Cliquez sur l'icône ICÔNES ET ICONOGRAPHIE

L’icône, irruption du Royaume dans le monde

Icône de la Descente aux enfers (Novgorod)

Icône de la descente
aux enfers (Novgorod, 15e s.)

Icône de la Pentecôte (Stavronikita) 

Icône de la Pentecôte
(Stavronikita, Mont Athos)


La Résurrection : approche du Mystère
par le père Michel Quenot
L’art sacré, une parole créatrice
par le père Gérasime (frère Jean)
L’icône comme analogie liturgique
par l'archimandrite Basile de Stavronikita
La lumière dans l’icône
par le père Georges Drobot
La confession de la foi
dans la tradition iconographique orthodoxe

par l'archimandrite Placide (Deseille)
À propos de la Théologie de l'icône
de Léonide Ouspensky

par Olivier Clément
L’icône de la Pentecôte
par l'higoumène Cyrille (Bradette)
L'icône endommagée
par Mgr Antoine Bloom
L’icône, une prière en image
Entretien avec le père Zénon
L’iconographe et l’Église
Décisions du concile de l’Église de Russie
en 1551 (Stoglav) sur les icônes.


LA RESURRECTION :

APPROCHE DU MYSTERE

par le père Michel Quenot

Le Christ est ressuscité ! Cette salutation échangée par les fidèles de l'Église orthodoxe durant le temps pascal résume la foi chrétienne. La réponse est invariablement : " En vérité, il est ressuscité ! "

Et pourtant, les ricanements des notables de l’aréopage d’Athènes face à l’apôtre Paul évoquant devant eux la Résurrection résonnent aujourd’hui encore dans les divers milieux de la société : " Nous t’entendrons là-dessus une autre fois " (Ac 17, 32). De la Syrie lointaine, le grand maître spirituel Isaac, surnommé le Syrien, lance au VIIe siècle un avertissement : " Tous les péchés ne sont que poussière devant Dieu ; le seul vrai péché est celui d’être insensible au Ressuscité " (Sentences, 118). Or, être sensible au Ressuscité, c’est ouvrir son esprit et son cœur, y communier, afin de ressusciter avec lui.

Chantre de la Résurrection dans sa Première Épître aux Corinthiens, saint Paul pose l’alternative :" Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine ; vous êtes encore dans vos péchés. Alors aussi ceux qui sont morts dans le Christ ont péri. Si c’est pour cette vie seulement que nous avons mis notre espoir dans le Christ, nous sommes les plus malheureux de tous les hommes. Mais non, le Christ est ressuscité des morts, prémices de ceux qui se sont endormis. (...) De même en effet que tous meurent en Adam, tous aussi revivront dans le Christ " (1 Co 15, 17-22).

Mystère par excellence, la Résurrection du Christ échappe à l’analyse scientifique et aux dissertations savantes. Image liturgique, l’icône prend le relais des mots lorsque ceux-ci achoppent face au mystère. Un va-et-vient s’instaure ainsi entre les textes liturgiques et l’icône qui s’éclairent et s’enrichissent mutuellement. Une ode des matines de Pâques indique la bonne approche du mystère pascal : " Purifions nos sentiments et nous verrons le Christ resplendissant de l’inaccessible clarté de sa Résurrection ". Vision avec l’œil du cœur, s’entend !

L’imagerie nous imprègne : images reçues de l’extérieur, images produites au tréfonds de nous-mêmes. À notre insu, ces images façonnent notre vie quotidienne. Nos relations avec la nature, le prochain, nous-mêmes et Dieu en dépendent. Quelle image se présente spontanément à nous à l’évocation du Ressuscité ? S’il faut rejeter toute visualisation de Dieu le Père qui ne s’est pas incarné – d’où une ferme condamnation des icônes dites de la " Paternité " -, le Christ a pris en revanche visage humain, mettant fin à l’interdit vétérotestamentaire [de représenter Dieu]. Refuser dès lors son image revient à désincarner l’Incarnation. Reste à savoir si l’image que nous en avons correspond à la foi de l’Église ! Cette image peut être le pur produit de notre imagination ou de la fantaisie d’un artiste. Et combien d’images restent tapies à notre insu dans le subconscient, toujours prêtes à refaire surface ? Aussi l’urgence d’une réflexion sur la puissance de l’image, sur sa subtilité et son rôle primordial dans la vie spirituelle où la maîtrise du cœur passe par celle de la vue.

Si l’image touche le cœur avant de toucher l’esprit, l’inverse est vrai pour les concepts (idées), qui s’adressent en premier à l’intellect, bien qu’ils puissent aussi mouvoir le cœur. Si la Crucifixion appartient au domaine de l’histoire humaine et se prête naturellement à une description détaillée, la Résurrection y échappe pleinement. L’Église indivise du premier millénaire et partiellement indivise iconographiquement jusqu’au-delà du XIe siècle, puis l’Église orthodoxe jusqu’à ce jour, ne célèbrent pas le moment historique de la Résurrection mais en expriment le contenu " mystérique " par l’image de la Descente aux Enfers. On y voit le Christ en Gloire, rayonnant de lumière, terrasser la mort et libérer les captifs. Foulant aux pieds les portes de l’Hadès (Enfer), il relève Adam qui incarne l’humanité entière.

Sous l’influence de l’imagerie latine de la Résurrection développée dès le XIe siècle, certaines icônes s’éloignent malheureusement dès le XVIIe siècle de la tradition authentique en montrant le Ressuscité sortir du tombeau dont la dalle est soulevée par un ange. Le Christ s’élève dans les airs sous le regard des gardes terrassés par la peur. Vu le silence des Évangiles sur le moment de la Résurrection, cette image non canonique en offre une visualisation étrangère à la réalité historique.

L’icône de la Descente aux Enfers mérite en revanche pleinement son nom d’image liturgique par la parfaite concordance avec les nombreux textes pascaux inlassablement scandés :

Christ est ressuscité des morts !
Par sa mort il a vaincu la mort.
À ceux qui sont dans les tombeaux,
Il a donné la vie. ( ... )

Jour de la Résurrection !
C’est la Pâque, la Pâque du Seigneur !
De la mort à la vie,
de la terre jusqu’au ciel,
le Christ, notre Dieu, nous conduit (...)

Tout est rempli maintenant de lumière,
le ciel, la terre et même l’enfer.
Que toute la création
célèbre la Résurrection du Christ
dans laquelle est fondée sa vie.
(Matines de Pâques)

Élaborée progressivement à partir de sources remontant au IIe siècle, l’icône de la Descente aux Enfers traduit par des formes et des couleurs la vision pascale des saints ténors de l’Église ancienne : Méliton de Sardes, Irénée de Lyon, Éphrem le Syrien, Cyrille de Jérusalem et consorts. Tous se rejoignent dans une même célébration du Sauveur descendu au plus profond de l’Enfer lier Satan et libérer l’humanité. En témoigne cet extrait des Odes de Salomon composées au début du IIe siècle :

J’ouvris des portes fermées
Je brisai les verrous de fer, mon fer a rougi
et s’est liquéfié devant moi.
Rien ne me sembla plus fermé,
j’étais, moi, la clef de toute chose.
Vers tous mes captifs pour les délier je suis allé,
pour qu’aucun ne soit plus ni prisonnier ni geôlier.
(...) Car pour moi ils sont des membres, Je suis leur tête.
(Ode 17, 9-11 et 16) (présentation et traduction par Éphrem Azar, Cerf, 1996).

Icône de la Descente aux enfers (Novgorod) L’icône de la Descente aux Enfers [Novgorod, fin XVe siècle, église de la Dormition de Volotovo] frappe par le flux de lumière qui s’en dégage. Certes, le fond de toute icône est appelé " lumière ", mais le Christ jaillit ici tel l’éclair aux confins de l’abîme ténébreux. Nouvel Adam ruisselant de lumière, il saisit vigoureusement par le poignet le premier Adam qu’il ressuscite. Ce relèvement – du mot grec Anastasis qui donne son nom à l’icône – concerne l’humanité entière. C’est chaque homme que le Ressuscité relève, donnant à chacun la possibilité de recevoir l’Esprit et de devenir fils adoptif du Père. Cette apparition fulgurante et cette explosion de LA VIE modifient le " statisme " des personnages ramenés à la vie. En face du premier homme et les mains dissimulées sous le pan de son manteau dans un geste de respect et de soumission hérité de Byzance, la mère des vivants, Eve, accueille son Libérateur, le Fils de la Nouvelle Eve qu’est la Mère de Dieu. Le contraste des couleurs met en relief le chromatisme complémentaire mené à la perfection dans l’art de l’icône.

Un mouvement descendant et ascendant caractérise le Christ : descente suggérée par un pan de son vêtement lumineux qui flotte vers le haut ; remontée perceptible par la main qui relève et par la courbe des jambes conférant une sorte d’impulsion au reste du corps. La Mort est vaincue, et les portes brisées de l’Enfer, les serrures, les cadenas, les clous dispersés signifient que tout reste désormais ouvert : " Tout est rempli de lumière, le ciel, la terre et même l’enfer " (Matines de Pâques).

Qui sont les autres personnages ? En haut, à l’extrême gauche Moïse, coiffé du bonnet phrygien comme les prophètes. Témoin de la première Pâque, il représente ici la première Alliance. À ses côtés figure Jean-Baptiste, dit le Précurseur, car annonciateur de la venue du Sauveur sur terre et " jusque dans l’Hadès " (Fête de sa décollation, Matines, Ode 7). Les deux têtes couronnées sont les ancêtres du Christ, Salomon l’imberbe et son père David. Fondateur de la ville sainte de Jérusalem, c’est lui qui chante dans le Psaume 130 : " Des profondeurs je crie vers toi, écoute mon appel ". L’ordre des personnages varie : ceux de l’Ancien Testament figurent le plus souvent à droite du Christ, les contemporains ou successeurs occupant la gauche. À droite au-dessus d’Ève, la présence de Paul, le dernier des apôtres dont la conversion intervient bien après la Résurrection, surprend. Preuve évidente que l’icône manifeste un éclatement du temps et de l’espace. L’incorporation au Christ fait qu’il n’y a plus ni juif, ni grec, ni jeune, ni vieux, mais des contemporains dans l’Esprit.

Le Ressuscité se profile au centre d’un jeu de trois ou parfois quatre cercles concentriques qui remplacent la mandorle, symbolisant le corps de gloire, la diaphanisation ou transparence consécutive à la pneumatisation qu’est la pénétration par l’Esprit Saint. Chaque cercle prend une coloration plus sombre en allant vers 1e centre d’un bleu généralement très foncé : passage de la lumière physique à la lumière spirituelle ! L’œil du cœur contemple ce qui échappe aux yeux de chair. Ce sont les " ténèbres éblouissante " dont parle Denys l’Aréopagite au VIe siècle. " Bienheureux 1es cœurs purs, car ils verront Dieu " (Mt 5,8).

Transfiguration à l’envers, l’icône de la Descente aux Enfers renvoie à celle de la Transfiguration. La même lumière enveloppe le Christ, parfois les mêmes cercles aux couleurs dégradées en guise de mandorle. Dans les icônes anciennes de la Descente aux Enfers, le Nouvel Adam porte un rouleau dans la main gauche en écho à la Première Épître de saint Pierre : " Mis à mort selon la chair, il a été vivifié selon l’Esprit. C’est en lui qu’il s’en alla même prêcher aux esprits en enfer " (1 P 3, 18-19). Le remplacement du rouleau des Evangiles par une croix souligne le pouvoir de la Croix : " Sur elle il (le Christ) mit à mort notre meurtrier, ressuscita les morts et leur rendit la première beauté pour en faire les citoyens de la céleste patrie " (Fête de l’exaltation de la Croix, Grandes Vêpres, Lucernaire). Signe de victoire, elle signifie la résurrection. Les fidèles de l’Église orthodoxe qui se signent abondamment s’inscrivent dans une tradition où l’on bénit les rochers, les plantes, les animaux, les hommes présents et absents, la création entière.

" Par la mort, il a vaincu la mort ", clame la liturgie pascale.