Le Buisson Ardent

Amour divin - Amour humain

Mère de Dieu et Christ Sauveur

 


La Prière pour autrui est la plus élevée

Seul l'amour peut vaincre la séparation


La Prière pour autrui est la plus élevée

Homélie du père Alexandre Men

La guérison du serviteur du centurion (Mt 8, 5-13)

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.

Aujourd’hui, nous avons entendu l’histoire du centurion, cet officier romain venu demander au Seigneur la guérison de son serviteur préféré qui était gravement malade. Le Seigneur lui répondit : « Je viendrai chez toi et je guérirai ton serviteur. »

Mais l’officier lui dit : « Mon Seigneur, je donne des ordres à mes soldats et ils les exécutent. Toi-même, dis seulement un ordre et la maladie le quittera. » Telle était sa foi dans la puissance de guérison du Sauveur. Le Christ s’en émerveilla et lui dit : « Va, qu’il en soit selon ta foi. » Et sur le chemin du retour, le centurion apprit que son serviteur était guéri.

Chaque fois que, dans l’Évangile, quelqu’un fait appel au Seigneur, il s’agit d’une prière. Car la prière est une façon de s’adresser au Seigneur. Qui s’adressait au Christ et comment? Très souvent, c’étaient des personnes souffrantes, malades, chargées d’afflictions et de maux. Souvent aussi, c’étaient des personnes qui priaient pour les autres.

Son premier miracle, le Seigneur l’a accompli à la demande de Marie à Cana, en Galilée. La Vierge Marie l’a prié d’aider des amis ou des proches qui les avaient invités à leur noce, quand le vin a manqué. On peut considérer cette demande comme la première prière d’intercession de la Mère de Dieu. Souvenez-vous du paralytique amené à Jésus, de la demande de guérison formulée par ses amis qui le descendirent à travers le toit d’une maison ; l’Évangile dit que Jésus, voyant leur foi, le guérit (Mt 9,1-12). Rappelez-vous également la femme syro-phénicienne qui suppliait le Christ de guérir sa fille (Mt 15,22-28), de ce malheureux père qui lui avait amené son fils souffrant d’épilepsie et qui disait : « Je crois, Seigneur, viens en aide à mon peu de foi » (Mt 17,14-18).

Il faut considérer avec beaucoup d’attention ces prières pour les autres. Ce n’est pas une prière pour mon propre malheur, mes propres besoins, ma propre maladie, mais une prière pour les afflictions d’autrui. Cette prière est toujours exaucée, car en elle notre amour-propre recule et notre bonne attitude envers les autres ressort. C’est pourquoi la prière pour autrui est souvent plus haute, plus chère aux yeux du Seigneur que la prière seulement pour soi-même.

Bien sûr, vous pouvez demander : « Pourquoi le Seigneur ne peut-il exaucer ceux qui prient pour eux-mêmes? Pourquoi faut-il absolument que quelqu’un intervienne pour nous? Ne sommes-nous pas tous les mêmes pécheurs? » Pourtant, quand vous venez à l’église ou que vous commencez à prier, que votre cœur a mal pour un autre et que vous apportez votre pensée souffrante à l’autel de Dieu, à ce moment-là vous vous élevez vers cet autel et votre âme vole vers le Seigneur. Non seulement votre âme s’élève, mais, malgré la distance, elle peut élever aussi la personne pour laquelle vous priez; on peut même dire que vous êtes tous deux non plus sur terre, mais comme détachés d’elle. Alors toutes nos lois terrestres reculent, toutes nos contingences, la maladie, les tentations, tout un contexte redoutable.

Chaque personne qui prie pour ses amis et ses proches sait combien la prière est puissante. Chacun sait que parfois on peut sentir la prière des autres sur soi. Vous vous souvenez sans doute de ce célèbre poème de guerres, mis en musique et intitulé « Attends-moi » [poème de Constantin Simonov]. Dans ce poème, un homme parti à la guerre dit : « Par ton attente, tu m’as sauvé. » En fait, ce n’était pas simplement une attente, c’était une prière, même inconsciente, pour un homme qui combattait pour la patrie. Beaucoup de personnes, incapables de prier, s’élevaient vers Dieu par le cœur et le Seigneur les exauçait.

Voilà pourquoi, chaque jour, lorsque nous sommes devant Dieu, il nous faut prier pour que sa volonté soit faite, puis prier pour les autres, prier sans nous lasser, sans nous arrêter, sans paresser, car il n’y a pas de plus grand amour que celui qui passe par la prière. C’est par la prière que l’Église tient, s’appuyant sur la foi et la charité des êtres. Si nous prions les uns pour les autres, nous sommes étroitement liés, frères et sœurs entre nous, car ce n’est pas nos infirmités humaines, mais la puissance de Dieu qui est à l’œuvre.

Si vous constatez que vous n’êtes pas capables d’aider une personne par l’action ou la parole, d’éloigner son malheur, de la guérir, souvenez-vous toujours que nous avons le Seigneur ainsi que le ferme et fort appui de la prière. Mettez cela en pratique, vérifiez-le, priez avec ardeur et force pour ceux qui vous sont chers ; vous verrez que votre prière, si faible soit-elle, est efficace, car la puissance de Dieu se manifeste en elle.

Par la prière, nous comprendrons que c’est de notre faute si le Seigneur nous semble lointain. Si nous l’invoquons, en priant pour nos proches, il sera toujours avec nous, nous le sentirons toujours. Le Christ a dit lui-même : « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Mt 18, 20) et « Ce que vous demanderez au Père en mon nom vous sera accordé » (Jn 14, 13). Prions, priez tous pour vos amis, vos proches, et vous connaîtrez l’amour de Dieu. Amen.

Extrait du livre d’Alexandre Men,
Le Christianisme ne fait que commencer,
Cerf/Le sel de la terre, 1996. pp. 142-145.


Seul l'amour peut vaincre la séparation

par le père Alexandre Men


Lettre à Mère Victorine (Zoia Alexandrovna Rosaillon-Sochalskaïa 1916-1974), moniale au monastère Gorni de l’Église orthodoxe russe à Ein-Karem (Jérusalem).

Chère Mère Victorine,

Enfin, Dieu nous a donné d’entrer en correspondance. J’ai entendu dire que vous étiez malade, très triste et bien seule loin de votre terre natale. Ici, nous avons tous prié pour vous et nous espérons que Dieu vous affermira, dans votre âme et votre corps. Merci à vous qui, en Terre sainte, n’oubliez pas mes proches, maman et moi. Je serais heureux de vous être utile. Peut-être un lien avec votre patrie vous sera-t-il agréable.

Voici bien longtemps déjà que vous témoignez de la fidélité au Seigneur et à l’Église. Les années et la maladie vous poussent maintenant à regarder en arrière et à porter un jugement. Vous devez remercier le Seigneur de vous avoir accordé la grâce de porter votre petite flamme dans les sombres allées de la vie. Car nous sommes tous comme les vierges de l’Évangile avec leurs lampes. « Voici venir l’époux au milieu de la nuit... » Nous manquons d’huile, mais qu’avons-nous en propre, d’une manière générale ? Tout vient de Dieu, le bien et les difficultés. Il faut remercier le Seigneur de nous avoir donné la force de faire face. Et si l’obscurité nous entoure, quoi d’étonnant à cela ? Du reste, je voudrais vous consoler : je ne crois pas que la foi soit à ce point en décadence. Elle est là, comme toujours. Car, en tout temps, il y a eu beaucoup de tentations et de mal. Vous citez les exemples des saints évêques. Était-ce plus facile pour eux ? Rappelez-vous la vie de saint Jean Chrysostome ou de saint Philippe, métropolite de Moscou. C’est de leurs proches qu’ils avaient à souffrir. Mais, comme on dit, plus la nuit est noire, plus les étoiles sont brillantes. Le Seigneur ne nous a pas promis un chemin trop facile. Mais il a dit que la vérité ne serait pas détruite.

Vous parlez du développement des sectes, des gens qui cherchent du nouveau. Mais c’est bien là en partie notre faute, et le signe aussi de la nécessité vitale d’une vie spirituelle. Dieu entend l’homme qui cherche. Je pense que rien de bon ne meurt en pure perte. Il en était ainsi dans les premiers siècles, comme encore aujourd’hui. Ce n’est pas l’appartenance à telle ou telle église qui est déterminante : Ivan le Terrible – qui a condamné Philippe de Moscou – et le patriarche Théophile – qui a condamné Jean Chrysostome – étaient orthodoxes. Bien sûr, c’est triste que nous ne puissions pas attirer les gens par notre foi. Mais nous ne pouvons rejeter la faute sur personne d’autre que sur nous-mêmes. Le salut des âmes, c’est le mystère de Dieu. « L’Esprit souffle où il veut... » (Jn 3,8). Le Seigneur juge autrement que nous. Certes, la vérité est toujours persécutée, mais ce n’est pas un critère. Bien des religions sont, elles aussi, persécutées. En Chine, par exemple, on persécute en ce moment les adeptes de Confucius ; nous les plaignons, évidemment, mais cela ne signifie pas pour autant que Confucius détienne la vérité. Les hérétiques aussi ont été persécutés. Et le monastère d’Optina nous est cher non en raison des tracasseries administratives qu’il a subies, mais parce qu’il y régnait un esprit d’amour et une ouverture qui attiraient vers les startsi les gens les plus remarquables de leur temps.

Si notre passé orthodoxe a effectivement de quoi nous réjouir – il recèle des trésors inestimables – nous ne devons pas pour autant l’idéaliser. S’il avait été aussi parfait qu’on le prétend, les orthodoxes auraient été plus fermes. Beaucoup de difficultés viennent des défauts des chrétiens. La vie nous confronte sans cesse à de nouvelles exigences ; elle devient plus compliquée et difficile. On ne peut pas avancer avec le seul passé pour bagage. L’Évangile, c’est un esprit toujours nouveau et vivant, non un tableau figé, immobile comme un monument de l’antiquité. Oui, Jean Climaque est grand. Oui, grands aussi sont les ascètes plus récents. Mais ils vivaient dans d’autres conditions et écrivaient le plus souvent pour des gens qui ne vivaient pas dans le monde. Il faut donc que les orthodoxes trouvent, là où ils sont, leur propre chemin vers une vie en plénitude. Lisez les Écrits spirituels du père Alexandre Eltchaninoff. Voilà une vérité vieille et éternellement neuve, exposée dans un langage actuel. Mais comme nous avons peu de livres de cette veine ! Vous avez raison de dire que chaque chrétien, même le plus humble, est responsable de la foi de l’Église. Demandons donc à Dieu les forces, la paix intérieure, l’amour et le don de la prière.

Les controverses entre les chrétiens ne sont pas faites pour arranger les choses. Des siècles de confrontations n’ont produit que des raidissements. Or, il nous est dit qu’avant de présenter notre offrande, nous devons être réconciliés avec notre frère (cf. Mt 5,23-24).

Je comprends bien vos sentiments, lorsque vous parlez des catholiques. Mais ce n’est pas pour rien que nous prions « pour l’union de tous ». Ces paroles-là ne devraient pas être vaines. Tant que nous serons divisés, Dieu ne nous donnera pas de forces.

Vous savez aussi bien que moi que les catholiques ont la même foi dans le Dieu trinitaire et le Christ Dieu fait homme que nous, qu’ils vénèrent aussi la Mère de Dieu et les saints – y compris beaucoup des nôtres -, que les Pères de l’Église nous sont communs. Leur hiérarchie se fonde sur la succession apostolique, comme la nôtre. C’est pour cela que notre Église reconnaît la validité de leurs sacrements. Vous dites vous-mêmes qu’ils ont beaucoup de personnes excellentes – j’ajouterai que chez nous il n’y a pas que des Jean de Cronstadt, mais toutes sortes de gens. Même après la séparation, la grâce ne les a pas quittés. L’évêque Théophane le Reclus estimait beaucoup les écrits de saint François de Sales; il appréciait aussi les livres de Thomas à Kempis, qui ont été traduits deux fois en Russie. Notre archevêque Luc aimait François d’Assise et le citait souvent dans ses sermons. Saint Nicodème l’Hagiorite a traduit les écrits de l’ascète occidental Scupoli, La Garde spirituelle, que l’évêque Théophane a traduit en russe sous le titre de La Garde invisible. Il a également traduit les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola en grec pour les moines orientaux. Quant à saint jean de Tobolsk, il a traduit l’Héliotrope, un livre catholique là aussi.

Ces quelques exemples montrent que la différence n’est pas si profonde entre la vie spirituelle de l’Occident et celle de l’Orient. Chaque peuple, bien sûr, a ses coutumes, son profil spirituel, son histoire. Mais l’Église ne peut pas être uniforme ; elle doit vivre dans toutes les formes. Ce que le Christ a fondé « sur la pierre » était et reste un. Ce sont les hommes et leurs péchés qui sont cause de divisions. Et nos Pères nous ont enseigné qu’il faut voir avant tout ses propres péchés.

Vous dites que les catholiques sont fanatiques, parce qu’ils « ne veulent pas se soumettre à nous ». Mais pourquoi l’Église aurait-elle besoin de soumission? Le Christ nous a-t-il appelés à dominer? Pour ce qui est de leur hiérarchie – le pape, etc. – cela n’a pas de rapport avec la vie spirituelle. Ce n’est pas à nous de résoudre ces questions complexes. Seul un concile œcuménique peut le faire ; tant qu’il n’a pas eu lieu et publié son jugement, toutes les particularités – nombreuses – de l’Église d’Occident restent des » opinions théologiques » de ses membres et de sa hiérarchie.

Pour le salut de l’âme et la vie spirituelle, l’important c’est la foi, la prière, l’amour, les sacrements. La seule possibilité pour des frères séparés de se comprendre, c’est d’être bienveillants les uns envers les autres.

Vous dites qu’il ne faut pas de rapprochement dogmatique. Vous avez raison, car les fondements des dogmes nous sont communs ; il n’y a rien à rapprocher en particulier. Nous n’avons pas formellement adopté le dogme de l’Assomption au ciel de la Mère de Dieu, mais il est présent dans la liturgie et la tradition. Les catholiques sont prêts à renoncer au » filioque ». Reste la primauté du pape... Mais là aussi il y a l’espoir que la situation s’éclaircira. Quant à l’inimitié, elle ne fait que nous aveugler.

Si les catholiques sont mal disposés envers nous – mais je sais qu’il n’en est pas ainsi : le pape, par exemple, a demandé pardon à l’Église d’Orient pour les fautes du passé ; le pape Paul VI et le patriarche Athenagoras se sont réconciliés – nous devons, les premiers, leur montrer l’esprit de l’humilité et de l’amour chrétiens. Nous ne devons pas chercher les faiblesses d’autrui, mais nous attrister des nôtres. Ce n’est qu’ainsi que nous pouvons espérer le pardon et la guérison. Chaque peuple a ses justes et ses ascètes, manifestés et cachés. Les chrétiens d’Occident aussi ont leurs confesseurs, des maîtres spirituels authentiques, qui appellent à l’action et à l’amour chrétiens. Cela doit nous réjouir, nous les orthodoxes, car il y a beaucoup de demeures dans la maison du Père. Il ne nous sied pas d’être intolérants, jaloux et critiques.

Récemment, notre concile local a levé les anathèmes qui frappaient les Vieux-croyants [groupe schismatique qui s’est séparé de l’Église orthodoxe russe au milieu du XVIIe siècle suite à des tentatives maladroites du patriarche Nikon de réformer les rites et les textes liturgiques.] Eux aussi ont des différences avec nous : ils nous reprochent nos rites et notre traduction du Symbole de la foi; de plus, ils ne nous aiment pas. Pourtant, comme c’est beau que nous leur ayons tendu la main les premiers ! C’est précisément ainsi que les chrétiens doivent agir, au lieu d’attendre que les autres le fassent, même s’ils ont été coupables il y a plusieurs siècles.

Qu’ajouter? Puisque notre Église reconnaît les sacrements de l’Église d’Occident, cela veut dire qu’essentiellement il n’y a pas deux Églises, mais bien une seule Église qui se trouve dans un état de schisme déplorable. Cette séparation ne peut être surmontée que par l’amour.

Pardonnez-moi si je vous ai attristée, mais je dois vous dire ce que je pense et je suis sûr que si vous examinez attentivement la question, si vous prêtez attention aux vies des saints – y compris à celles des contemporains comme Damien de Veuster, Bernadette Soubirou, Maximilien Kolbe – et aux écrits des ascètes d’Occident, vous verrez que ce qui nous unit est bien plus important que ce qui nous sépare. Nos ascètes, incontestablement, sont grands, mais si on leur ajoute la nuée des ascètes occidentaux, nous n’y perdons rien, bien au contraire ! […]

Ne m’en voulez pas de vous écrire des choses désagréables. Mais je pense que vous ne condamnerez pas ma sincérité. De tout mon cœur je vous souhaite la paix et la fermeté. Ne nous oubliez pas dans vos prières. Maroussia V. et maman vous saluent.

Votre archiprêtre Alexandre M.

Extrait du livre d’Alexandre Men,
Le Christianisme ne fait que commencer,
Cerf/Le sel de la terre, 1996. pp. 58-65.


Amour divin - Amour humain : Introduction
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Dernière mise à jour : 01-09-06.