses labeurs ascétiques. Il ne récoltera aucun fruit, n’amassera aucune richesse spirituelle.

L’homme qui se mettrait dans la tête de cultiver sa terre sans utiliser ses outils agricoles aurait à fournir un grand travail, et le ferait en vain. De même celui qui prétend acquérir les vertus sans efforts ascétiques corporels, travaille en vain ; il perd irrévocablement son temps qui ne reviendra plus, épuise ses forces psychiques et physiques, et il ne gagnera rien du tout. L’homme qui est toujours en train de labourer sa terre sans jamais rien y semer ne récoltera rien. De même celui qui ne s’occupe que de l’ascèse d - corps perd la possibilité de vaquer à celle de l’âme, de planter dans son cœur les commandements évangéliques qui, en leur temps produiraient des fruits spirituels.

L’ascèse corporelle est nécessaire pour rendre la terre du cœur apte à recevoir les semences spirituelles et à produire des fruits de 1a même espèce. Abandonner ou négliger les labeurs ascétiques, c’est rendre le sol impropre à être ensemencé et à produire du fruit : Les exagérer ou placer son espérance en eux est tout aussi nuisible ou même davantage que de les abandonner. L’abandon des observances ascétiques corporelles rend l’homme semblable à un animal, donnant libre cours et offrant un vaste champ d’action aux passions du corps, mais leur exagération le rend semblable aux démons, car elle favorise et renforce la prédisposition aux passions de l’âme. Ceux qui relâchent l’ascèse corporelle s’asservissent à la gloutonnerie, à la luxure et à la colère dans ses formes grossières. Ceux qui pratiquent une ascèse corporelle excessive, qui en font un usage déraisonnable ou qui mettent en elle toute leur espérance avec l’idée qu’elle leur confère mérite et dignité au regard de Dieu, tombent dans la vanité, la présomption, la fierté, l’orgueil, l’endurcissement, dans le mépris de leur prochain, le dénigrement et la condamnation des autres, dans la rancune, la haine, dans le blasphème, dans le schisme, dans l’hérésie, dans l’aveuglement spirituel et l’illusion démoniaque.

Estimons à leur juste valeur les pratiques ascétiques corporelles - elles sont des instruments indispensables pour acquérir les vertus - mais gardons-nous de prendre ces outils pour des vertus, de peur de tomber dans l’aveuglement et de nous priver de progrès spirituels par une fausse conception de l’agir chrétien.

L’ascèse corporelle est nécessaire même aux saints qui sont devenus les temples du Saint-Esprit, afin que, laissé sans frein, leur corps ne revienne à des mouvements passionnels et ne soit la cause de l’apparition chez un homme sanctifié de sentiments et de pensées obscènes, si malséants pour un temple spirituel de Dieu, « non fait de main d’homme ». C’est ce dont a témoigné le saint apôtre Paul lorsqu’il dit de lui-même : Je traite durement mon corps et je le tiens assujetti, de peur qu’après avoir proclamé le message aux autres je ne sois moi-même éliminé (1 Co 9,27).

Saint Isaac le Syrien dit que la dispense, c’est-à-dire le fait d’abandonner le jeûne, les veilles, le silence de la solitude et les autres observances corporelles - ces aides pour la vie spirituelle - et de s’accorder constamment du repos et du plaisir, nuit même aux vieillards et aux parfaits (Discours ascétiques, 90).

Extrait de saint Ignace Briantchaninov,
Introduction à la tradition ascétique
 de l’Église d’Orient : Les miettes du festin
.
Éditions Présence, 1978.


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Dernière mise à jour le 11-03-04.